La Bibliothèque littéraire Jacques-Doucet, une prestigieuse institution parisienne où sont rassemblés des milliers de livres et de précieux manuscrits, est au cœur de graves soupçons de trafic d’ouvrages. Notre enquête auprès des employés et des habitués du lieu révèle les pratiques, pour le moins déroutantes, de la direction.
C’est un matin de printemps comme tant d’autres, place du Panthéon, au cœur de Paris. Des étudiants se hâtent vers la Sorbonne. D’autres profitent du soleil à l’extérieur. Plus loin, une vieille dame promène son chien, des touristes posent devant une sculpture… Tom Gagnaire, lui, arrive comme chaque jour à vélo, et se dit une fois de plus qu’il travaille sur « la plus belle place du monde ». Mais une chose le chiffonne ce vendredi de juin 2021 : que fait cette camionnette devant l’entrée de la Bibliothèque littéraire Jacques-Doucet, la prestigieuse institution où il est employé comme magasinier depuis trois ans ?
Intrigué, cet homme discret qui n’a pas vraiment l’âme d’un détective privé se rend dans le commerce voisin, un Picard, afin de surveiller la scène à l’abri d’imposants congélateurs. A l’intérieur de la fourgonnette, il distingue plus d’une dizaine de cartons a priori remplis de livres, ainsi que quelques in-folio (ouvrages grand format) et des sacs volumineux. Il discerne aussi des objets familiers provenant de la bibliothèque, notamment un rouleau de transport à dessins extrait du salon Mondor, une salle magnifique, toute en boiseries, devenue un dépotoir à archives.
Une femme aux cheveux auburn s’approche du véhicule, un carton dans les bras. Tom Gagnaire la reconnaît : Sophie Lesiewicz, la directrice adjointe de « Doucet », comme disent les initiés. Mme Lesiewicz vient d’annoncer son départ pour l’Institut national d’histoire de l’art (INHA). « J’ai tout de suite trouvé ça bizarre, se souvient le magasinier. Je me suis demandé ce qu’elle était en train de faire. Pourquoi une camionnette ? Deux cartons auraient suffi pour recueillir ses affaires, ses photos de famille et quelques dossiers. Mais là, ça débordait… » En entrant peu après dans la bibliothèque, Tom Gagnaire croise Mme Lesiewicz dans les escaliers. Celle-ci le salue, puis part en trombe. Il est 10 heures : ses collègues arrivent ; la camionnette disparaît. Le magasinier a juste eu le temps de photographier cet étrange manège avec son portable.
Cette scène datée du 4 juin 2021 n’est qu’un épisode d’une série d’irrégularités. Voilà des années que des salariés de ce lieu d’exception tentent d’alerter sur la situation de leurs collections qui comptent parmi les plus prestigieuses au monde. Entre leurs mains circule une partie du patrimoine littéraire national : les manuscrits et la correspondance d’Apollinaire, Aragon, Claudel, Mallarmé, Rimbaud, Verlaine… C’est l’un des rares endroits où vous pourrez lire une lettre de Baudelaire au compositeur Richard Wagner. Le seul où il vous sera offert d’admirer les bureaux d’Henri Bergson ou de Paul Valéry. Le seul encore où feuilleter l’édition originale de Madame Bovary, signée par Flaubert. Doucet est la caverne d’Ali Baba des amoureux de la littérature française du XIXe au XXIe siècle.
Les collections sont riches de près de 140 000 manuscrits, 50 000 livres imprimés, plus d’un millier de reliures d’art, des photographies, des peintures, sans compter des dessins de Picasso ou des estampes de Braque, Miró et Chagall. Le tout dans un cadre à la fois exceptionnel et de moins en moins adapté. La salle historique est située au sein du bâtiment de la bibliothèque Sainte-Geneviève, au 10 de la place éponyme ; les salariés et la direction (une dizaine de personnes au total) sont installés au 8. Ce bâtiment de quatre étages accueille des reconstitutions de bureaux d’écrivains, une salle de lecture moderne, ainsi que des espaces de conservation exigus et délabrés où les archives peinent à trouver leur place.
La bibliothèque a été créée au début du XXe par Jacques Doucet, un célèbre couturier, mécène et collectionneur. Entouré des poètes André Suarès, André Breton et Louis Aragon, il constitue un fonds unique qu’il léguera à sa mort, en 1929, à l’université de Paris.
Depuis 1972, ce fonds, maintes fois enrichi via des acquisitions et des donations, est sous la supervision de la chancellerie, une administration du ministère de l’enseignement supérieur, chargée de l’exploitation des biens appartenant à l’université de Paris, notamment la Sorbonne. Depuis la réforme de l’autonomie des universités, la chancellerie a perdu de son sens. La Cour des comptes a dénoncé il y a peu ses errements, n’hésitant pas – fait rare – à remettre en cause son existence même. L’histoire évoquée ici ne devrait pas plaider en sa faveur…
Tout commence en 2010. La directrice de l’époque, Sabine Coron, reçoit un appel peu avant Noël. On lui annonce qu’un homme a décidé de léguer l’ensemble de ses biens à Doucet. Ce donateur est une figure du milieu des bibliophiles : Jean Bélias, l’un des derniers grands courtiers en livres, une sorte de libraire itinérant chargé de récupérer des ouvrages auprès de maisons de vente, de libraires et d’écrivains, puis de les revendre. Cet homme secret, solitaire, sans héritiers, a passé son existence à accumuler des livres rares.
A son décès, à l’âge de 89 ans, son appartement de la rue des Vinaigriers, dans le 10e arrondissement de Paris, offre un spectacle étonnant : les premiers témoins parlent d’une « cathédrale de livres ». Des colonnes d’éditions illustrées remplissent le salon. Des manuscrits débordent des tiroirs. Des ouvrages précieux se glissent jusque dans la baignoire.
D’emblée, Sabine Coron mesure l’ampleur de ce trésor. « Je me suis rendue place Vendôme à la banque Swiss Life, chargée de gérer les avoirs de M. Bélias, raconte l’ancienne directrice. Le conseiller a sorti un document et m’a dit : “Le père Noël est passé ! Voilà ce que vous allez toucher. Plus l’appartement et tout ce qu’il y a dedans.” Sans compter le produit des ventes réalisées avant sa mort. De mémoire, le papier mentionnait près de 3 millions d’euros. J’étais au septième ciel ! Je laissais au moins quelque chose à ma successeure. Si j’avais su ce qui allait se passer ensuite… »
Merci pour le partage de cet article très bien écrit.
Je suis archiviste de profession mais également de passion. Lire ce genre d’horreur est un crève-cœur à plusieurs niveaux.
Le pillage des œuvres de l’Etat est absolument sous-estimé pour ne pas dire que tout le monde s’en fout et la justice aussi. J’ai particulièrement en tête les condamnations pour destruction d’archives publiques qui sont faméliques.
Il est également à noter qu’un Conservateur du Patrimoine ce n’est pas n’importe quel couillon. C’est juste le plus haut niveau. Des gens qui ont passé des concours extrêmement difficiles et qui sont placés souvent à la tête des institutions. Par exemple un Directeur d’archives départementales. Leur expertise et leur probité est d’une importance capitale.
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La Bibliothèque littéraire Jacques-Doucet, une prestigieuse institution parisienne où sont rassemblés des milliers de livres et de précieux manuscrits, est au cœur de graves soupçons de trafic d’ouvrages. Notre enquête auprès des employés et des habitués du lieu révèle les pratiques, pour le moins déroutantes, de la direction.
C’est un matin de printemps comme tant d’autres, place du Panthéon, au cœur de Paris. Des étudiants se hâtent vers la Sorbonne. D’autres profitent du soleil à l’extérieur. Plus loin, une vieille dame promène son chien, des touristes posent devant une sculpture… Tom Gagnaire, lui, arrive comme chaque jour à vélo, et se dit une fois de plus qu’il travaille sur « la plus belle place du monde ». Mais une chose le chiffonne ce vendredi de juin 2021 : que fait cette camionnette devant l’entrée de la Bibliothèque littéraire Jacques-Doucet, la prestigieuse institution où il est employé comme magasinier depuis trois ans ?
Intrigué, cet homme discret qui n’a pas vraiment l’âme d’un détective privé se rend dans le commerce voisin, un Picard, afin de surveiller la scène à l’abri d’imposants congélateurs. A l’intérieur de la fourgonnette, il distingue plus d’une dizaine de cartons a priori remplis de livres, ainsi que quelques in-folio (ouvrages grand format) et des sacs volumineux. Il discerne aussi des objets familiers provenant de la bibliothèque, notamment un rouleau de transport à dessins extrait du salon Mondor, une salle magnifique, toute en boiseries, devenue un dépotoir à archives.
Une femme aux cheveux auburn s’approche du véhicule, un carton dans les bras. Tom Gagnaire la reconnaît : Sophie Lesiewicz, la directrice adjointe de « Doucet », comme disent les initiés. Mme Lesiewicz vient d’annoncer son départ pour l’Institut national d’histoire de l’art (INHA). « J’ai tout de suite trouvé ça bizarre, se souvient le magasinier. Je me suis demandé ce qu’elle était en train de faire. Pourquoi une camionnette ? Deux cartons auraient suffi pour recueillir ses affaires, ses photos de famille et quelques dossiers. Mais là, ça débordait… » En entrant peu après dans la bibliothèque, Tom Gagnaire croise Mme Lesiewicz dans les escaliers. Celle-ci le salue, puis part en trombe. Il est 10 heures : ses collègues arrivent ; la camionnette disparaît. Le magasinier a juste eu le temps de photographier cet étrange manège avec son portable.
Cette scène datée du 4 juin 2021 n’est qu’un épisode d’une série d’irrégularités. Voilà des années que des salariés de ce lieu d’exception tentent d’alerter sur la situation de leurs collections qui comptent parmi les plus prestigieuses au monde. Entre leurs mains circule une partie du patrimoine littéraire national : les manuscrits et la correspondance d’Apollinaire, Aragon, Claudel, Mallarmé, Rimbaud, Verlaine… C’est l’un des rares endroits où vous pourrez lire une lettre de Baudelaire au compositeur Richard Wagner. Le seul où il vous sera offert d’admirer les bureaux d’Henri Bergson ou de Paul Valéry. Le seul encore où feuilleter l’édition originale de Madame Bovary, signée par Flaubert. Doucet est la caverne d’Ali Baba des amoureux de la littérature française du XIXe au XXIe siècle.
Les collections sont riches de près de 140 000 manuscrits, 50 000 livres imprimés, plus d’un millier de reliures d’art, des photographies, des peintures, sans compter des dessins de Picasso ou des estampes de Braque, Miró et Chagall. Le tout dans un cadre à la fois exceptionnel et de moins en moins adapté. La salle historique est située au sein du bâtiment de la bibliothèque Sainte-Geneviève, au 10 de la place éponyme ; les salariés et la direction (une dizaine de personnes au total) sont installés au 8. Ce bâtiment de quatre étages accueille des reconstitutions de bureaux d’écrivains, une salle de lecture moderne, ainsi que des espaces de conservation exigus et délabrés où les archives peinent à trouver leur place.
La bibliothèque a été créée au début du XXe par Jacques Doucet, un célèbre couturier, mécène et collectionneur. Entouré des poètes André Suarès, André Breton et Louis Aragon, il constitue un fonds unique qu’il léguera à sa mort, en 1929, à l’université de Paris.
Depuis 1972, ce fonds, maintes fois enrichi via des acquisitions et des donations, est sous la supervision de la chancellerie, une administration du ministère de l’enseignement supérieur, chargée de l’exploitation des biens appartenant à l’université de Paris, notamment la Sorbonne. Depuis la réforme de l’autonomie des universités, la chancellerie a perdu de son sens. La Cour des comptes a dénoncé il y a peu ses errements, n’hésitant pas – fait rare – à remettre en cause son existence même. L’histoire évoquée ici ne devrait pas plaider en sa faveur…
Tout commence en 2010. La directrice de l’époque, Sabine Coron, reçoit un appel peu avant Noël. On lui annonce qu’un homme a décidé de léguer l’ensemble de ses biens à Doucet. Ce donateur est une figure du milieu des bibliophiles : Jean Bélias, l’un des derniers grands courtiers en livres, une sorte de libraire itinérant chargé de récupérer des ouvrages auprès de maisons de vente, de libraires et d’écrivains, puis de les revendre. Cet homme secret, solitaire, sans héritiers, a passé son existence à accumuler des livres rares.
A son décès, à l’âge de 89 ans, son appartement de la rue des Vinaigriers, dans le 10e arrondissement de Paris, offre un spectacle étonnant : les premiers témoins parlent d’une « cathédrale de livres ». Des colonnes d’éditions illustrées remplissent le salon. Des manuscrits débordent des tiroirs. Des ouvrages précieux se glissent jusque dans la baignoire.
D’emblée, Sabine Coron mesure l’ampleur de ce trésor. « Je me suis rendue place Vendôme à la banque Swiss Life, chargée de gérer les avoirs de M. Bélias, raconte l’ancienne directrice. Le conseiller a sorti un document et m’a dit : “Le père Noël est passé ! Voilà ce que vous allez toucher. Plus l’appartement et tout ce qu’il y a dedans.” Sans compter le produit des ventes réalisées avant sa mort. De mémoire, le papier mentionnait près de 3 millions d’euros. J’étais au septième ciel ! Je laissais au moins quelque chose à ma successeure. Si j’avais su ce qui allait se passer ensuite… »
Merci pour le partage de cet article très bien écrit.
Je suis archiviste de profession mais également de passion. Lire ce genre d’horreur est un crève-cœur à plusieurs niveaux.
Le pillage des œuvres de l’Etat est absolument sous-estimé pour ne pas dire que tout le monde s’en fout et la justice aussi. J’ai particulièrement en tête les condamnations pour destruction d’archives publiques qui sont faméliques.
Il est également à noter qu’un Conservateur du Patrimoine ce n’est pas n’importe quel couillon. C’est juste le plus haut niveau. Des gens qui ont passé des concours extrêmement difficiles et qui sont placés souvent à la tête des institutions. Par exemple un Directeur d’archives départementales. Leur expertise et leur probité est d’une importance capitale.
Enfin bref déçu mais pas vraiment choqué.
Ça dégoûte de lire ce genre de choses. 🙁