**Une du Libé : “CINÉMA FRANÇAIS – LA MAISON BRÛLE, ET NOUS REGARDONS NETFLIX”**
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**POUR DES ETATS GENERAUX DU CINEMA :
«Il est vraiment temps que tout le monde se réveille»**
_La productrice Judith Lou Lévy et l’actrice Maud Wyler font partie du collectif alertant sur la fragilisation du modèle culturel français. La productrice Carole Scotta et le cinéaste Jacques Audiard les ont rejointes pour un entretien à quatre voix, de la redevance à Vincent Bolloré en passant par Netflix._
_Ils en appellent à la tenue d’états généraux du cinéma comme un choc des consciences, ou une nécessité «d’intérêt général», parce qu’il n’y a pas de raison que ceux qui créent le cinéma ne soient pas ceux qui pensent sa crise – notamment à l’heure d’un premier bilan de fréquentations toujours anormalement basses en cette rentrée, estimé à -34 % par rapport à septembre 2019. Mais ils donnent aussi l’alerte sur ces politiques publiques qui, selon eux, sont autant de coups de boutoir portés au modèle culturel français et à ses outils de régulation. A l’initiative du mouvement, qui prendra corps lors d’une journée de mobilisation le 6 octobre à l’Institut du monde arabe à Paris, il y a entre autres la productrice indépendante Judith Lou Lévy, dont la société les Films du Bal accompagne Bertrand Bonello, Mati Diop, Nadav Lapid… Mais aussi Maud Wyler, actrice de théâtre aimée du cinéma d’auteur (Nicolas Pariser, Erwan Le Duc, Klotz et Perceval)… A leurs côtés, deux alliés ont répondu à l’invitation de Libération : la productrice et distributrice Carole Scotta, fondatrice de la société Haut et Court (dont l’activité mêle cinéma d’auteur, comme cet été la Nuit du 12 de Dominik Moll, et séries : les Revenants, The Young Pope…) et le cinéaste palmé d’or et multicésarisé Jacques Audiard (De battre mon cœur s’est arrêté, Un prophète, Dheepan, les Frères Sisters…). Chacun à son endroit fait valoir l’urgence de se redéfinir autour d’un socle commun._
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**Quel est l’élément déclencheur de votre mobilisation ?**
Maud Wyler : Pour moi, ça a été mon travail d’actrice pour une série Amazon – c’est assez facile d’identifier laquelle… Il m’a semblé que tout à coup, je faisais un autre métier. Quand je le disais, je passais pour la folle sur ce tournage, il y avait un côté «take the money and run». Je voyais des gens tristes et sous terre qui baissaient la tête autour de moi, notamment le réalisateur. Le plus grave, c’est qu’il n’y avait plus de prise de parole, leur libre arbitre n’était plus en jeu à aucun moment de la chaîne. J’en ai perdu le sel de ce pour quoi je fais ce métier, à savoir l’échange. J’étais en colère, très seule…
Judith Lou Lévy : C’est dans ce contexte qu’on se croise avec Maud, via l’Association pour le Cinéma, qui organise les césars. Moi je suis en tension depuis 2018, 2019. J’observe que beaucoup de principes qui nous ont structurés sont en train d’être ravagés, et je ne comprends pas ce qui se passe. Avant d’être nommé président du CNC [Centre national du cinéma et de l’image animée, ndlr], Dominique Boutonnat est l’auteur d’un rapport sur le financement privé du cinéma qui a provoqué une fronde générale au moment de sa parution en 2019. Toute la profession se demande pourquoi les mots «cinéma» ou «films» ne sont mentionnés à aucun endroit, seulement «actifs» et «contenus». Une commission à l’Assemblée nationale est alors chargée de tirer les conclusions du rapport sur le plan parlementaire [menée par deux députées LREM, Céline Calvez et Marie-Ange Magne] pour travailler à «réformer le modèle français de financement de la culture». Rien que ça. On parle pourtant d’un joyau national, ça devrait être une protection Unesco.
Carole Scotta : Mon élément déclencheur à moi, qui me bats au sein du Dire [syndicat des distributeurs indépendants réunis européens], a été le confinement. L’accélération inexorable des plateformes, qui fragilisent les intermédiaires. C’est d’autant plus important de rappeler à quoi sert la salle, bastion du monde physique. Je ne suis pas à l’origine de l’appel aux états généraux, mais ce qui m’a fait le rejoindre, c’est la nécessité de ne pas se parler uniquement à l’intérieur des instances syndicales. C’est un appel à réfléchir les uns avec les autres, pas les uns contre les autres. Il faut réaffirmer la nature même de l’écosystème du cinéma et de son ADN parce que la porosité avec la télévision est devenue très grande. Dire que le cinéma est différent, ça ne veut pas dire qu’il est meilleur ou moins bien. A la télé, l’interlocuteur qui occupe la place la plus puissante est le diffuseur, ou désormais la plateforme. Le cinéma est un marché où au contraire les partenaires sont multiples.
Jacques Audiard : Il y a des fissures dans le système depuis quinze ou vingt ans. Les distributeurs sont à la peine, les choses sont un peu dissociées. Le confinement a mis un verre grossissant sur ces fissures, comme une caricature. Je vais dans le sens de Carole, ce souhait de tenir des états généraux du cinéma, c’est essayer de redéfinir ce qu’est le cinéma. La notion d’audiovisuel s’est infiltrée dedans. Maintenant quand on fait un film, on a beau le faire en pensant plutôt à la salle, ça va possiblement finir sur nos téléphones : est-ce que c’est la même chose ? La salle fera-t-elle toujours partie de notre définition du cinéma ?
JLL : Dans une interview parue le même jour que notre tribune dans le Monde, le président du CNC nous invitait à réfléchir à ce qu’on appelle le «multi-écran». Dire «on va redéfinir le film autrement que par la salle du cinéma», ça veut dire couper la tête à la destination fondamentale des films. Dans l’espace public, la salle de spectacle en France, c’est l’église, l’espace où les gens se rassemblent et font la messe – j’inclus tous les lieux collectifs de culture. Si on veut les supprimer, ou les transformer en salles de gaming [comme l’esquissait Emmanuel Macron en juin devant des professionnels de l’e-sport], il faut s’interroger sur le projet de société que cela sous-tend. Tout notre modèle cinématographique repose sur le fait qu’il y a la salle à l’origine de la chronologie des médias [qui régule les fenêtres d’exploitation des films entre salles, télé, DVD, plateformes, et engage les diffuseurs à financer leur production en contrepartie].
CS : Une plateforme comme Netflix entretient l’ambiguïté, en finançant des films avec des moyens que le cinéma n’a plus aujourd’hui…
**Chaque semaine sort pourtant une grande diversité de films français, qui semblent encore arriver à se financer…**
JLL : Je suis en train de produire un film d’horreur, de vampires. On a eu la chance d’avoir le financement d’une chaîne payante, OCS. Malgré leur apport, et même si l’on ajoute celui de la région, du crédit d’impôt, les avances versées par les distributeurs, qui sont eux-mêmes en difficultés, on n’est pas sûrs de franchir le million de budget total. Les soutiens, on les a, mais à des montants qui font qu’on arrive à peine à tenir les vingt-cinq jours de tournage. Techniciens et comédiens sont moins bien payés, tout le monde s’appauvrit très vite et pourtant le film est soutenu.
MW : Et va exister ! On y arrive encore, pour le moment.
Judith Lou Levy enchaine quand meme assez violemment les boomerismes caricaturaux et meprisants dans cette interview
Il y a un problème assez fondamental à cet entretien et à ce genre de démarche en général : c’est vu exclusivement du point de vue des acteurs et pas celui des spectateurs.
La question ne devrait pas être ce que l’Etat peut faire pour soutenir le cinéma français. Mais ce que le cinéma français peut faire pour ramener des spectateurs de netflix vers les cinemas. Des films Marvel vers les films français.
Et rien là dessus sur dans le texte.
Je comprends leur colère mais j’arrive vraiment pas à penser autre chose que “rien à foutre”.
​
C’est franchement affligeant le cinéma français, pour 1 bon film t’en a 6 qui ont le même scénario neuneu (un arabe avec des blancs et à la fin le racisme n’existe plus, une histoire pourri avec une fin heureuse et une morale etc…). Et puis comme tout le monde plus ça va et moins j’ai envie d’aller en salle, tu payes généralement cher pour entendre les voisins manger des popcorn ou regarder leur portable.
C’est quoi le problème en fait ?
Il leur faut combien, en gros ? On pourrait pas rajouter une taxounette quelquepart ? On me souffle que la sacem a beaucoup d’imagination.
>Il y a un rapport entre la disparition de la culture publique, la vulnérabilité de la société et la violence du pouvoir.
J’ai beaucoup de mal à croire que c’est avec des films comme “Les Amandiers” qu’on va arrêter la progression de l’extrême-droite en France…
Normalement c’est dans ce genre de situations qu’on se remet en question. Le milieu du cinéma français est une famille si fermée qu’elle semble à la limite de l’inceste. Je sais pas exactement à quoi c’est du, mais il va falloir faire autre chose. Les grands cinéastes français se distinguaient avant tous par leurs innovations, leur ingéniosité ou leur écriture. On a des reals talentueux, des acteurs talentueux en France c’est évident mais soyons sérieux, qui aujourd’hui peut dire sans mentir qu’il se souvient avec beaucoup d’émotion d’une scène d’un film de François Ozon pour son retentissement avec son histoire personnelle, ou qui s’est premier degré réellement dit « Ouah cette performance de gille lelouch restera gravée dans les annales, l’acteur de sa génération » alors que ce sont des figures très récurrentes du cinéma français actuel.
Et il faut aborder aussi le problème évident de la représentation de classe de la société au cinéma français: c’est simple, si un film n’a pas pour thème justement la classe sociale ou sa localisation en province, le film se passe dans le centre ville parisien, que ce soit un film romantique, une comédie ou encore autre chose. C’en est ridicule. Godard parlait au festival de cannes du cinéma populaire et de la représentation des ouvriers. Aujourd’hui quel réal en parle ? François Ruffin ? La plupart des films intellos transpirent la volonté de se conformer aux exigences du milieu artistique parisien et l’unique objectif de se faire mousser dans les soirées de ce milieu. C’est ridicule, et ces gens se prennent pour une élite d’avant garde. C’est d’autant plus triste dans le pays de Bresson et Pialat…
Ils font des films que les gens n’ont pas envie d’aller voir. Ils imposent par la temporalité des médias à les voir dans des salles de cinéma où tout coûte cher et où il faut subir *les autres* ou bien voir le films 9 mois après le peu de hype qu’il aurait pu susciter. Ils s’étonnent qu’il n’y ait plus de sous…
Désolé mais le *monde* n’a pas besoin de vos films, si ils coûtent plus qu’ils ne rapportent aller réduire les coûts, et vos salaires par exemple, plutôt que de venir quémander de l’argent pour faire des trucs artistiques sur lesquels vous palucher pendant vos cérémonies onaniques.
Et me lancez pas sur les comédies françaises sinon je casse un genou au pif.
Super intéressant merci pour le partage.
>JLL : Si je puis me permettre, The Irishman n’est pas le meilleur film de Scorsese. Oui, parce qu’il faut revenir à ce que ça veut dire, d’enjamber les producteurs : le projet des plateformes, c’est de les transformer en exécutants, et cela a des conséquences artistiques. Pour constater que les films de plateformes ne sont pas les meilleurs des cinéastes, les critiques ne s’y trompent pas –
>CS : Les plateformes n’ont pas du tout compris que le rôle des producteurs est essentiel. Elles pensent que le chèque en blanc qu’on fait à un cinéaste, en lui garantissant l’absence de contraintes, c’est l’alpha et l’oméga. Mais le cinéma n’est fait que de contraintes ! Donner à Scorsese 100 millions de dollars pour faire the Irishman lui fait perdre la vista qu’il a pu avoir dans ses films avec moins d’argent. Comme par hasard, les meilleurs films sur Netflix, comme Roma, sont ceux qu’ils ont achetés terminés, portés par des producteurs.
Tellement vrai. Au final les prods pure Netflix, ça reste en gros des téléfilms, à 2-3 exceptions près. On sous-estime largement le rôle des producteurs.
Le monde du cinéma français ferait mieux de faire profil bas honnêtement. Sûrement l’industrie la plus subventionnée du monde pour aucune transparence et des pratiques franchement nulles. Pour les milliers de gens passionnés qui cherchent à travailler dans ce milieu, à moins d’être très bien introduit c’est des salaires de misère pour des années de tâches ingrates et des boss souvent complètement narcissiques et infects. On me dira que c’est l’offre et la demande, et c’est vrai, mais dans ce cas c’est un milieu qui est arrosé d’argent public pour peu de comptes à rendre, peu de contrôle, et in fine un rapport risque-retour complètement distordu en leur faveur- on pourrait quand même espérer en retour un peu plus d’ouverture et de « démocratie ». Mais plutôt que de chercher à innover et à regagner le public dans les règles, il faut en plus qu’on continue à les protéger de ce qui se fait mieux ailleurs.
Je dis ça en tant que cinéphile qui va au cinéma au moins une fois par semaine. Oui pour soutenir la production cinématographique française et le cinéma d’auteur, mais les protéger de la concurrence tout en leur permettant de produire des films de merde (pas tous, mais beaucoup de « pseudo bons films ») avec l’argent public n’est pas la bonne méthode. J’ajouterai aussi qu’il y a des tas de très bon films d’autres pays qui passent presque inaperçus à cause de la subvention de daubes françaises (car oui, on a un nombre de salles limitées). Pour aider le cinéma indépendant, subventionnons les places pour ces films plutôt que de s’attaquer à Netflix et arroser les producteurs.
Le cinéma est énormément subventionné et protégé, ce qui est bien …. mais a entrainé une forme de facilité et de paresse quand on sait qu’on ne perdra pas tout son argent dans l’affaire.
La plupart du temps, le film est remboursé avant même de sortir donc pourquoi se demander si le public va aimer.
Il y a une chose simple que le monde du cinéma n’a pas compris : une partie du public ne va pas voir des films, il va au cinéma.
Le cinéma est une “sortie”, un “divertissement social”. Et aujourd’hui, l’offre de divertissement est autrement plus large qu’à l’époque des blockbusters des années 80/90.
c’est marrant comme le cinéma et la TV française sont les seuls threads ou tu peux retrouver tous les comptes qui de gauche reproduire à la lettre près les éléments de langage de C+ et Disney qui sont contredits par la réalité du marché. J’en attends rien et à chaque fois j’arrive à être plus affligé par ce que je lis.
Opinion perso seulement mais je vois aucun interet à aller au cinéma. Avant il fallait attendre genre deux ans pour avoir accès à un film hors cinéma alors ca avais un sens mais aujourd’hui il n’y a aucun avantage.
Pourquoi aller dans un endroit où il faut arriver à une certaine heure, faire la qeu, regarder des pubs, entendre d’autres gens qui font du bruit ou qui rigolent pour n’importe quelle blague à deux balles (sans parler des enfants qui font chier), tout ca dans une salle où il fait souvent trop chaud ou trop froid… Le film je le vois chez moi tranquille comme ca je peux aussi me fumer tous les pétards que je veux au meme temps, toute facon vu la qualité d’image et de son sur les télés ca change pas grand chose par rapport à un ecran de cinéma qui bien souvent à une image moins nette.
Alors, une corporation refuse de s’asseoir sur sa rente. Je m’en vais chercher mon tout petit violon…
Tain c’est lunaire cet article. La bourgeoisie intellectuelle en sueur que son modèle de reproduction sociale ne soit plus autant supporté qu’avant et qui se retrouve terrifiée à l’idée de… devenir prolos en somme.
C’est limite un aveux que le système du cinéma français actuel ne profite qu’à eux. Et faudrait que le péquin moyen s’attriste de voir la dynamique changer pour favoriser d’autres bourgeois parceque… bah ya le bon bourgeois et le mauvais bourgeois tu vois…
Le problème du cinéma et de l’audiovisuel en france c’est les bourgeois qui se placent les uns les autres à des postes clés et qui raflent les financements publics pour brosser leur égo avec des oeuvres qui n’intéressent personne. Au cartoon forum (un événement important pour l’anim en france) on ne voit que ça, des vieux bourgeois placés. Je veux meme pas imaginer comment ça se passe dans les autres branches du secteur
Ça serait bien un jour que tous les acteurs arrêtent le manichéisme débile, non le cinéma fr c’est pas que des comédies nazes et des films plan plan qui font 3 ans entrées tournés par des bourgeois gavés de subvention, et non les plateformes de streaming ne sont pas l’antéchrist qui apporte ruine et désolation.
Qu’on arrête de légiférer contre mais plutôt avec, ça évitera au secteur du cinéma de finir comme l’industrie musicale qui a force de se battre contre l’évolution des habitudes des consommateurs plutôt qu’aller dans son sens en l’encadrant intelligemment.
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**Une du Libé : “CINÉMA FRANÇAIS – LA MAISON BRÛLE, ET NOUS REGARDONS NETFLIX”**
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**POUR DES ETATS GENERAUX DU CINEMA :
«Il est vraiment temps que tout le monde se réveille»**
_La productrice Judith Lou Lévy et l’actrice Maud Wyler font partie du collectif alertant sur la fragilisation du modèle culturel français. La productrice Carole Scotta et le cinéaste Jacques Audiard les ont rejointes pour un entretien à quatre voix, de la redevance à Vincent Bolloré en passant par Netflix._
_Ils en appellent à la tenue d’états généraux du cinéma comme un choc des consciences, ou une nécessité «d’intérêt général», parce qu’il n’y a pas de raison que ceux qui créent le cinéma ne soient pas ceux qui pensent sa crise – notamment à l’heure d’un premier bilan de fréquentations toujours anormalement basses en cette rentrée, estimé à -34 % par rapport à septembre 2019. Mais ils donnent aussi l’alerte sur ces politiques publiques qui, selon eux, sont autant de coups de boutoir portés au modèle culturel français et à ses outils de régulation. A l’initiative du mouvement, qui prendra corps lors d’une journée de mobilisation le 6 octobre à l’Institut du monde arabe à Paris, il y a entre autres la productrice indépendante Judith Lou Lévy, dont la société les Films du Bal accompagne Bertrand Bonello, Mati Diop, Nadav Lapid… Mais aussi Maud Wyler, actrice de théâtre aimée du cinéma d’auteur (Nicolas Pariser, Erwan Le Duc, Klotz et Perceval)… A leurs côtés, deux alliés ont répondu à l’invitation de Libération : la productrice et distributrice Carole Scotta, fondatrice de la société Haut et Court (dont l’activité mêle cinéma d’auteur, comme cet été la Nuit du 12 de Dominik Moll, et séries : les Revenants, The Young Pope…) et le cinéaste palmé d’or et multicésarisé Jacques Audiard (De battre mon cœur s’est arrêté, Un prophète, Dheepan, les Frères Sisters…). Chacun à son endroit fait valoir l’urgence de se redéfinir autour d’un socle commun._
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**Quel est l’élément déclencheur de votre mobilisation ?**
Maud Wyler : Pour moi, ça a été mon travail d’actrice pour une série Amazon – c’est assez facile d’identifier laquelle… Il m’a semblé que tout à coup, je faisais un autre métier. Quand je le disais, je passais pour la folle sur ce tournage, il y avait un côté «take the money and run». Je voyais des gens tristes et sous terre qui baissaient la tête autour de moi, notamment le réalisateur. Le plus grave, c’est qu’il n’y avait plus de prise de parole, leur libre arbitre n’était plus en jeu à aucun moment de la chaîne. J’en ai perdu le sel de ce pour quoi je fais ce métier, à savoir l’échange. J’étais en colère, très seule…
Judith Lou Lévy : C’est dans ce contexte qu’on se croise avec Maud, via l’Association pour le Cinéma, qui organise les césars. Moi je suis en tension depuis 2018, 2019. J’observe que beaucoup de principes qui nous ont structurés sont en train d’être ravagés, et je ne comprends pas ce qui se passe. Avant d’être nommé président du CNC [Centre national du cinéma et de l’image animée, ndlr], Dominique Boutonnat est l’auteur d’un rapport sur le financement privé du cinéma qui a provoqué une fronde générale au moment de sa parution en 2019. Toute la profession se demande pourquoi les mots «cinéma» ou «films» ne sont mentionnés à aucun endroit, seulement «actifs» et «contenus». Une commission à l’Assemblée nationale est alors chargée de tirer les conclusions du rapport sur le plan parlementaire [menée par deux députées LREM, Céline Calvez et Marie-Ange Magne] pour travailler à «réformer le modèle français de financement de la culture». Rien que ça. On parle pourtant d’un joyau national, ça devrait être une protection Unesco.
Carole Scotta : Mon élément déclencheur à moi, qui me bats au sein du Dire [syndicat des distributeurs indépendants réunis européens], a été le confinement. L’accélération inexorable des plateformes, qui fragilisent les intermédiaires. C’est d’autant plus important de rappeler à quoi sert la salle, bastion du monde physique. Je ne suis pas à l’origine de l’appel aux états généraux, mais ce qui m’a fait le rejoindre, c’est la nécessité de ne pas se parler uniquement à l’intérieur des instances syndicales. C’est un appel à réfléchir les uns avec les autres, pas les uns contre les autres. Il faut réaffirmer la nature même de l’écosystème du cinéma et de son ADN parce que la porosité avec la télévision est devenue très grande. Dire que le cinéma est différent, ça ne veut pas dire qu’il est meilleur ou moins bien. A la télé, l’interlocuteur qui occupe la place la plus puissante est le diffuseur, ou désormais la plateforme. Le cinéma est un marché où au contraire les partenaires sont multiples.
Jacques Audiard : Il y a des fissures dans le système depuis quinze ou vingt ans. Les distributeurs sont à la peine, les choses sont un peu dissociées. Le confinement a mis un verre grossissant sur ces fissures, comme une caricature. Je vais dans le sens de Carole, ce souhait de tenir des états généraux du cinéma, c’est essayer de redéfinir ce qu’est le cinéma. La notion d’audiovisuel s’est infiltrée dedans. Maintenant quand on fait un film, on a beau le faire en pensant plutôt à la salle, ça va possiblement finir sur nos téléphones : est-ce que c’est la même chose ? La salle fera-t-elle toujours partie de notre définition du cinéma ?
JLL : Dans une interview parue le même jour que notre tribune dans le Monde, le président du CNC nous invitait à réfléchir à ce qu’on appelle le «multi-écran». Dire «on va redéfinir le film autrement que par la salle du cinéma», ça veut dire couper la tête à la destination fondamentale des films. Dans l’espace public, la salle de spectacle en France, c’est l’église, l’espace où les gens se rassemblent et font la messe – j’inclus tous les lieux collectifs de culture. Si on veut les supprimer, ou les transformer en salles de gaming [comme l’esquissait Emmanuel Macron en juin devant des professionnels de l’e-sport], il faut s’interroger sur le projet de société que cela sous-tend. Tout notre modèle cinématographique repose sur le fait qu’il y a la salle à l’origine de la chronologie des médias [qui régule les fenêtres d’exploitation des films entre salles, télé, DVD, plateformes, et engage les diffuseurs à financer leur production en contrepartie].
CS : Une plateforme comme Netflix entretient l’ambiguïté, en finançant des films avec des moyens que le cinéma n’a plus aujourd’hui…
**Chaque semaine sort pourtant une grande diversité de films français, qui semblent encore arriver à se financer…**
JLL : Je suis en train de produire un film d’horreur, de vampires. On a eu la chance d’avoir le financement d’une chaîne payante, OCS. Malgré leur apport, et même si l’on ajoute celui de la région, du crédit d’impôt, les avances versées par les distributeurs, qui sont eux-mêmes en difficultés, on n’est pas sûrs de franchir le million de budget total. Les soutiens, on les a, mais à des montants qui font qu’on arrive à peine à tenir les vingt-cinq jours de tournage. Techniciens et comédiens sont moins bien payés, tout le monde s’appauvrit très vite et pourtant le film est soutenu.
MW : Et va exister ! On y arrive encore, pour le moment.
Judith Lou Levy enchaine quand meme assez violemment les boomerismes caricaturaux et meprisants dans cette interview
Il y a un problème assez fondamental à cet entretien et à ce genre de démarche en général : c’est vu exclusivement du point de vue des acteurs et pas celui des spectateurs.
La question ne devrait pas être ce que l’Etat peut faire pour soutenir le cinéma français. Mais ce que le cinéma français peut faire pour ramener des spectateurs de netflix vers les cinemas. Des films Marvel vers les films français.
Et rien là dessus sur dans le texte.
Je comprends leur colère mais j’arrive vraiment pas à penser autre chose que “rien à foutre”.
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C’est franchement affligeant le cinéma français, pour 1 bon film t’en a 6 qui ont le même scénario neuneu (un arabe avec des blancs et à la fin le racisme n’existe plus, une histoire pourri avec une fin heureuse et une morale etc…). Et puis comme tout le monde plus ça va et moins j’ai envie d’aller en salle, tu payes généralement cher pour entendre les voisins manger des popcorn ou regarder leur portable.
C’est quoi le problème en fait ?
Il leur faut combien, en gros ? On pourrait pas rajouter une taxounette quelquepart ? On me souffle que la sacem a beaucoup d’imagination.
>Il y a un rapport entre la disparition de la culture publique, la vulnérabilité de la société et la violence du pouvoir.
J’ai beaucoup de mal à croire que c’est avec des films comme “Les Amandiers” qu’on va arrêter la progression de l’extrême-droite en France…
Normalement c’est dans ce genre de situations qu’on se remet en question. Le milieu du cinéma français est une famille si fermée qu’elle semble à la limite de l’inceste. Je sais pas exactement à quoi c’est du, mais il va falloir faire autre chose. Les grands cinéastes français se distinguaient avant tous par leurs innovations, leur ingéniosité ou leur écriture. On a des reals talentueux, des acteurs talentueux en France c’est évident mais soyons sérieux, qui aujourd’hui peut dire sans mentir qu’il se souvient avec beaucoup d’émotion d’une scène d’un film de François Ozon pour son retentissement avec son histoire personnelle, ou qui s’est premier degré réellement dit « Ouah cette performance de gille lelouch restera gravée dans les annales, l’acteur de sa génération » alors que ce sont des figures très récurrentes du cinéma français actuel.
Et il faut aborder aussi le problème évident de la représentation de classe de la société au cinéma français: c’est simple, si un film n’a pas pour thème justement la classe sociale ou sa localisation en province, le film se passe dans le centre ville parisien, que ce soit un film romantique, une comédie ou encore autre chose. C’en est ridicule. Godard parlait au festival de cannes du cinéma populaire et de la représentation des ouvriers. Aujourd’hui quel réal en parle ? François Ruffin ? La plupart des films intellos transpirent la volonté de se conformer aux exigences du milieu artistique parisien et l’unique objectif de se faire mousser dans les soirées de ce milieu. C’est ridicule, et ces gens se prennent pour une élite d’avant garde. C’est d’autant plus triste dans le pays de Bresson et Pialat…
Ils font des films que les gens n’ont pas envie d’aller voir. Ils imposent par la temporalité des médias à les voir dans des salles de cinéma où tout coûte cher et où il faut subir *les autres* ou bien voir le films 9 mois après le peu de hype qu’il aurait pu susciter. Ils s’étonnent qu’il n’y ait plus de sous…
Désolé mais le *monde* n’a pas besoin de vos films, si ils coûtent plus qu’ils ne rapportent aller réduire les coûts, et vos salaires par exemple, plutôt que de venir quémander de l’argent pour faire des trucs artistiques sur lesquels vous palucher pendant vos cérémonies onaniques.
Et me lancez pas sur les comédies françaises sinon je casse un genou au pif.
Super intéressant merci pour le partage.
>JLL : Si je puis me permettre, The Irishman n’est pas le meilleur film de Scorsese. Oui, parce qu’il faut revenir à ce que ça veut dire, d’enjamber les producteurs : le projet des plateformes, c’est de les transformer en exécutants, et cela a des conséquences artistiques. Pour constater que les films de plateformes ne sont pas les meilleurs des cinéastes, les critiques ne s’y trompent pas –
>CS : Les plateformes n’ont pas du tout compris que le rôle des producteurs est essentiel. Elles pensent que le chèque en blanc qu’on fait à un cinéaste, en lui garantissant l’absence de contraintes, c’est l’alpha et l’oméga. Mais le cinéma n’est fait que de contraintes ! Donner à Scorsese 100 millions de dollars pour faire the Irishman lui fait perdre la vista qu’il a pu avoir dans ses films avec moins d’argent. Comme par hasard, les meilleurs films sur Netflix, comme Roma, sont ceux qu’ils ont achetés terminés, portés par des producteurs.
Tellement vrai. Au final les prods pure Netflix, ça reste en gros des téléfilms, à 2-3 exceptions près. On sous-estime largement le rôle des producteurs.
Le monde du cinéma français ferait mieux de faire profil bas honnêtement. Sûrement l’industrie la plus subventionnée du monde pour aucune transparence et des pratiques franchement nulles. Pour les milliers de gens passionnés qui cherchent à travailler dans ce milieu, à moins d’être très bien introduit c’est des salaires de misère pour des années de tâches ingrates et des boss souvent complètement narcissiques et infects. On me dira que c’est l’offre et la demande, et c’est vrai, mais dans ce cas c’est un milieu qui est arrosé d’argent public pour peu de comptes à rendre, peu de contrôle, et in fine un rapport risque-retour complètement distordu en leur faveur- on pourrait quand même espérer en retour un peu plus d’ouverture et de « démocratie ». Mais plutôt que de chercher à innover et à regagner le public dans les règles, il faut en plus qu’on continue à les protéger de ce qui se fait mieux ailleurs.
Je dis ça en tant que cinéphile qui va au cinéma au moins une fois par semaine. Oui pour soutenir la production cinématographique française et le cinéma d’auteur, mais les protéger de la concurrence tout en leur permettant de produire des films de merde (pas tous, mais beaucoup de « pseudo bons films ») avec l’argent public n’est pas la bonne méthode. J’ajouterai aussi qu’il y a des tas de très bon films d’autres pays qui passent presque inaperçus à cause de la subvention de daubes françaises (car oui, on a un nombre de salles limitées). Pour aider le cinéma indépendant, subventionnons les places pour ces films plutôt que de s’attaquer à Netflix et arroser les producteurs.
Le cinéma est énormément subventionné et protégé, ce qui est bien …. mais a entrainé une forme de facilité et de paresse quand on sait qu’on ne perdra pas tout son argent dans l’affaire.
La plupart du temps, le film est remboursé avant même de sortir donc pourquoi se demander si le public va aimer.
Il y a une chose simple que le monde du cinéma n’a pas compris : une partie du public ne va pas voir des films, il va au cinéma.
Le cinéma est une “sortie”, un “divertissement social”. Et aujourd’hui, l’offre de divertissement est autrement plus large qu’à l’époque des blockbusters des années 80/90.
c’est marrant comme le cinéma et la TV française sont les seuls threads ou tu peux retrouver tous les comptes qui de gauche reproduire à la lettre près les éléments de langage de C+ et Disney qui sont contredits par la réalité du marché. J’en attends rien et à chaque fois j’arrive à être plus affligé par ce que je lis.
Opinion perso seulement mais je vois aucun interet à aller au cinéma. Avant il fallait attendre genre deux ans pour avoir accès à un film hors cinéma alors ca avais un sens mais aujourd’hui il n’y a aucun avantage.
Pourquoi aller dans un endroit où il faut arriver à une certaine heure, faire la qeu, regarder des pubs, entendre d’autres gens qui font du bruit ou qui rigolent pour n’importe quelle blague à deux balles (sans parler des enfants qui font chier), tout ca dans une salle où il fait souvent trop chaud ou trop froid… Le film je le vois chez moi tranquille comme ca je peux aussi me fumer tous les pétards que je veux au meme temps, toute facon vu la qualité d’image et de son sur les télés ca change pas grand chose par rapport à un ecran de cinéma qui bien souvent à une image moins nette.
Alors, une corporation refuse de s’asseoir sur sa rente. Je m’en vais chercher mon tout petit violon…
Tain c’est lunaire cet article. La bourgeoisie intellectuelle en sueur que son modèle de reproduction sociale ne soit plus autant supporté qu’avant et qui se retrouve terrifiée à l’idée de… devenir prolos en somme.
C’est limite un aveux que le système du cinéma français actuel ne profite qu’à eux. Et faudrait que le péquin moyen s’attriste de voir la dynamique changer pour favoriser d’autres bourgeois parceque… bah ya le bon bourgeois et le mauvais bourgeois tu vois…
Le problème du cinéma et de l’audiovisuel en france c’est les bourgeois qui se placent les uns les autres à des postes clés et qui raflent les financements publics pour brosser leur égo avec des oeuvres qui n’intéressent personne. Au cartoon forum (un événement important pour l’anim en france) on ne voit que ça, des vieux bourgeois placés. Je veux meme pas imaginer comment ça se passe dans les autres branches du secteur
Ça serait bien un jour que tous les acteurs arrêtent le manichéisme débile, non le cinéma fr c’est pas que des comédies nazes et des films plan plan qui font 3 ans entrées tournés par des bourgeois gavés de subvention, et non les plateformes de streaming ne sont pas l’antéchrist qui apporte ruine et désolation.
Qu’on arrête de légiférer contre mais plutôt avec, ça évitera au secteur du cinéma de finir comme l’industrie musicale qui a force de se battre contre l’évolution des habitudes des consommateurs plutôt qu’aller dans son sens en l’encadrant intelligemment.