Incertitudes politiques et difficultés technologiques ont contribué à la débâcle industrielle que connaît l’énergéticien français. Luc Rémont, qui succédera prochainement à Jean-Bernard Lévy à la tête de l’opérateur historique, est prévenu.
Par Isabelle Chaperon
Publié aujourd’hui à 20h10, mis à jour à 20h17
Le réveil est brutal. Les ménages français vivaient dans la douce illusion que l’électricité bon marché produite par les centrales nucléaires d’EDF les protégerait des turbulences provoquées par la guerre en Ukraine sur l’approvisionnement en énergie. C’était même l’occasion de montrer la supériorité du modèle français, fondé sur la souveraineté nationale, par opposition à nos voisins allemands, qui avaient tout misé sur le gaz russe. Mais rien ne s’est passé comme prévu.
L’arrêt de 26 réacteurs nucléaires sur 56 dans le parc d’EDF rend la France vulnérable aux pénuries de courant et place l’opérateur au cœur des critiques. L’une des premières missions du futur patron de l’opérateur, Luc Rémont, choisi par l’Elysée jeudi 29 septembre, sera de relancer la production. En 2005, année de son entrée en Bourse, EDF produisait environ 430 térawattheures d’électricité (TWh) d’origine nucléaire ; en 2022, il table sur 280 à 300 TWh. Ce camouflet industriel s’ajoute aux déboires essuyés par la filière nucléaire française pour construire de nouvelles centrales de troisième génération (EPR).
Qui blâmer ? Les dirigeants d’EDF ou ceux d’Areva – le frère ennemi défaillant –, l’exécutif, les écologistes, ou Bruxelles et son libéralisme échevelé ? Communistes et Républicains réclament l’ouverture d’une commission d’enquête parlementaire sur le nucléaire pour faire la lumière sur ce désastre. Alors qu’il suffit d’avoir lu Agatha Christie : « EDF, c’est Le Crime de l’Orient-Express. Tout le monde est coupable », tranche un ancien de Bercy qui a souhaité rester anonyme, comme la plupart des grands témoins sollicités.
**Les monnayages des écologistes**
Pour Olivier Marleix, président du groupe Les Républicains à l’Assemblée nationale, le grand coupable, c’est François Hollande, qui a promis, en vue de son élection à la présidence de la République, en 2012, de réduire la part du nucléaire dans la production d’électricité de 75 % à 50 % à l’horizon 2025. « Nous avons une technologie en or, qui nous assurait une énergie propre et bon marché, nous l’avons sacrifiée au nom d’un accord électoral Parti socialiste [PS]-Les Verts en 2011 : l’échange de quinze circonscriptions législatives contre la fermeture de vingt-quatre réacteurs nucléaires », a attaqué M. Marleix, dans un entretien au quotidien Le Figaro, parue le 5 septembre.
Partout en Europe, depuis la fin du XXe siècle, les écologistes ont monnayé leur participation à des coalitions en échange d’une sortie du nucléaire : ce fut le cas en Allemagne en 1998, ou en Belgique en 2003. En 1997, déjà, le premier ministre (PS), Lionel Jospin, avait sacrifié le surgénérateur Superphénix sur l’autel d’un accord PS-Les Verts. En France, les Verts ont freiné le développement du « nouveau nucléaire » avec d’autant plus d’efficacité que la politique énergétique fut longtemps confiée au ministère de l’environnement.
Conséquence, en 2006, lorsque le premier béton est coulé à l’EPR de Flamanville (Manche), il s’agissait du premier réacteur mis en chantier en France depuis seize ans. « Le nucléaire est probablement la seule activité économique dont l’avenir est largement déterminé par l’opinion publique », professait François Roussely, l’ancien patron d’EDF. En mars 2011, un an avant l’élection présidentielle de 2012, l’accident nucléaire de Fukushima, au Japon, fait basculer la perception de l’atome dans le monde.
La construction d’un second EPR à Penly (Seine-Maritime), annoncée par le président Nicolas Sarkozy en 2009, est alors repoussée sine die. Et M. Hollande s’attaque au parc installé (et vieillissant). En 2018, le président de la République, Emmanuel Macron, confirme la mise à l’arrêt de la centrale de Fessenheim (Haut-Rhin), promise par son prédécesseur, s’engageant à mettre sous cloche quatorze réacteurs dans l’Hexagone, avant son revirement à l’issue de son premier mandat. Lors du discours de Belfort, en février 2022, il promet au contraire la construction de six nouveaux réacteurs.
**Une « équipe de France » qui vit mal**
Autant dire que l’actuel locataire de l’Elysée a pu se sentir visé par la pique de Jean-Bernard Lévy, désormais ex-patron d’EDF, qui a lâché lors d’une table ronde à l’université du Medef, le 29 août, à Paris : « On a fermé deux [réacteurs]. (…) On nous a dit “préparez-vous à fermer les douze suivants”. (…) On n’a pas embauché des gens pour en construire d’autres, on a embauché des gens pour en fermer. » Un discours « inacceptable » et « faux », a tancé Emmanuel Macron, le 5 septembre, car, selon le président, EDF devait, dans tous les cas de figure, assurer la maintenance de ses installations…
Le salut, faute de programmes en France, aurait dû passer par l’export. Las, ce fut un désastre. Symbole de cet échec collectif, l’appel d’offres d’Abou Dhabi. Quand l’émirat décide, en 2008, de bâtir quatre réacteurs, la France part favorite. Un consortium regroupant Areva, Total et Engie (alors GDF Suez) se lance à l’assaut du « contrat du siècle ». EDF rejoint in fine « l’équipe de France du nucléaire » à la demande pressante de l’Elysée, qui pilote l’affaire, tant elle est jugée stratégique. Mais le groupe vit mal. Anne Lauvergeon, dirigeante d’Areva, et Gérard Mestrallet, PDG de GDF Suez, ne sont-ils pas les ennemis jurés du nouveau PDG d’EDF, Henri Proglio ?
Abou Dhabi choisira finalement, fin 2009, un consortium coréen. L’EPR français, nettement plus cher, pâtit des déboires rencontrés par Areva en Finlande. En décembre 2003, le groupe dirigé par « Atomic Anne », associé à l’allemand Siemens, a été retenu pour construire une centrale nucléaire « clé en main » de type EPR à Olkiluoto, dans l’ouest de la Finlande. Une folie. Areva n’a ni les plans ni les compétences. EDF ricane et réplique en lançant, en 2006, le projet de Flamanville 3 : nouvelle folie, l’électricien n’est guère plus prêt…
« Cette course entre les deux entreprises françaises a conduit au lancement précipité des chantiers de construction de ces deux premiers EPR, sur la base de références techniques erronées et d’études détaillées insuffisantes », assène la Cour des comptes, dans un rapport au vitriol, publié en juin 2020. L’institution accuse « les administrations concernées » de ne pas avoir joué leur rôle de vigie. En particulier, l’Etat actionnaire, qui détenait plus de 87 % d’EDF et d’Areva, a laissé prospérer entre les deux maisons une relation qualifiée de « pathologique » par les observateurs.
Oh oui, trouvons des coupables !
Le monde ecrivait quoi a propos du referendum de 2005 sinon?
Le petit passage de Jean Bernard Lévy disant que les corrosion des circuits d’urgence étaient totalement inattendues…
Le CEA et la R&D d’EDF bossent dessus depuis. Mais bon pourquoi financer ces travaux puisque ça tourne ? Jusqu’à aujourd’hui
.
Bref l’histoire d’EDF c’est un drame depuis 1990, tous les vieux de la boîte vous le diront. Voire même avant quand on entrevoit les potentiels scandales qui ont commencé sur les planches à dessiner bien avant…
Tout le monde va se renvoyer la balle pour ne pas reconnaître la corruption totale des échelons de commandement.
Des PDG qui jouent avec leurs entreprises pour savoir qui a la plus grosse.
Des politiciens idéologues ou appâter par le succès rapide et l’argent facile.
Des technocrates hors sol.
Une hiérarchie malade et sous pression politique qui recherche la rentabilité partout quel qu’en soit le prix.
Demain EDF sera un cas d’école des conneries faites avec les politiques neoliberales ayant accompagné l’Europe depuis les années 70.
En attendant on risque de se geler les noix, les salariés sont en souffrance et l’équipage quitte le navire avec les rats.
J’espère que la justice pourra se saisir de ce dossier. Ou qu’au moins les historiens détruisent les héritages artificiels des pourris nous ayant mis dans cette situation.
Que leur noms de corrompus soient synonymes de malveillance pour l’éternité.
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**EDF ou l’histoire d’une débâcle française**
Incertitudes politiques et difficultés technologiques ont contribué à la débâcle industrielle que connaît l’énergéticien français. Luc Rémont, qui succédera prochainement à Jean-Bernard Lévy à la tête de l’opérateur historique, est prévenu.
Par Isabelle Chaperon
Publié aujourd’hui à 20h10, mis à jour à 20h17
Le réveil est brutal. Les ménages français vivaient dans la douce illusion que l’électricité bon marché produite par les centrales nucléaires d’EDF les protégerait des turbulences provoquées par la guerre en Ukraine sur l’approvisionnement en énergie. C’était même l’occasion de montrer la supériorité du modèle français, fondé sur la souveraineté nationale, par opposition à nos voisins allemands, qui avaient tout misé sur le gaz russe. Mais rien ne s’est passé comme prévu.
L’arrêt de 26 réacteurs nucléaires sur 56 dans le parc d’EDF rend la France vulnérable aux pénuries de courant et place l’opérateur au cœur des critiques. L’une des premières missions du futur patron de l’opérateur, Luc Rémont, choisi par l’Elysée jeudi 29 septembre, sera de relancer la production. En 2005, année de son entrée en Bourse, EDF produisait environ 430 térawattheures d’électricité (TWh) d’origine nucléaire ; en 2022, il table sur 280 à 300 TWh. Ce camouflet industriel s’ajoute aux déboires essuyés par la filière nucléaire française pour construire de nouvelles centrales de troisième génération (EPR).
Qui blâmer ? Les dirigeants d’EDF ou ceux d’Areva – le frère ennemi défaillant –, l’exécutif, les écologistes, ou Bruxelles et son libéralisme échevelé ? Communistes et Républicains réclament l’ouverture d’une commission d’enquête parlementaire sur le nucléaire pour faire la lumière sur ce désastre. Alors qu’il suffit d’avoir lu Agatha Christie : « EDF, c’est Le Crime de l’Orient-Express. Tout le monde est coupable », tranche un ancien de Bercy qui a souhaité rester anonyme, comme la plupart des grands témoins sollicités.
**Les monnayages des écologistes**
Pour Olivier Marleix, président du groupe Les Républicains à l’Assemblée nationale, le grand coupable, c’est François Hollande, qui a promis, en vue de son élection à la présidence de la République, en 2012, de réduire la part du nucléaire dans la production d’électricité de 75 % à 50 % à l’horizon 2025. « Nous avons une technologie en or, qui nous assurait une énergie propre et bon marché, nous l’avons sacrifiée au nom d’un accord électoral Parti socialiste [PS]-Les Verts en 2011 : l’échange de quinze circonscriptions législatives contre la fermeture de vingt-quatre réacteurs nucléaires », a attaqué M. Marleix, dans un entretien au quotidien Le Figaro, parue le 5 septembre.
Partout en Europe, depuis la fin du XXe siècle, les écologistes ont monnayé leur participation à des coalitions en échange d’une sortie du nucléaire : ce fut le cas en Allemagne en 1998, ou en Belgique en 2003. En 1997, déjà, le premier ministre (PS), Lionel Jospin, avait sacrifié le surgénérateur Superphénix sur l’autel d’un accord PS-Les Verts. En France, les Verts ont freiné le développement du « nouveau nucléaire » avec d’autant plus d’efficacité que la politique énergétique fut longtemps confiée au ministère de l’environnement.
Conséquence, en 2006, lorsque le premier béton est coulé à l’EPR de Flamanville (Manche), il s’agissait du premier réacteur mis en chantier en France depuis seize ans. « Le nucléaire est probablement la seule activité économique dont l’avenir est largement déterminé par l’opinion publique », professait François Roussely, l’ancien patron d’EDF. En mars 2011, un an avant l’élection présidentielle de 2012, l’accident nucléaire de Fukushima, au Japon, fait basculer la perception de l’atome dans le monde.
La construction d’un second EPR à Penly (Seine-Maritime), annoncée par le président Nicolas Sarkozy en 2009, est alors repoussée sine die. Et M. Hollande s’attaque au parc installé (et vieillissant). En 2018, le président de la République, Emmanuel Macron, confirme la mise à l’arrêt de la centrale de Fessenheim (Haut-Rhin), promise par son prédécesseur, s’engageant à mettre sous cloche quatorze réacteurs dans l’Hexagone, avant son revirement à l’issue de son premier mandat. Lors du discours de Belfort, en février 2022, il promet au contraire la construction de six nouveaux réacteurs.
**Une « équipe de France » qui vit mal**
Autant dire que l’actuel locataire de l’Elysée a pu se sentir visé par la pique de Jean-Bernard Lévy, désormais ex-patron d’EDF, qui a lâché lors d’une table ronde à l’université du Medef, le 29 août, à Paris : « On a fermé deux [réacteurs]. (…) On nous a dit “préparez-vous à fermer les douze suivants”. (…) On n’a pas embauché des gens pour en construire d’autres, on a embauché des gens pour en fermer. » Un discours « inacceptable » et « faux », a tancé Emmanuel Macron, le 5 septembre, car, selon le président, EDF devait, dans tous les cas de figure, assurer la maintenance de ses installations…
Le salut, faute de programmes en France, aurait dû passer par l’export. Las, ce fut un désastre. Symbole de cet échec collectif, l’appel d’offres d’Abou Dhabi. Quand l’émirat décide, en 2008, de bâtir quatre réacteurs, la France part favorite. Un consortium regroupant Areva, Total et Engie (alors GDF Suez) se lance à l’assaut du « contrat du siècle ». EDF rejoint in fine « l’équipe de France du nucléaire » à la demande pressante de l’Elysée, qui pilote l’affaire, tant elle est jugée stratégique. Mais le groupe vit mal. Anne Lauvergeon, dirigeante d’Areva, et Gérard Mestrallet, PDG de GDF Suez, ne sont-ils pas les ennemis jurés du nouveau PDG d’EDF, Henri Proglio ?
Abou Dhabi choisira finalement, fin 2009, un consortium coréen. L’EPR français, nettement plus cher, pâtit des déboires rencontrés par Areva en Finlande. En décembre 2003, le groupe dirigé par « Atomic Anne », associé à l’allemand Siemens, a été retenu pour construire une centrale nucléaire « clé en main » de type EPR à Olkiluoto, dans l’ouest de la Finlande. Une folie. Areva n’a ni les plans ni les compétences. EDF ricane et réplique en lançant, en 2006, le projet de Flamanville 3 : nouvelle folie, l’électricien n’est guère plus prêt…
« Cette course entre les deux entreprises françaises a conduit au lancement précipité des chantiers de construction de ces deux premiers EPR, sur la base de références techniques erronées et d’études détaillées insuffisantes », assène la Cour des comptes, dans un rapport au vitriol, publié en juin 2020. L’institution accuse « les administrations concernées » de ne pas avoir joué leur rôle de vigie. En particulier, l’Etat actionnaire, qui détenait plus de 87 % d’EDF et d’Areva, a laissé prospérer entre les deux maisons une relation qualifiée de « pathologique » par les observateurs.
Oh oui, trouvons des coupables !
Le monde ecrivait quoi a propos du referendum de 2005 sinon?
Le petit passage de Jean Bernard Lévy disant que les corrosion des circuits d’urgence étaient totalement inattendues…
Les premières ont eu lieu, de mémoire, fin des années 80, début des 90. EDIT : depuis 1984 à la centrale de Bugey https://reporterre.net/Corrosion-nucleaire-EDF-savait-depuis-1984
Le PDG de l’époque était même passé à la TV.
Le CEA et la R&D d’EDF bossent dessus depuis. Mais bon pourquoi financer ces travaux puisque ça tourne ? Jusqu’à aujourd’hui
.
Bref l’histoire d’EDF c’est un drame depuis 1990, tous les vieux de la boîte vous le diront. Voire même avant quand on entrevoit les potentiels scandales qui ont commencé sur les planches à dessiner bien avant…
Tout le monde va se renvoyer la balle pour ne pas reconnaître la corruption totale des échelons de commandement.
Des PDG qui jouent avec leurs entreprises pour savoir qui a la plus grosse.
Des politiciens idéologues ou appâter par le succès rapide et l’argent facile.
Des technocrates hors sol.
Une hiérarchie malade et sous pression politique qui recherche la rentabilité partout quel qu’en soit le prix.
Demain EDF sera un cas d’école des conneries faites avec les politiques neoliberales ayant accompagné l’Europe depuis les années 70.
En attendant on risque de se geler les noix, les salariés sont en souffrance et l’équipage quitte le navire avec les rats.
J’espère que la justice pourra se saisir de ce dossier. Ou qu’au moins les historiens détruisent les héritages artificiels des pourris nous ayant mis dans cette situation.
Que leur noms de corrompus soient synonymes de malveillance pour l’éternité.
Je nous souhaite à tous bon courage…