La fanfare, « le Juif » et les blagues antisémites

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  1. **Étudiant en 2008 dans une grande école d’ingénieurs, Jonas Pardo s’est investi dans une fanfare étudiante, où il était surnommé « le Juif ». Transgressions, humiliations, « blagues » répétées… Après une amnésie de dix ans, il témoigne d’un « harcèlement à caractère antisémite ». Mediapart a tenté de ranimer la mémoire des fanfarons de l’époque.**

    Pas de croix gammée ni de salut hitlérien. Pas l’ombre d’un négationniste, ni même d’un électeur d’extrême droite. « C’est une histoire d’antisémitisme ordinaire qui a dégénéré », résume Jonas Pardo. Tout commence en 2008, lorsque le jeune homme intègre une grande école d’ingénieur·es de l’ouest de la France.

    À l’époque, la fête, la bonne humeur et l’humour potache l’attirent vers la fanfare de l’école, qui ouvre en grand ses portes aux novices. Tradition oblige, les étudiants et étudiantes de première année se font rapidement chambrer. Sorte de rite de passage, dès les premières semaines, le moindre trait de caractère ou la moindre spécificité est pointée du doigt pour en tirer un surnom qui les suivra tout au long de leur vie de fanfaron. Jonas y a donc connu « la Connasse », « l’Insupportable », « Brutus », ou encore « la Pute à frange ».

    À l’occasion d’un apéro, alors qu’il décline une rondelle de saucisson, il confie à ses camarades qu’il ne mange pas de porc. Il sera donc « le Juif ». « Ça a commencé à vanner sur les Juifs dès la première soirée, […] je n’avais pas encore développé la tactique qui consiste à se dire végétarien », détaille en septembre Jonas Pardo dans [le billet de blog publié dans le Club de Mediapart](https://blogs.mediapart.fr/jonas-pardo/blog/120922/lettre-du-juif-sa-harceleuse), qui lui a servi d’exutoire.

    Bien plus tard, alors qu’il avait relégué tout cela dans un recoin de son subconscient, le réveil est brutal. En 2019, [c’est un article du Point](https://www.lepoint.fr/societe/harcelement-antisemite-l-etudiante-de-bobigny-lache-l-affaire-10-09-2019-2334956_23.php), relatant qu’une étudiante en médecine a vu classée sans suite sa plainte pour « harcèlement moral à caractère antisémite », qui lui a permis de rassembler les pièces du puzzle. « J’ai eu un vertige, et tout m’est revenu en mémoire parce que c’était la bonne formule pour nommer ce que j’avais vécu », écrit Jonas Pardo, aujourd’hui formateur dans la lutte contre l’antisémitisme.

    Deux ans après cet article, il aperçoit une ancienne camarade de fanfare lors d’un concert chez un ami. Il panique. « Tomber par hasard sur la tubiste de l’époque, c’était comme une effraction dans mon monde. » Puis l’été dernier, c’est le coup de grâce. Alors qu’il est convié à participer à l’événement d’un parti de gauche pour évoquer la façon dont l’antisémitisme peut s’insinuer dans tous les milieux, il s’aperçoit que l’une des fanfaronnes, qu’il identifie comme sa « harceleuse » principale, sera aussi présente pour le compte d’une association du même bord.

    « Le choc, c’est quand je vois son nom sur le programme. Je le tape sur Internet pour être sûr que c’est elle, je suis un peu troublé. » Il s’agit bel et bien de Camille*. Ce jour-là, Jonas sort de son parking, fait une marche arrière par erreur et percute la voiture arrêtée derrière lui.

    Après coup, il analyse : « Je ne me reconnais pas lorsque je panique ainsi chez mes potes ou déclenche des accidents absurdes. Je prends à ce moment-là conscience des séquelles psychologiques des violences racistes que j’ai vécues. » Treize ans après les faits, Mediapart a retrouvé Camille et une dizaine d’anciens fanfarons actifs cette année-là, pour tenter de ranimer leur mémoire.

    **« Anticonsensus » et violence verbale**

    À l’époque, constitué d’une trentaine de personnes, le groupe s’était construit sur la rigolade, les costumes bariolés, les perruques exubérantes, les airs populaires… et la transgression permanente. D’après plusieurs anciens, de nombreuses rumeurs circulaient autour de leurs membres, et ils prenaient un malin plaisir à entretenir le fantasme. On a dit qu’ils avaient dévoré des poussins vivants, éjaculé dans les crêpes distribuées lors des campagnes électorales, ou qu’ils appartenaient à une secte…

    « Les membres de la fanfare s’opposaient souvent aux “gars cools” de l’école. Eux, c’étaient les gars pas cools. Quand on voulait en faire partie, on était averti, c’était affiché. Et le principe, c’était d’être complètement anticonsensus, d’être dans le “choc”, dans la violence verbale », raconte Manon, ex-membre du groupe, qui n’avait pas perçu l’ambiance comme antisémite à l’époque.

    Rapidement pourtant, les blagues fusent sur Jonas. « Les blagues sur la Shoah, sur les chambres à gaz, sur les Juifs et le pouvoir… Dès qu’on parle de n’importe quoi, on me dit : “Jonas a ses contacts, il va pouvoir appeler le président…” Sur le registre du conflit israélo-palestinien, on m’a appelé “le colon”. On m’a dit des trucs du genre : “Il a tué trois Palestiniens ce matin”… En soi, c’est juste lourd, mais ça prend un caractère oppressant quand c’est incessant », observe Jonas.

    En plus des deux répétitions par semaine et du concert du week-end, Jonas croise constamment les autres membres de la fanfare. « À midi, dans l’intercours, à la pause… On vivait en vase clos. C’est en cela que le mot harcèlement prend de la consistance, ça te tombe dessus n’importe quand. »

    Musicienne confirmée, Hélène faisait partie du groupe et se rappelle nettement les blagues antisémites. « Je me souviens que ça n’a pas été subi passivement de la part de Jonas. Je me souviens qu’il avait essayé d’engager des débats à ce sujet. Le revers de la médaille, quand on se rend compte que ça embête quelqu’un, c’est qu’on en fait encore plus. Je pense que ça les a attisés », regrette la jeune femme, qui avoue ne pas avoir été elle-même « très mature » sur ce sujet-là.

    Comptant parmi les membres les plus actifs du groupe, on trouve Camille, la jeune femme citée par Jonas dans son billet. Et si elle ne se reconnaît pas dans le portrait dressé, elle admet néanmoins des dérives auprès de Mediapart. Quand il a rejoint le groupe, elle aurait même soulevé le problème avec une partie de ses camarades.

    « Je crois que la question de l’antisémitisme nous posait problème, ça nous faisait peur. Jonas avait un grand besoin d’intégration, il avait envie d’être présent dans un certain nombre de groupes, mais la fanfare ayant des blagues qui préexistaient à son arrivée, ce n’était pas un endroit pour lui…, avance Camille. On était très mal à l’aise avec le fait qu’il ait envie de faire partie de la fanfare, parce qu’on ne savait pas comment traiter ce cas. Est-ce qu’il fallait que [ces blagues] s’arrêtent ? Ou qu’ils les fassent quand même ? Je n’en suis pas fière aujourd’hui. Ce n’est pas comme ça qu’il faut traiter les choses. »

    Un soir de fête dans un appartement privé, l’un des membres du groupe aurait commencé à jouer avec « un cœur de porc » devant Jonas, avant de le lui « écraser » sur le visage pour le lui « faire bouffer », tandis qu’un autre étudiant lui maintenait les mains dans le dos. « C’était humiliant. C’était fait par surprise, mais avec une connivence à un moment… Combien de temps ça a duré ? Je ne sais plus, mais je sais qu’il y avait du public, c’était lors d’une soirée dans l’appartement d’un étudiant de 2e ou 3e année », se remémore-t-il.

    Un autre soir, son pantalon aurait été baissé par surprise « pour que tout le monde puisse mater une bite circoncise ». « Ça a duré un quart de seconde, ils ont tous ri et j’ai relevé mon pantalon », explique Jonas, qui ne laisse alors rien paraître de son malaise.

    Deux faits contre lesquels plusieurs anciens s’inscrivent en faux. Lors de leur week-end d’intégration, un étudiant de dernière année s’était bien baladé nu avec un cœur d’animal cru en guise de cache-sexe. Mais d’après les anciens élèves que Mediapart a pu interroger, personne n’a été témoin de la scène décrite par Jonas.

    « Il a une mémoire très sélective et erronée, conteste Fabien. Jonas, sa particularité, c’était son judaïsme. Il tournait ça en dérision… Il aurait mis cette limite, elle aurait été respectée. Le seul critère pour entrer dans la fanfare, c’est qu’on devait rire de tout, tout le temps. Mais on a ri de bien d’autres choses que son judaïsme », poursuit-il, invoquant un état d’esprit « à la Charlie Hebdo ». Il se dit blessé par le contenu du billet de son ancien comparse.

    Lors des soirées, la nudité était omniprésente. Les étudiant·es s’adonnaient notamment au « jeu de l’alouette », qui consistait à se déshabiller petit à petit au son de la célèbre comptine du même nom. « Jonas l’avait fait volontairement avant d’entrer dans la fanfare, le fait qu’il soit circoncis était déjà connu », assure Gaël, qui se souvient des blagues sur les Juifs, mais d’aucun déshabillage forcé.

    Comme plusieurs de ses ex-camarades, l’homme oscille entre colère et empathie. « J’ai bien conscience de cet environnement qui peut être vu comme humiliant plus tard, sans qu’on n’en ait eu conscience, mais il était exprimé des deux cotés, entre adultes consentants, développe ainsi Gaël. Du moins, c’est l’impression que j’avais à ce moment-là… Et je me sens con de l’avoir mis en place, mais ce que j’ai en travers de la gorge, c’est cette impression de tribunal médiatique, et que nos souvenirs ne s’accordent pas. » Plus tranchant encore, Kévin, ancien président de la fanfare, n’hésite pas, à propos du billet de blog de Jonas, à parler de « dénonciations montées de toutes pièces ».

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