Comment nous avons désanimalisé la viande

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  1. Par Anne Chemin Publié le 07 octobre 2022 à 08h00, mis à jour hier à 16h31

    Temps de Lecture 13 min.

    **Dès l’Antiquité, la consommation d’aliments carnés a fait l’objet de rituels permettant de justifier la mise à mort d’un être de chair et de sang. En réduisant les animaux à une matière première, l’industrialisation de l’élevage et de l’abattage trouble cependant notre rapport à ce « meurtre alimentaire ».**

    C’est un texte de Claude Lévi-Strauss publié dans les années 1990 par le journal italien La Repubblica. En pleine crise de la vache folle, alors que des bovins brûlent par centaines sur de gigantesques bûchers, l’anthropologue se livre à une longue méditation sur notre appétit pour la chair animale. « Un jour viendra, conclut-il, où l’idée que, pour se nourrir, les hommes du passé élevaient et massacraient des êtres vivants et exposaient complaisamment leur chair en lambeaux dans des vitrines inspirera sans doute la même répulsion qu’aux voyageurs du XVIe ou du XVIIe siècle les repas cannibales des sauvages américains, océaniens ou africains. »

    Ce jour serait-il arrivé, du moins pour certains d’entre nous ? Lévi-Strauss était-il visionnaire, en annonçant, en 1996, que les étals de bouchers susciteraient de plus en plus le « malaise » ? La suite semble, en tout cas, lui avoir donné raison : la consommation de viande recule et nous nous détournons de plus en plus des morceaux de boucherie qui rappellent le corps, voire le spectre, de l’animal. L’anthropologue Noëlie Vialles nomme « sarcophagie » cette répulsion contemporaine ; un concept qui désigne le fait que nous préférons les steaks hachés aux tripes, les blancs de poulet à la cervelle d’agneau ou les nuggets à la langue de bœuf.

    Les grandes surfaces proposent ainsi des morceaux de plus en plus désossés, découpés et emballés – « désanimalisés », résume Noëlie Vialles. Dans les barquettes en plastique, les volailles n’ont ni plumes, ni bec, ni pattes, et, dans les plats préparés, la peau, les cartilages et les os ont disparu. Pour le sociologue irlandais Stephen Mennell, auteur de Français et Anglais à table du Moyen Age à nos jours (Flammarion, 1987), le fait qu’une grande partie du bœuf soit désormais consommée sous forme de hamburger est le « symptôme du haut niveau de répugnance éprouvé à l’égard des morceaux d’animaux trop identifiables ».

    **Assumer le geste qui tue**

    Ce dégoût de plus en plus répandu envers tout ce qui, dans le régime carné, rappelle ostensiblement le corps de la bête est le signe, selon Noëlie Vialles, de notre trouble face à la mise à mort des animaux de boucherie. Un des personnages de L’Œuvre au noir, roman de Marguerite Yourcenar, affirmait ainsi, dès 1968, qu’il lui déplaisait de « digérer des agonies ». « Vous mangez des plaies », lançait l’écrivain Lanza del Vasto à Michel Tournier, lorsqu’il dégustait un steak. Un lexique morbide destiné à souligner une évidence que nous chassons volontiers de nos esprits : la viande est le seul aliment qui suppose de tuer des êtres de chair et de sang.

    Si nul ne discute les fondements moraux de l’alimentation végétale, la consommation de viande suscite d’intenses controverses philosophiques depuis des millénaires. Dès le VIe siècle avant notre ère, l’orphisme et le pythagorisme condamnent le principe même du sacrifice animal. Six siècles après ses ancêtres grecs, Plutarque dénonce la mise à mort des bêtes destinées à la table des hommes en soulignant qu’elles usent de raison et ressentent des souffrances. Un argumentaire repris, au IIIe siècle de notre ère, par le philosophe néoplatonicien Porphyre, qui défend le végétarisme dans un traité sur « l’abstinence de la chair des animaux ».

    Manger de la viande, constate l’ethnologue Colette Méchin, n’a « rien d’innocent ». « Qui va assumer le geste qui tue ? Par quels moyens va-t-on rendre cet aliment acceptable et présentable ? », demande-t-elle dans Le Mangeur et l’animal. Mutations de l’élevage et de la consommation (Autrement, 1997). « Ce que l’on appelle, depuis les analyses de Jean-Pierre Vernant et Marcel Detienne sur la cuisine sacrificielle chez les Grecs, le “meurtre alimentaire” est un geste empreint d’une telle gravité que toutes les civilisations ont inventé des modes de gestion de la mort animale », souligne Jean-Pierre Poulain, professeur de sociologie à l’université Toulouse-Jean-Jaurès.

    Cette préoccupation est présente à l’époque de l’Egypte pharaonique, ainsi que de la Grèce et de la Rome antiques. Pour éloigner la culpabilité de ce « meurtre alimentaire », ces sociétés inscrivent la consommation de chair animale dans de savants rituels. « Le bœuf, le veau ou l’agneau sont toujours sacrifiés sur un autel et par la main d’un prêtre, constatait, en 2012, le chercheur Eric Birlouez, dans la revue Médecine & nutrition. Sur les fresques grecques représentant des sacrifices, la scène où le couteau s’abat sur l’animal n’est jamais représentée et le couteau est jeté à la mer : c’est à l’arme du crime, et non au sacrificateur, que l’on attribue la responsabilité du meurtre de la bête. »

  2. Au bled on égorge les bêtes tous les ans en live devant toute la famille réunie puis on les dépece, les gamins s’amusent avec les bêtes quelques heures avant de les voir se faire egorger et bouffent le barbecue sans aucun problème. C’est partout comme ça au Maghreb et au Moyen Orient, je pense que si les gens devaient tuer leurs propres animaux ça changerait pas grand chose, les humains sont carnivores c’est tout.

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