Harcèlement, violences, faux en écriture publique : des policiers brisent « l’omerta »

1 comment
  1. **Dans un livre à paraître jeudi 1er décembre, six fonctionnaires de police sortent de l’anonymat pour dénoncer, à visage découvert, les infractions dont ils ont été témoins et victimes de la part de leurs collègues. Une lourde charge contre « un système policier à l’agonie ».**

    DifficileDifficile de se défaire, en refermant l’ouvrage, d’un drôle de sentiment poisseux. C’est donc ça, une carrière de policier ? Enchaîner les déceptions, slalomer entre les mesquineries, se faire rappeler à l’ordre pour avoir refusé de fermer les yeux sur des délits, finir seul dans un bureau sans chaise, ou avec son flingue dans la bouche ?

    La démarche est inédite. Dans Police, la loi de l’omerta, à paraître le 1er décembre chez Le Cherche Midi Éditeur et que Mediapart a lu en avant-première, six policiers et ex-policiers issus de différents services (CRS, brigade des mineurs et des « stups », BAC, police aux frontières) brisent le silence imposé par leur statut et témoignent, en leur nom, de pratiques professionnelles insensées.

    Au fil de leurs récits biographiques, Serge Supersac, Jean-Marc Cantais, Stéphane Lemercier, Christophe Annunziata, Agnès Naudin et Fabien Bilheran – ces deux derniers étant les coauteurs du livre – racontent leurs désillusions sur une maison à laquelle ils rêvaient d’appartenir, mais qu’ils ont découverte médiocre et sclérosée.

    « Tu fermes ta gueule », leur a-t-on répété toute leur carrière. Et longtemps, ils l’ont fait. Considérés comme des fous, des emmerdeurs, voire des traîtres, ils revendiquent aujourd’hui un autre qualificatif, [celui de « lanceurs d’alerte »](https://blogs.mediapart.fr/maison-des-lanceurs-dalerte/blog/301122/police-il-faut-en-finir-avec-la-loi-de-lomerta), et prennent le risque « de subir la foudre des institutions policières et judiciaires ».

    « Pourquoi autant de policiers veulent démissionner, sont en arrêt maladie durant de nombreux mois, deviennent de plus en plus violents dans leurs interventions envers la population mais aussi entre eux ? », s’interrogent les auteurs.

    Chacun leur tour, ils proposent un autre regard sur le « mal-être policier », pas celui qui viendrait d’une justice trop « laxiste » ou d’une population trop « ingrate », mais celui qui mine le métier de l’intérieur : une hiérarchie maltraitante, une ambiance de salle de garde, un quotidien de coups bas.

    **Des policiers scandalisés puis placardisés**

    Policier de 1979 à 2010, Serge Supersac raconte comment, confronté à une affaire de corruption dans les rangs de la CRS n °7, il se retrouve dans le viseur de sa hiérarchie et de l’Inspection générale de la police nationale (IGPN). Les irrégularités qu’il a dénoncées – « indulgences » offertes à des personnalités, affectations fictives, prêt de motards pour les besoins d’un club de foot – lui ont valu une enquête de commandement et une série d’embûches.

    Jean-Marc Cantais, entré dans la police en 1991, craque après plus de vingt ans. En poste au commissariat de Pau, il « ne cautionne pas les pratiques collectives », rapporte le comportement irrespectueux de ses pairs et des violences commises par un collègue. « Placé en quarantaine », il se retrouve « exclu du groupe » qu’il est censé diriger et enchaîne les arrêts maladie. Sa hiérarchie, qui refuse de le changer d’affectation, lui conseille « d’arrêter de faire des vagues et de rester à sa place ». Poursuivi pour « dénonciation calomnieuse », il est relaxé à l’issue d’un long combat judiciaire, mais reste marqué pour toujours.

    Dès le début de sa carrière, dans les années 1990, Stéphane Lemercier commence à déplaire à sa hiérarchie. Passionné d’histoire, il mène une étude sur les policiers tués en service et s’aperçoit que la cause de mortalité la plus courante est l’accident de la route. Trop loin du mythe, pas assez vendeur.

    Après une suite de déconvenues professionnelles, il se retrouve « dans une ancienne salle d’archives, sans fenêtre, sans bureau et sans chaise ». Comme ses camarades de plume, il décrit une manipulation constante des chiffres policiers pour remplir les objectifs, en particulier pour donner l’impression de lutter efficacement contre le trafic de stupéfiants. Lui aussi enchaîne burn-out, idées suicidaires, arrêts maladie et demande de rupture conventionnelle. Récemment, Stéphane Lemercier est devenu détaché syndical, la « dernière possibilité de faire avancer les choses avant de prendre sa retraite ».

    Policier depuis 1999, Christophe Annunziata a vécu un premier traumatisme début 2015, un mois après les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher. Dans la salle de repos de son service, à la police des transports de Marseille, un policier le tire brutalement en arrière et lui met un couteau sous la gorge. Puis recommence la même « blague » le lendemain. Huit mois d’arrêt maladie. Tout le monde lui dit qu’il ne s’est rien passé et qu’il en fait trop.

    Cinq ans plus tard, alors qu’il a obtenu sa mutation à la brigade des mineurs, Christophe Annunziata insiste pour qu’une enquête soit ouverte sur l’un de ses collègues, soupçonné de tentative de corruption de mineur en marge d’une enquête. L’affaire déchire le service pendant des mois. Christophe Annunziata subit une mise à l’écart et récolte un avertissement. Son collègue finit par être mis en examen et incarcéré dans l’attente de son procès.

    **Sexisme, racisme et violences**

    Agnès Naudin, seule femme du livre, a connu la galère d’être une mère célibataire dans la police, puis le harcèlement sexuel d’un supérieur hiérarchique pendant des mois. Officière à la police aux frontières (PAF) puis à la sûreté territoriale des Hauts-de-Seine, elle rêve de devenir commissaire, rate le concours, commence à écrire des livres sur son métier. « Certains policiers disent que l’administration est un rouleau compresseur. Peut-être ont-ils raison. » Ses chefs lui font payer la médiatisation et la justice la poursuit pour violation du secret professionnel.

    Récemment libéré de la police par une rupture conventionnelle, Fabien Bilheran ne supportait plus le « racisme et le machisme quotidien » de ses collègues. « Dans le service, tous les jours, un officier, que je qualifie de “chef des racistes”, fait le ménage sur la table de pause pour y déposer exclusivement son magazine d’extrême droite préféré. Sa croisade quotidienne. Avec un camarade, nous passons discrètement pour le jeter à la poubelle. Mais dans l’heure qui suit, comme un trafic de stups que l’on démantèle, le pamphlet hebdomadaire est remis en place. »

    Au fil de ses quinze ans de carrière en région parisienne, il a collectionné les anecdotes. Son premier commissaire est condamné à huit mois de prison avec sursis pour corruption, trafic d’influence et violation du secret professionnel. Le deuxième « déclenche une bagarre générale en frappant de plusieurs coups de poing au visage » un suspect âgé de 15 ans. Au sein du commissariat, « personne n’ose dénoncer ces violences, il y en a même qui sont ravis à l’idée de l’exemple qu’elles donnent et les légitiment ainsi ». Quelques années plus tard, c’est ce même « patron » qui dirige le commissariat de Mantes-la-Jolie [quand 150 adolescents sont arrêtés et filmés à genoux, les mains sur la tête](https://www.mediapart.fr/journal/france/071218/mantes-la-jolie-voir-la-chair-de-sa-chair-genoux-c-est-horrible). Le troisième commissaire conduit Fabien Bilheran à porter plainte pour harcèlement moral.

    Enfin arrivé à la brigade des stups du 36, le policier déchante. « Je comprends que la guerre à la drogue est vaine, utopique et idéologique. […] Elle n’a aucun impact sur l’offre globale, sur les prix, la qualité ou la pureté du produit. Mieux, la consommation, notamment celle des mineurs, augmente, les produits frelatés circulent, le nombre d’assassinats progresse et les policiers perdent petit à petit le sens de leur mission. » Fabien Bilheran découvre « beaucoup trop de faux en écriture publique » et « des versements d’argent ». Après s’être retrouvé dans sa voiture le canon de son arme dans la bouche, il réalise qu’il est temps de quitter le métier.

    **« La liste des dysfonctionnements de notre institution est longue »**

    Les six policiers du livre ont plus d’un point commun. « Aucun n’a rêvé sa carrière de policier en lanceur d’alerte », écrivent-ils. « Pourtant, chacun estime qu’il n’a pas d’autre choix que de prendre la parole publiquement pour dénoncer la loi du silence, l’omerta régnant dans la police. » Convaincus que « le travail policier ne sert plus que ses propres logiques ou intérêts, traumatisant de trop nombreux agents », ils ont voulu rester en contact avec le reste de la société en reprenant des études, en écrivant sur leur expérience ou en multipliant les engagements associatifs.

    Tous ont dû composer avec des morts violentes, dans leur entourage familial ou professionnel : suicides, meurtres, maladies soudaines. Le livre est d’ailleurs dédié « à Maggy, notre lumière sur ce chemin », en hommage à la policière Maggy Biskupski, l’une des figures des manifestations de « policiers en colère » de l’automne 2016, [qui s’est suicidée deux ans plus tard](https://lesjours.fr/obsessions/arme-de-service/ep4-suicide/).

    Ils envisagent la « libération de la parole » au sein de la police comme l’un de leurs devoirs. « La liste des dysfonctionnements de notre institution est longue, bien que non exhaustive : violences policières, sexisme et racisme ordinaires, dissimulation de délits, abondance de faux en écriture publique, corruption, tyrannie hiérarchique, radicalisation médiatisée des syndicats ou encore politique du chiffre… » Appelant leurs collègues à se saisir de cette opportunité, ils détournent une formule du syndicat Alliance – [« le problème de la police, c’est la justice »](https://www.mediapart.fr/journal/france/190521/la-police-charge-la-justice-le-ps-et-le-pcf-au-garde-vous) – en un pied de nez : « Le problème de la police, c’est l’injustice. »

Leave a Reply