Comment l’inflation bouleverse la question des bas salaires

3 comments
  1. **Enquête**

    **Indexé sur l’inflation, le montant du smic est en hausse depuis 2021. Mais l’échelle des bas salaires se tasse, au grand désarroi de ceux qui gagnaient un peu plus. Car une augmentation générale paraît impossible pour des entreprises souffrant de la hausse des coûts de production.**

    Ses débuts comme agent de sécurité, Alexandre Cornu, 45 ans, s’en rappelle parfaitement. « Embauché le 19 septembre 2000. Payé 7 000 francs environ ! Oui, à l’époque, c’étaient encore les francs ! », sourit-il derrière ses fines lunettes, dont l’un des verres est fendu. C’était le smic de l’époque. Alexandre était alors au premier échelon de la grille de salaires.

    « Je pensais que j’aurais une bonne évolution dans ce métier, je me suis trompé », lâche-t-il amer. Aujourd’hui agent d’incendie et de secours dans une des tours de La Défense, il a monté en grade, de deux échelons. Mais, après vingt-deux ans d’expérience, il gagne de nouveau le salaire minimum : « rattrapé » par le smic, comme il dit, qui a augmenté plus vite que son salaire.

    C’est l’un des effets collatéraux de l’inflation que la dernière estimation de l’Insee a mesuré en France à 5,6 % sur un an en septembre, après + 5,9 % en août, et même + 6,1 % en juillet. Depuis sa création, en 1950, le salaire minimum est indexé sur l’indice des prix à la consommation et augmente quand ce dernier fait de même. Dans une année « normale », il ne connaît qu’une révision, au 1er janvier. Mais, depuis 2021, il en a connu quatre : au 1er octobre 2021, au 1er janvier 2022, au 1er mai et encore au 1er août, soit en tout + 7,76 % sur un an, ce qui représente 98,45 euros net de plus par mois. Le smic s’élève aujourd’hui à 11,07 euros brut de l’heure, soit 1 678,95 euros brut mensuel.

    Or, 7,76 %, c’est encore plus que l’inflation sur un an. Car le salaire minimum interprofessionnel de croissance n’est pas uniquement indexé sur l’indice des prix à la consommation mais également partiellement sur les hausses du salaire horaire moyen des ouvriers et des employés. De plus, son niveau sert de base à toute l’architecture des bas salaires en France.

    Un choix fait pour éviter que le salaire minimum ne décroche comme cela fut le cas pour son ancêtre, le smig (salaire minimum interprofessionnel garanti), entre 1951 et 1967. Il avait alors progressé beaucoup moins vite que le salaire moyen des Français poussé par la croissance et les gains de productivité.

    Depuis 1982, le niveau du smic s’est stabilisé entre 58 % et 63 % du salaire médian. Au-delà de cette augmentation automatique, il n’y a eu qu’un seul « coup de pouce » supplémentaire depuis 2007, après l’élection de François Hollande. Depuis, on se contente strictement de la revalorisation légale. Plus favorable en temps d’inflation.

    Pour 2022, les derniers chiffres disponibles auprès de la direction de l’animation de la recherche, des études et statistiques du ministère du travail indiquent que le salaire horaire de base des ouvriers et des employés avait augmenté, fin juin, de 3,5 % sur un an, et le salaire mensuel de base de l’ensemble des salariés de 3,1 %. « Comme le smic est indexé sur les prix, et pas le reste des salaires, et qu’ils n’augmentent pour le moment pas au même rythme, on assiste à un rétrécissement de l’écart entre le smic et le reste des salaires, souligne Jérôme Gautié, professeur d’économie à Paris-I-Panthéon-Sorbonne. Cela crée un phénomène d’aplatissement des salaires en bas de la hiérarchie, dans le privé, comme dans le public. »

    Déclassement

    Un sentiment de déclassement auquel est confronté Alexandre Cornu. « Ça fait mal, ça fait très mal… », témoigne-t-il. Pour essayer de se faire entendre, il a manifesté dans les rues de Paris, jeudi 29 septembre, avec ses collègues.

    « Seize ans d’ancienneté et toujours le smic. Tu passes les échelons, mais ton salaire n’avance jamais », déplore aussi Djamel Sedoud, agent de sécurité de 46 ans. « Normalement, tu dois évoluer dans l’entreprise. Là, il n’y a pas de reconnaissance, alors que l’on était les deuxièmes lignes pendant le Covid-19, et en première ligne lors de l’attentat au Stade de France », ajoute Djamel Benotmane, délégué CGT à Fiducial.

    Après des mois de discussion et de mobilisation, la branche de la sécurité vient de signer une augmentation de 7,5 % des salaires qui entrera en vigueur le 1er janvier 2023. « Ça paraît beaucoup comme ça, mais ça ne nous placera que légèrement au-dessus du smic, et pour combien de temps ?, interroge Alexandre Cornu. Quand il sera revalorisé au 1er janvier, on repartira de zéro ! »
    Lire aussi : Article réservé à nos abonnés Smic : les syndicats demandent à l’Etat d’être plus exigeant à l’égard des branches professionnelles

    Les exemples de ce « tassement » du bas de la grille de salaires sont légion. Dans la fonction publique comme dans le privé. Prenons les chauffeurs de poids lourds : sur la grille des minima de la convention collective, qui indique donc le montant minimum auquel un salarié de la branche doit être payé selon son échelon, non seulement les premiers niveaux sont dépassés par le smic, mais l’échelon le plus élevé, pour un « conducteur hautement qualifié de véhicule poids lourd », avec quinze ans d’ancienneté, n’est aujourd’hui que de 94 centimes au-dessus du salaire horaire minimum.

    Dans la branche du caoutchouc, les dix premiers niveaux sont au-dessous du smic, malgré un accord conclu au début de l’année : il a été caduc dès son entrée en vigueur, le 1er mai. « Ce ne sont que des minima, pas les salaires réels pratiqués dans nos entreprises. Mais c’est vrai que cela a quand même un impact, notamment sur le calcul de la prime d’ancienneté », précise-t-on au Syndicat national du caoutchouc et des polymères, la fédération d’employeurs. Elle met en avant la hausse des coûts des matières premières et la disparité des entreprises dans sa branche – des multinationales comme Michelin ou Goodyear, des TPE et des PME – pour expliquer la modération des dernières augmentations : « On prend toujours le plus petit dénominateur commun. »

    Le transport routier aussi a vu exploser ses coûts de carburant. Quant aux entreprises de sécurité, dont les marges sont faibles, elles soulignent qu’elles ne peuvent renégocier en cours d’année le prix de contrats déjà signés.
    « Inconformité »

    Il n’empêche : au dernier pointage du ministère du travail, le 26 septembre, seul un tiers des cent soixante et onze branches professionnelles suivies par le gouvernement avait tous les minima de leur grille de salaire supérieurs au smic ; cent dix-sept branches, soit plus de 68 %, avaient au moins un coefficient inférieur, ce qui les place en « inconformité ».

    Nous voilà au cœur d’un casse-tête à multiples facettes. D’un côté, comme le gouvernement et le Medef n’ont cessé eux-mêmes de le reconnaître depuis un an, il faut que les salaires, bas à moyen en particulier, augmentent. Il y a là un enjeu de maintien du pouvoir d’achat, de reconnaissance, et de juste partage de la valeur. Donc de cohésion sociale. A quoi s’ajoute, pour les entreprises, un enjeu d’attractivité, alors que plus de la moitié se dit confrontée à des problèmes de recrutement.

    De l’autre, il faut financer ce coût durable que constitue la revalorisation des salaires, contrairement aux primes, alors que les entreprises sont confrontées à des hausses des prix de l’énergie comme des matières premières et à des perspectives floues comme rarement.

    « Il y a deux risques extrêmes, résume Gilbert Cette, professeur d’économie à Neoma Business School et président du groupe d’experts sur le smic. D’un côté, le tassement en bas de la hiérarchie des salaires, qui entraîne une frustration légitime de ceux qui se voient rattrapés par le smic. De l’autre, que la hausse du smic se transmette au même niveau à tous : une augmentation de 8 % de tous les salaires, ça ferait mal ! Et ça se traduirait par une hausse du coût du travail, une perte de compétitivité, moins d’investissement, moins d’emplois. »

    Raison pour laquelle ce groupe d’experts, qui donne chaque année, depuis 2008, son avis sur l’évolution du smic, a toujours rejeté tout « coup de pouce » et même prôné sa désindexation. Son prochain rapport, attendu en novembre, devrait poursuivre dans cette voie. En même temps seront publiées les conclusions d’une étude commandée par France Stratégie sur l’impact des hausses du smic sur l’emploi.

  2. >« Il y a deux risques extrêmes, résume Gilbert Cette, professeur d’économie à Neoma Business School et président du groupe d’experts sur le smic. D’un côté, le tassement en bas de la hiérarchie des salaires, qui entraîne une frustration légitime de ceux qui se voient rattrapés par le smic. De l’autre, que la hausse du smic se transmette au même niveau à tous : une augmentation de 8 % de tous les salaires, ça ferait mal ! Et ça se traduirait par une hausse du coût du travail, une perte de compétitivité, moins d’investissement, moins d’emplois. »

    >Raison pour laquelle ce groupe d’experts, qui donne chaque année, depuis 2008, son avis sur l’évolution du smic, a toujours rejeté tout « coup de pouce » et même prôné sa désindexation.

    Je crois que le groupe d’experts sur le SMIC essaye de nous dire que le SMIC est trop élevé. Pas facile de trouver un politique pour soutenir ce point de vue.

    >Depuis sa création, en 1950, le salaire minimum est indexé sur l’indice des prix à la consommation et augmente quand ce dernier fait de même. Dans une année « normale », il ne connaît qu’une révision, au 1er janvier. Mais, depuis 2021, il en a connu quatre : au 1er octobre 2021, au 1er janvier 2022, au 1er mai et encore au 1er août, soit en tout + 7,76 % sur un an, ce qui représente 98,45 euros net de plus par mois. Le smic s’élève aujourd’hui à 11,07 euros brut de l’heure, soit 1 678,95 euros brut mensuel.

    >Or, 7,76 %, c’est encore plus que l’inflation sur un an.

    ~~Intéressant de noter que le gouvernement qu’on présente comme étant “de droite” a augmenté le SMIC plus que l’inflation, et largement plus que les salaires en général.~~ pas le gouvernement, j’ai rien dit

  3. Après avoir vécu à l’étranger c’est une des plus grosses “tares” de la France niveau attractivité, c’est un pays riche rempli de pauvres (dans lequel il fait “bon” être pauvre, en comparaison à la majorité des autres pays du monde, on peut avoir un vie agréable en province avec un couple à 2 smics, ce qui n’est absolument pas vrai au Canada et encore moins aux US par exemple).

    La courbe des revenus est quasiment plate sur grossièrement les 60-70% du bas de la pop. Les salaires montent certes mais la majorité des gens est coincée dans cette zone [1-2] smics, et quand on ajoute les redistributions via prestations sociales au final tout le monde a peu ou prou le même niveau de vie.

    Et en haut dans le premier décile la courbe s’emballe et tu as des riches qui vivent très convenablement, mais il n’y a plus de place au milieu.

    Ici par exemple le salaire minimum est grossièrement à $30 000 par an, déjà il n’y a pas énormément de gens qui sont à ce salaire c’est uniquement les jobs non-qualifiés, et tu peux retrouver des gens tout le long de la courbe entre le salaire minimum et les riches.

    Tu vas avoir des serveurs mcdo à 30 000, des apprentis dans le batiment à 45 000, des agents de la fonction publique à 60 000, des hygiénistes dentaires à 75 000, des profs d’université à 90 000, des ingénieurs à 110 000, des avocats à 140 000, des généralistes à 170 000, des spécialistes à 200 000 etc…

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