Les espions russes recrutent sur Leboncoin

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  1. ##Les espions russes recrutent sur Leboncoin

    *Des Français ont été approchés par des agents des services secrets de Moscou via des sites de petites annonces, selon une source du ministère de l’intérieur.*

    Même les jeunes ingénieurs ont besoin d’arrondir leurs fins de mois. Tout juste embauché dans une grande société française de technologie civilo-militaire spécialisée dans l’intelligence artificielle, l’un d’eux faisait toujours paraître, en 2020, des offres de cours de mathématiques sur le site Leboncoin.fr. C’est ainsi qu’il a été contacté par un consultant de nationalité tchèque soucieux de parfaire ses connaissances. Des leçons qui se déroulaient une fois toutes les trois semaines lors de dîners au restaurant dont la date et le lieu étaient, à chaque fois, fixés à la fin du cours. L’addition était réglée en espèces. Mais son élève n’était pas ce qu’il croyait. Il s’agissait, en réalité, d’une tentative de recrutement par un agent de renseignement russe (SVR, issu de l’ex-KGB) chargé des questions scientifiques et technologiques à la mission économique de son ambassade à Paris.

    En novembre 2020, cet espion, Valentin Vladimirovitch Zakharov, a été expulsé après avoir été pris en flagrant délit, alors qu’il remettait de l’argent liquide à ce jeune ingénieur contre des documents d’analyse sur des technologies de pointe. Invité à décliner son identité par les officiers du contre-espionnage français (DGSI), il a maintenu, dans un premier temps, sa légende du « consultant tchèque », avant de reconnaître sa véritable identité lorsqu’ils lui ont présenté la copie de son accréditation diplomatique officielle auprès du ministère des affaires étrangères. Des détails confirmés au Monde par un diplomate français en poste à Paris.

    Cette affaire vient, à son tour, appuyer le recours à une nouvelle pratique de l’espionnage russe en France. Selon une source du ministère de l’intérieur, *« une douzaine d’approches de ressortissants français sur des sites type Leboncoin.fr par des officiers traitants du SVR »* ont été recensées ces dernières années, jusqu’en 2022. Les espions de Moscou ont ciblé, à chaque fois, des *« profils tendres mais à haut potentiel »*, des étudiants, des diplômés de grandes écoles ou de jeunes professionnels. Tous étant susceptibles d’occuper, à l’avenir, des postes à responsabilité dans des entreprises de pointe ou des fonctions importantes au sein de l’administration française. Leur curiosité s’est portée, en priorité, sur la politique intérieure, la recherche scientifique et les innovations technologiques.

    **Augmenter sa rémunération**

    Après quelques cours de mathématiques, Zakharov, le faux consultant tchèque, a proposé au jeune ingénieur d’augmenter sa rémunération contre des rapports et des documents sur des recherches scientifiques dans certains domaines technologiques de pointe. Dans un premier temps, ce jeune débutant plein d’avenir dans l’univers militaro-industriel français n’a pas vu malice aux questions qualifiées «* d’anodines et légitimes »*, car liées à des prospections faites en France par le cabinet de conseil de son « élève ». Elles étaient destinées, en fait, à tester sa réceptivité à des sollicitations sortant du strict cadre des cours. Des doutes seraient apparus lorsque Valentin Zakharov a insisté pour obtenir des informations sensibles directement liées à son travail.

    Le profil de Zakharov fait écho à ceux des membres de la nomenklatura du renseignement russe, qui mêle business et espionnage. En parallèle de ses activités dans le monde du renseignement économique, il figure au sein d’un conseil d’administration d’une société privée de métallurgie installée à Saint-Pétersbourg. Le 26 février 2021, la représentation commerciale de la Russie en France et le ministère du développement économique de la Fédération de Russie organisaient le premier forum franco-russe sur… l’intelligence artificielle. D’après les éléments recueillis par Le Monde, les autorités françaises estiment à près de 75 le nombre d’agents secrets russes agissant sous fausse qualité diplomatique, qui leur permet de bénéficier de l’immunité s’ils se font arrêter.

    Pour le SVR, choisir de jeunes cibles est un investissement à long terme qui revêt de nombreux avantages. Leur naïveté, leur faible expérience et leur ignorance des méthodes d’espionnage russes en font des recrues faciles à pressurer pour des officiers expérimentés. L’objectif est double. Il s’agit de soutirer à la source des informations confidentielles et
    sensibles, liées au domaine d’expertise du « professeur », et sur son employeur, mais également d’accéder à son cercle professionnel et personnel. Dans les deux cas, l’officier traitant parie sur la future carrière de son contact.

    **Des notes payées entre 200 et 300 euros**

    Parmi la douzaine de cas découverts par la DGSI, un autre officier du SVR, chargé des questions politiques, travaillant à l’ambassade de Russie à Paris, a approché un jeune diplômé de grande école en répondant à l’une de ses annonces pour des cours de français postée sur Internet. Cette fois-ci, il n’a pas fait mystère de sa qualité de diplomate russe avant de donner à ces rencontres bimensuelles un tour de plus en plus confidentiel, en évitant toute trace électronique. Justifiant ses questions par *« son isolement, en tant que Russe, sur la scène diplomatique française »*, l’officier a, peu à peu, sollicité la rédaction de notes payées entre 200 et 300 euros sur des sujets variés de politique intérieure et étrangère, ainsi que sur des enjeux énergétiques, tel que le projet de gazoduc Nord Stream 2.

    Le site Leboncoin.fr a également été utilisé, récemment, par un autre officier du SVR attaché à la représentation commerciale de la Russie en France, pour recruter un ancien collaborateur parlementaire et conseiller en affaires publiques pour des start-up françaises. Ce dernier proposait des cours d’économie à destination d’élèves de lycée. Après plusieurs cours particuliers classiques, destinés à cerner l’environnement de sa cible, le Russe a expliqué au jeune homme qu’il cherchait à comprendre le monde entrepreneurial français et qu’il était prêt à payer généreusement des notes sur ses sujets d’intérêt. Comme pour tous les cas découverts, les moyens de communication électroniques ont alors été bannis.

    Un quatrième exemple concerne un espion russe, prétendant être d’origine italo-slovène, qui a répondu à l’annonce d’un jeune diplômé en sciences politiques qui proposait, cette fois-ci, des cours de français. De nouveau, les cours particuliers ont glissé vers la demande de notes informées sur la politique étrangère française contre une forte rémunération. Un argument financier réitéré pour l’inviter à tenter des concours de la haute fonction publique. Une incitation qui allait jusqu’à promettre « un bonus » en cas de succès.

    Selon nos informations, la DGSI a usé de méthodes plus ou moins douces en fonction des affaires. Si, dans certains cas, l’agent du SVR a été déclaré persona non grata et invité à quitter le territoire, dans d’autres, des mises en garde ont été discrètement transmises à des agents russes sous couverture diplomatique pour stopper ces opérations hostiles aux intérêts français. L’un de ces avertissements a même été remis à l’espion, alors même qu’il attendait, à Paris, son jeune professeur.

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