***Face à la guerre hybride de Vladimir Poutine contre « l’Occident collectif », le député européen exhorte les élites américaines et européennes à changer radicalement de logiciel, et à mettre fin à la corruption financière et morale qui fragilise nos démocraties.***
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Il faut écouter Vladimir Poutine. Son discours du vendredi 30 septembre est une déclaration de guerre contre nos cités, nos principes et nos intérêts. Il ne parle presque plus d’Ukraine, devenue un simple prétexte dans la grande guerre qui l’oppose à « l’Occident collectif ». Etant la cible de la croisade russe, pouvons-nous dire que « nous ne sommes pas en guerre », comme le répètent nos dirigeants depuis le 24 février ? Nous ne sommes pas engagés directement sur le front, mais sommes-nous pour autant toujours en paix ?
Alors que les conséquences économiques et sociales de l’invasion de l’Ukraine se font sentir à travers toute l’Europe, conduisant à un renouveau des discours défaitistes, il devient urgent d’expliquer pourquoi nous sommes impliqués dans le conflit, pourquoi il ne s’agit pas et il ne s’est jamais agi de la seule Ukraine et du soutien que nous devons à un peuple dont le seul crime est de vouloir vivre libre. D’expliquer qu’il s’agit de nous, de notre propre sécurité. Et de dire, enfin, la vérité : nous sommes attaqués depuis longtemps et nous n’avons pas d’autre choix que d’œuvrer a la défaite totale de l’ennemi qui nous assaille.
**L’illusion d’une « relation mutuellement bénéfique »**
Les élites européennes et américaines ont longtemps refusé de voir que la confrontation avec « l’Occident collectif » était l’idée structurante, la source de légitimation politique et la doctrine pratique centrale du poutinisme. Elles ont cultivé pendant deux décennies l’illusion d’une « relation mutuellement bénéfique » avec un « partenaire » dont l’objectif était précisément de les affronter.
Être lucide sur la nature du régime russe souligne combien sont vains les espoirs, à Paris ou à Berlin, d’un retour à la « normale » après la guerre, conçue comme une parenthèse absurde et cruelle dans le cours naturel des choses. Pareille « normalité » n’a jamais existé que dans les têtes occidentales et la guerre n’a rien d’une « parenthèse » vue de Moscou.
Cette guerre contre « l’Occident collectif » n’a pas commencé le 24 février et elle ne se limite pas aux frontières de l’Ukraine. Elle se matérialise militairement en 2022 à Kharkiv ou à Kherson, mais elle revêt d’autres habits ailleurs et touche, dans sa forme non militaire, le cœur même de nos démocraties.
Elle brouille les frontières traditionnelles entre politique étrangère et politique intérieure, entre le dedans et le dehors, entre le virtuel et le réel, entre temps de paix et temps de guerre. Nous aurions tort de voir dans les actions du Kremlin un anachronisme barbare, la résurgence d’un passé condamné à disparaître : elles inaugurent une nouvelle ère au contraire, celle des guerres hybrides.
**Un diagnostic alarmant**
Corruption d’acteurs politiques, économiques ou culturels, cyberattaques constantes contre nos institutions, financement de partis politiques, d’ONG, de médias ou de think tanks épousant ses vues, campagnes incessantes de désinformation sur les réseaux sociaux, chantage énergétique… : le pouvoir russe cherche par tous les moyens, des plus classiques aux plus modernes, à affaiblir, déstabiliser et, in fine, soumettre nos cités. Depuis de longues années, et sans susciter de réactions fermes de nos gouvernants.
Pour réveiller des élites européennes apathiques, j’ai proposé dès le premier jour de mon mandat de député européen, en 2019, l’instauration d’une commission spéciale sur les ingérences étrangères, et russes en particulier. Je préside cette commission d’un genre nouveau, touchant tant aux affaires intérieures qu’aux relations internationales, depuis sa création en mars 2020. Nos auditions, nos enquêtes, nos missions nous ont permis d’établir un diagnostic alarmant sur le niveau de pénétration russe (et chinoise) au sein de nos cités et sur la faiblesse des défenses immunitaires de nos cités pour les contrer.
La guerre hybride lancée par le Kremlin contre nos démocraties répond à une double stratégie : une stratégie dite « des marges », qui consiste à soutenir tous les mouvements populistes hostiles à nos institutions et à polariser au maximum notre débat public, et une stratégie dite « du centre », qui consiste à corrompre les élites en place et à imposer des politiques publiques favorables aux intérêts du Kremlin.
Le financement du Rassemblement national et les délires complotistes de [la chaîne de télévision] RT répondent à la première. La retraite dorée offerte à François Fillon et les soirées de l’ambassadeur Alexandre Orlov (2008-2017) rassemblant grands patrons, hommes politiques et journalistes en vue s’inscrivent dans la seconde.
C’est la conjonction des deux – pénétration du « système » et soutien aux « antisystèmes » – qui génère le chaos. Limiter la question des ingérences russes au soutien apporté à l’extrême droite est tentant, mais c’est faux. Et cela ne permet pas de saisir l’ampleur du problème.
**Renoncements éthiques et abandon de souveraineté**
Des dizaines d’anciens chefs de gouvernement et de ministres européens, dans tous les pays et de toutes les couleurs politiques, se sont mis au service des intérêts russes (et chinois).
Une grande démocratie comme l’Allemagne a accepté que les personnes décidant de sa politique énergétique – de l’ex-chancelier Gerhard Schröder à l’ancienne responsable de la transition énergétique au ministère de l’économie Marion Scheller – deviennent des lobbyistes de Gazprom après avoir méthodiquement servi les intérêts russes quand elles étaient en fonction.
Des partis et des hommes politiques ont été financés via des oligarques ayant littéralement acheté des passeports européens auprès de gouvernements de l’Union européenne. Nos Etats ont à peine réagi lorsque des hackeurs russes ont attaqué nos institutions ou nos hôpitaux (même pendant la pandémie, comme en Irlande !). Des opposants à Vladimir Poutine ont été menacés, harcelés, tués sur notre sol. Comment nos dirigeants ont-ils pu laisser de telles attaques se perpétrer tout en continuant à considérer le président russe comme un partenaire ?
Il n’est plus ici question de principes, mais de sécurité, de renoncements éthiques, mais d’abandon de souveraineté. Nos pseudo-« réalistes » n’ont pas seulement été indifférents aux victimes tchétchènes, géorgiennes, syriennes ou ukrainiennes de Vladimir Poutine, ils ont été indifférents à notre sécurité nationale.
Le moment est venu de changer radicalement de logiciel et de mettre fin à la corruption – financière et morale – qui fragilise nos démocraties. Le prix que nous payons aujourd’hui n’est pas seulement celui de la survie de l’Ukraine, c’est le prix de notre propre liberté. Toute faiblesse invite à l’agression. Nous n’avons simplement plus le droit de faire comme si cette guerre n’était pas la nôtre.
*Raphaël Glucksmann (Député européen du groupe Alliance progressiste des socialistes et démocrates (S&D))*
Étant relativement bleu en géopolitique, je ne sais trop quoi en penser, d’une part à cause de l’auteur (dont les accointances passées avec certains pouvoirs étrangers discutables ont été soulevées), et de l’autre parce qu’il me semble que l’ingérence souterraine en France ou ailleurs vient de toute part (à commencer par les USA), même si c’est probablement de façon moins manifeste, maladroite et brutale que de Russie.
Mais le texte m’a interrogé, et je me suis dit qu’il serait intéressant de le partager, so here it is!
En fait il y a un moyen simple de savoir. La guerre c’est la conscription, la guerre c’est le bruit des bombes, c’est se réfugier dans sa cave. La guerre c’est des coupures fréquentes d’électricité, des problèmes logistiques, des magasins et pharmacies vides. La guerre c’est des maladies, des morts par milliers, des blessés par des explosions dans nos amis et nos familles, des logements et entreprises détruites. La guerre c’est des enlèvements arbitraires, c’est des tortures, des viols. La guerre c’est du chômage, de la peur, des réfugiés, des déplacements de populations, du terrorisme.
Voilà, pour tous ceux qui se demandent “est-ce que la France est en guerre contre la Russie?”, quelques indices sur comment on répond à cette question.
Il y a des oppositions avec la Russie et d’autres pays sur le plan économique, social, politique, énergétique, et même sur un plan militaire très partiel, mais on n’est pas en guerre, loin de là. On est incroyablement en paix. Tellement en paix qu’on prend le moindre petit problème contre notre mode de vie pour une guerre contre nous.
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***Face à la guerre hybride de Vladimir Poutine contre « l’Occident collectif », le député européen exhorte les élites américaines et européennes à changer radicalement de logiciel, et à mettre fin à la corruption financière et morale qui fragilise nos démocraties.***
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Il faut écouter Vladimir Poutine. Son discours du vendredi 30 septembre est une déclaration de guerre contre nos cités, nos principes et nos intérêts. Il ne parle presque plus d’Ukraine, devenue un simple prétexte dans la grande guerre qui l’oppose à « l’Occident collectif ». Etant la cible de la croisade russe, pouvons-nous dire que « nous ne sommes pas en guerre », comme le répètent nos dirigeants depuis le 24 février ? Nous ne sommes pas engagés directement sur le front, mais sommes-nous pour autant toujours en paix ?
Alors que les conséquences économiques et sociales de l’invasion de l’Ukraine se font sentir à travers toute l’Europe, conduisant à un renouveau des discours défaitistes, il devient urgent d’expliquer pourquoi nous sommes impliqués dans le conflit, pourquoi il ne s’agit pas et il ne s’est jamais agi de la seule Ukraine et du soutien que nous devons à un peuple dont le seul crime est de vouloir vivre libre. D’expliquer qu’il s’agit de nous, de notre propre sécurité. Et de dire, enfin, la vérité : nous sommes attaqués depuis longtemps et nous n’avons pas d’autre choix que d’œuvrer a la défaite totale de l’ennemi qui nous assaille.
**L’illusion d’une « relation mutuellement bénéfique »**
Les élites européennes et américaines ont longtemps refusé de voir que la confrontation avec « l’Occident collectif » était l’idée structurante, la source de légitimation politique et la doctrine pratique centrale du poutinisme. Elles ont cultivé pendant deux décennies l’illusion d’une « relation mutuellement bénéfique » avec un « partenaire » dont l’objectif était précisément de les affronter.
Être lucide sur la nature du régime russe souligne combien sont vains les espoirs, à Paris ou à Berlin, d’un retour à la « normale » après la guerre, conçue comme une parenthèse absurde et cruelle dans le cours naturel des choses. Pareille « normalité » n’a jamais existé que dans les têtes occidentales et la guerre n’a rien d’une « parenthèse » vue de Moscou.
Cette guerre contre « l’Occident collectif » n’a pas commencé le 24 février et elle ne se limite pas aux frontières de l’Ukraine. Elle se matérialise militairement en 2022 à Kharkiv ou à Kherson, mais elle revêt d’autres habits ailleurs et touche, dans sa forme non militaire, le cœur même de nos démocraties.
Elle brouille les frontières traditionnelles entre politique étrangère et politique intérieure, entre le dedans et le dehors, entre le virtuel et le réel, entre temps de paix et temps de guerre. Nous aurions tort de voir dans les actions du Kremlin un anachronisme barbare, la résurgence d’un passé condamné à disparaître : elles inaugurent une nouvelle ère au contraire, celle des guerres hybrides.
**Un diagnostic alarmant**
Corruption d’acteurs politiques, économiques ou culturels, cyberattaques constantes contre nos institutions, financement de partis politiques, d’ONG, de médias ou de think tanks épousant ses vues, campagnes incessantes de désinformation sur les réseaux sociaux, chantage énergétique… : le pouvoir russe cherche par tous les moyens, des plus classiques aux plus modernes, à affaiblir, déstabiliser et, in fine, soumettre nos cités. Depuis de longues années, et sans susciter de réactions fermes de nos gouvernants.
Pour réveiller des élites européennes apathiques, j’ai proposé dès le premier jour de mon mandat de député européen, en 2019, l’instauration d’une commission spéciale sur les ingérences étrangères, et russes en particulier. Je préside cette commission d’un genre nouveau, touchant tant aux affaires intérieures qu’aux relations internationales, depuis sa création en mars 2020. Nos auditions, nos enquêtes, nos missions nous ont permis d’établir un diagnostic alarmant sur le niveau de pénétration russe (et chinoise) au sein de nos cités et sur la faiblesse des défenses immunitaires de nos cités pour les contrer.
La guerre hybride lancée par le Kremlin contre nos démocraties répond à une double stratégie : une stratégie dite « des marges », qui consiste à soutenir tous les mouvements populistes hostiles à nos institutions et à polariser au maximum notre débat public, et une stratégie dite « du centre », qui consiste à corrompre les élites en place et à imposer des politiques publiques favorables aux intérêts du Kremlin.
Le financement du Rassemblement national et les délires complotistes de [la chaîne de télévision] RT répondent à la première. La retraite dorée offerte à François Fillon et les soirées de l’ambassadeur Alexandre Orlov (2008-2017) rassemblant grands patrons, hommes politiques et journalistes en vue s’inscrivent dans la seconde.
C’est la conjonction des deux – pénétration du « système » et soutien aux « antisystèmes » – qui génère le chaos. Limiter la question des ingérences russes au soutien apporté à l’extrême droite est tentant, mais c’est faux. Et cela ne permet pas de saisir l’ampleur du problème.
**Renoncements éthiques et abandon de souveraineté**
Des dizaines d’anciens chefs de gouvernement et de ministres européens, dans tous les pays et de toutes les couleurs politiques, se sont mis au service des intérêts russes (et chinois).
Une grande démocratie comme l’Allemagne a accepté que les personnes décidant de sa politique énergétique – de l’ex-chancelier Gerhard Schröder à l’ancienne responsable de la transition énergétique au ministère de l’économie Marion Scheller – deviennent des lobbyistes de Gazprom après avoir méthodiquement servi les intérêts russes quand elles étaient en fonction.
Des partis et des hommes politiques ont été financés via des oligarques ayant littéralement acheté des passeports européens auprès de gouvernements de l’Union européenne. Nos Etats ont à peine réagi lorsque des hackeurs russes ont attaqué nos institutions ou nos hôpitaux (même pendant la pandémie, comme en Irlande !). Des opposants à Vladimir Poutine ont été menacés, harcelés, tués sur notre sol. Comment nos dirigeants ont-ils pu laisser de telles attaques se perpétrer tout en continuant à considérer le président russe comme un partenaire ?
Il n’est plus ici question de principes, mais de sécurité, de renoncements éthiques, mais d’abandon de souveraineté. Nos pseudo-« réalistes » n’ont pas seulement été indifférents aux victimes tchétchènes, géorgiennes, syriennes ou ukrainiennes de Vladimir Poutine, ils ont été indifférents à notre sécurité nationale.
Le moment est venu de changer radicalement de logiciel et de mettre fin à la corruption – financière et morale – qui fragilise nos démocraties. Le prix que nous payons aujourd’hui n’est pas seulement celui de la survie de l’Ukraine, c’est le prix de notre propre liberté. Toute faiblesse invite à l’agression. Nous n’avons simplement plus le droit de faire comme si cette guerre n’était pas la nôtre.
*Raphaël Glucksmann (Député européen du groupe Alliance progressiste des socialistes et démocrates (S&D))*
Étant relativement bleu en géopolitique, je ne sais trop quoi en penser, d’une part à cause de l’auteur (dont les accointances passées avec certains pouvoirs étrangers discutables ont été soulevées), et de l’autre parce qu’il me semble que l’ingérence souterraine en France ou ailleurs vient de toute part (à commencer par les USA), même si c’est probablement de façon moins manifeste, maladroite et brutale que de Russie.
Mais le texte m’a interrogé, et je me suis dit qu’il serait intéressant de le partager, so here it is!
En fait il y a un moyen simple de savoir. La guerre c’est la conscription, la guerre c’est le bruit des bombes, c’est se réfugier dans sa cave. La guerre c’est des coupures fréquentes d’électricité, des problèmes logistiques, des magasins et pharmacies vides. La guerre c’est des maladies, des morts par milliers, des blessés par des explosions dans nos amis et nos familles, des logements et entreprises détruites. La guerre c’est des enlèvements arbitraires, c’est des tortures, des viols. La guerre c’est du chômage, de la peur, des réfugiés, des déplacements de populations, du terrorisme.
Voilà, pour tous ceux qui se demandent “est-ce que la France est en guerre contre la Russie?”, quelques indices sur comment on répond à cette question.
Il y a des oppositions avec la Russie et d’autres pays sur le plan économique, social, politique, énergétique, et même sur un plan militaire très partiel, mais on n’est pas en guerre, loin de là. On est incroyablement en paix. Tellement en paix qu’on prend le moindre petit problème contre notre mode de vie pour une guerre contre nous.
Des vœux pieux dignes de Miss France en fait.