**Enquête illicite dans l’affaire Renault-Nissan, intervention auprès d’un préfet, renvois d’ascenseur : la justice s’intéresse aux relations entre l’ancienne garde des Sceaux et un lobbyiste mis en examen dans l’affaire qui secoue le club de foot.**
lIl est un peu plus de 15 heures ce 27 septembre 2022. Tayeb Benabderrahmane, un lobbyiste qui a œuvré pour le PSG et le Qatar, en est à sa quatrième audition de garde à vue, au quatrième sous-sol de la DGSI, le renseignement intérieur.
Aujourd’hui mis en examen pour neuf délits présumés (dont la « corruption » et « trafic d’influence ») dans l’affaire des barbouzeries du PSG, il est soupçonné, en compagnie d’un ancien policier embauché par le club, d’avoir mené des enquêtes privées pour divers bénéficiaires, notamment en obtenant des informations issues de fichiers de police.
Le policier de la DGSI, qui cuisine le lobbyiste depuis près de trente heures, pose une question au sujet d’une femme enregistrée sous un pseudonyme dans son téléphone :
— « Meniez-vous une enquête privée pour protéger “Marraine 2” ?
Les cibles, un avocat et son épouse, avaient eu le tort de déposer une plainte au sujet des 900 000 euros versés par le groupe Renault-Nissan à Rachida Dati, provoquant une enquête judiciaire dans laquelle l’ancienne ministre de la justice a finalement été mise en examen, notamment pour « corruption » et « trafic d’influence » – elle dément les faits qui lui sont reprochés.
Cette affaire, dont Mediapart révèle des éléments inédits, dévoile également la grande proximité qui s’est nouée entre la femme politique et le lobbyiste, sur fond de sollicitations et de services rendus. Selon nos informations, Rachida Dati a accepté d’intervenir auprès d’un préfet pour accélérer des demandes de titre de séjour.
Mais, aujourd’hui, c’est la guerre. Tayeb Benabderrahmane, qui s’est fâché avec Rachida Dati il y a un an, a déposé dans la foulée deux plaintes la visant. De son côté, l’ancienne ministre affirme que le lobbyiste est désormais animé par « la volonté de [lui] nuire », ajoutant que ses « nombreux revirements ôtent toute crédibilité à ses allégations ».
**Des recherches tous azimuts**
En ce début d’année 2019, Tayeb Benabderrahmane est encore aux petits soins pour son amie Rachida Dati.
Tayeb Benabderrahmane s’intéresse de près à l’affaire qui menace son amie Rachida Dati. Le 5 février, il contacte Malik Nait-Liman, l’ancien policier de la DGSI devenu le référent supporters du PSG, et lui transfère le communiqué de presse de réaction publié par Olivier Pardo, l’avocat de Rachida Dati.
Dès le lendemain, le lobbyiste lance une enquête privée par des moyens illicites. L’a-t-il fait de sa propre initiative, afin de se faire bien voir auprès de Rachida Dati ? Ou a-t-il agi sur instruction de l’ancienne ministre ? C’est ce que les policiers cherchent à vérifier.
Dès le 6 juin 2021, en effet, Tayeb Benabderrahmane envoie en pièce jointe à Malik Nait-Liman la copie de la plainte de Me Baduel contre Carlos Ghosn, Rachida Dati et Alain Bauer. Une plainte supposée confidentielle. Comment le lobbyiste se l’est-il procurée ? « Je l’ignore, nous a répondu Rachida Dati. Je n’étais pas en possession de la plainte. » Sollicité par Mediapart, le lobbyiste n’a pas souhaité commenter.
Sur l’exemplaire que Benabderrahmane a obtenu, le nom de la plaignante est noirci. Il demande à Malik Nait-Liman de l’identifier. Avant de se rétracter, il a trouvé lui-même, deux heures plus tard, le nom de cette femme : Danièle Coutaz.
Les deux amis semblent en outre disposer d’une information pourtant à l’époque confidentielle : la plaignante est la compagne de Me Baduel. Ce même 6 juin et certainement pour en avoir la preuve, Tayeb Benabderrahmane demande à l’ex-policier du PSG si son « pote » peut « [leur] sortir les derniers déplacements Air France de ces deux personnes pour confirmer les liens », si on découvre qu’ils voyagent ensemble.
Malik Nait-Liman s’exécute. Il interroge sa source chez Air France, qui lui répond qu’elle a fait chou blanc.
Ces démarches, infructueuses, sont toutefois suffisantes, selon le rapport de synthèse des enquêteurs, pour établir que Tayeb Benabderrahmane est « à l’origine de cette commande » et qu’il « enquête sur l’affaire Carlos Ghosn ».
Les recherches semblent se multiplier : les enquêteurs ont ainsi établi que le 11 juin 2019, un policier du commissariat de Montreuil a consulté les antécédents en tant que victime de la plaignante (elle n’en a pas) et que les 15 et 16 juillet 2019, une fonctionnaire de la brigade de répression de la délinquance aux personnes (BRDP) a effectué une recherche dans les fichiers de police au sujet de Jean-Paul Baduel. Sans plus de résultats.
Trois mois plus tard, le 21 octobre 2019, Rachida Dati s’en prend sur Europe 1 à la plaignante et à Me Baduel, en révélant leur relation intime : « Subitement, un avocat, pour des raisons très personnelles et très obscures, a souhaité déposer plainte contre moi en utilisant sa femme qui a acheté des actions Renault avant une assemblée générale. »
Rachida Dati affirme qu’elle n’a pas obtenu ces informations de son ami Tayeb Benabderrahmane : « Mes conseils m’avaient donné les informations sur la plaignante et son lien avec l’avocat. Pour le reste, c’est un journaliste qui m’avait informée. » L’un de ses conseils, Olivier Pardo, n’a pas souhaité commenter en raison du secret professionnel. Il souligne cependant qu’il ne connaissait pas encore Tayeb Benabderrahmane à l’époque.
Lors de sa garde à vue, Malik Nait-Liman a assuré que Tayeb, son ami lobbyiste, ne lui avait pas clairement dit pour qui il agissait, mais il estime que c’était « pour Rachida Dati ».
Le lobbyiste en question a, lui, démenti toute implication devant les policiers. « Ça ne me dit rien », a-t-il répété. Quant à Rachida Dati, elle affirme n’avoir « jamais demandé une quelconque enquête à monsieur Benabderrahmane, ni à qui que ce soit d’autre ».
Il n’empêche : Jean-Paul Baduel et Danièle Coutaz, aujourd’hui mariés, ont porté plainte la semaine dernière pour « menaces » et « corruption ». Me Baduel ne cache pas sa colère contre « ce type d’agissements qui vise des avocats ou des magistrats et constitue des moyens de pressions », tout en ironisant sur les recherches entreprises sur lui : « Je suis avocat au barreau de Paris. Si mon casier judiciaire n’était pas vierge, je n’aurais pas le droit d’exercer… »
L’affaire, il est vrai illustre au minimum la volonté de Tayeb Benabderrahmane de rendre service à Rachida Dati. Dans un rapport de synthèse, les enquêteurs écrivent que dans leurs « nombreuses conversations » ils « se tutoyaient et utilisaient un langage très familier » – le lobbyiste l’appelle « ma Rach ». « J’entretenais des liens quasi familiaux avec Rachida », a déclaré Tayeb Benabderrahmane aux policiers. Ces messages ne témoignent « d’aucune proximité particulière », assure de son côté l’intéressée.
Elle raconte qu’ils se sont rencontrés « sans doute vers 2016 ». Tayeb Benabderrahmane, originaire de Gennevilliers, est un entrepreneur multicarte (déménagement, agence de voyages) et un lobbyiste. Il s’est lié à Yamina Benguigui, ancienne ministre déléguée à la francophonie sous François Hollande, laquelle l’a présenté à Rachida Dati. Le lobbyiste les surnomme « Marraine 1 » et « Marraine 2 ».
Quel services Benabderrahmane a t-il pu rendre à Dati pour estimer qu’elle lui devait autant ?
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**Enquête illicite dans l’affaire Renault-Nissan, intervention auprès d’un préfet, renvois d’ascenseur : la justice s’intéresse aux relations entre l’ancienne garde des Sceaux et un lobbyiste mis en examen dans l’affaire qui secoue le club de foot.**
lIl est un peu plus de 15 heures ce 27 septembre 2022. Tayeb Benabderrahmane, un lobbyiste qui a œuvré pour le PSG et le Qatar, en est à sa quatrième audition de garde à vue, au quatrième sous-sol de la DGSI, le renseignement intérieur.
Aujourd’hui mis en examen pour neuf délits présumés (dont la « corruption » et « trafic d’influence ») dans l’affaire des barbouzeries du PSG, il est soupçonné, en compagnie d’un ancien policier embauché par le club, d’avoir mené des enquêtes privées pour divers bénéficiaires, notamment en obtenant des informations issues de fichiers de police.
Le policier de la DGSI, qui cuisine le lobbyiste depuis près de trente heures, pose une question au sujet d’une femme enregistrée sous un pseudonyme dans son téléphone :
— « Meniez-vous une enquête privée pour protéger “Marraine 2” ?
— Non, répond Tayeb Benabderrahmane.
— Qui est “Marraine 2” ? », relance l’enquêteur.
— La réponse fuse : « C’est Rachida Dati. »
L’apparition de l’avocate, maire Les Républicains (LR) du VIIe arrondissement de Paris et ancienne garde des Sceaux de Nicolas Sarkozy, est l’une des surprises de [cette enquête tentaculaire](https://www.mediapart.fr/journal/france/181122/mondial-2022-les-confessions-du-majordome-de-nasser-al-khelaifi).
Comme l’a révélé [Libération](https://www.liberation.fr/societe/police-justice/barbouzeries-au-psg-la-piste-qui-mene-a-rachida-dati-20221116_UX7D6NE4FZCG3JMRCKCL7GKQXM/?redirected=1), Tayeb Benabderrahmane et un ex-policier du PSG (lui aussi mis en examen) ont mené, en 2019, une enquête présumée illicite visant à aider « Marraine 2 ».
Les cibles, un avocat et son épouse, avaient eu le tort de déposer une plainte au sujet des 900 000 euros versés par le groupe Renault-Nissan à Rachida Dati, provoquant une enquête judiciaire dans laquelle l’ancienne ministre de la justice a finalement été mise en examen, notamment pour « corruption » et « trafic d’influence » – elle dément les faits qui lui sont reprochés.
Cette affaire, dont Mediapart révèle des éléments inédits, dévoile également la grande proximité qui s’est nouée entre la femme politique et le lobbyiste, sur fond de sollicitations et de services rendus. Selon nos informations, Rachida Dati a accepté d’intervenir auprès d’un préfet pour accélérer des demandes de titre de séjour.
Mais, aujourd’hui, c’est la guerre. Tayeb Benabderrahmane, qui s’est fâché avec Rachida Dati il y a un an, a déposé dans la foulée deux plaintes la visant. De son côté, l’ancienne ministre affirme que le lobbyiste est désormais animé par « la volonté de [lui] nuire », ajoutant que ses « nombreux revirements ôtent toute crédibilité à ses allégations ».
**Des recherches tous azimuts**
En ce début d’année 2019, Tayeb Benabderrahmane est encore aux petits soins pour son amie Rachida Dati.
Carlos Ghosn, alors tout-puissant PDG de Renault-Nissan, vient d’être interpellé sur le tarmac de l’aéroport de Tokyo. Et, depuis, les comptes du géant de l’automobile sont épluchés par des cabinets d’audit et des enquêteurs nippons et français. À partir du 31 janvier, [Bloomberg](https://www.bloomberg.com/news/articles/2019-02-01/nissan-renault-are-said-to-review-consulting-fees-at-alliance) puis [L’Express](https://www.lexpress.fr/actualite/societe/enquete/rachida-dati-avocate-de-luxe-pour-renault-nissan_2060696.html) révèlent que Rachida Dati figure, avec le criminologue Alain Bauer, parmi les consultants rémunérés par Renault-Nissan. Alors qu’elle était députée européenne, elle a touché 900 000 euros pour ses conseils d’avocate, versés par une discrète structure néerlandaise du groupe automobile.
Tayeb Benabderrahmane s’intéresse de près à l’affaire qui menace son amie Rachida Dati. Le 5 février, il contacte Malik Nait-Liman, l’ancien policier de la DGSI devenu le référent supporters du PSG, et lui transfère le communiqué de presse de réaction publié par Olivier Pardo, l’avocat de Rachida Dati.
Le 25 avril, [Marianne](https://www.marianne.net/economie/exclusif-renault-une-nouvelle-plainte-contre-carlos-ghosn-deposee-en-france) annonce qu’une certaine « Danièle C. », représentée par l’avocat Jean-Paul Baduel, a déposé plainte contre Carlos Ghosn, Rachida Dati et Alain Bauer. Le 5 juin, [l’hebdomadaire dévoile](https://www.marianne.net/societe/exclu-renault-rachida-dati-et-alain-bauer-vises-par-une-enquete) que la justice a ouvert une enquête. Malik Nait-Liman envoie l’information le jour même à Tayeb Benabderrahmane.
Dès le lendemain, le lobbyiste lance une enquête privée par des moyens illicites. L’a-t-il fait de sa propre initiative, afin de se faire bien voir auprès de Rachida Dati ? Ou a-t-il agi sur instruction de l’ancienne ministre ? C’est ce que les policiers cherchent à vérifier.
Dès le 6 juin 2021, en effet, Tayeb Benabderrahmane envoie en pièce jointe à Malik Nait-Liman la copie de la plainte de Me Baduel contre Carlos Ghosn, Rachida Dati et Alain Bauer. Une plainte supposée confidentielle. Comment le lobbyiste se l’est-il procurée ? « Je l’ignore, nous a répondu Rachida Dati. Je n’étais pas en possession de la plainte. » Sollicité par Mediapart, le lobbyiste n’a pas souhaité commenter.
Sur l’exemplaire que Benabderrahmane a obtenu, le nom de la plaignante est noirci. Il demande à Malik Nait-Liman de l’identifier. Avant de se rétracter, il a trouvé lui-même, deux heures plus tard, le nom de cette femme : Danièle Coutaz.
Les deux amis semblent en outre disposer d’une information pourtant à l’époque confidentielle : la plaignante est la compagne de Me Baduel. Ce même 6 juin et certainement pour en avoir la preuve, Tayeb Benabderrahmane demande à l’ex-policier du PSG si son « pote » peut « [leur] sortir les derniers déplacements Air France de ces deux personnes pour confirmer les liens », si on découvre qu’ils voyagent ensemble.
Malik Nait-Liman s’exécute. Il interroge sa source chez Air France, qui lui répond qu’elle a fait chou blanc.
Ces démarches, infructueuses, sont toutefois suffisantes, selon le rapport de synthèse des enquêteurs, pour établir que Tayeb Benabderrahmane est « à l’origine de cette commande » et qu’il « enquête sur l’affaire Carlos Ghosn ».
Les recherches semblent se multiplier : les enquêteurs ont ainsi établi que le 11 juin 2019, un policier du commissariat de Montreuil a consulté les antécédents en tant que victime de la plaignante (elle n’en a pas) et que les 15 et 16 juillet 2019, une fonctionnaire de la brigade de répression de la délinquance aux personnes (BRDP) a effectué une recherche dans les fichiers de police au sujet de Jean-Paul Baduel. Sans plus de résultats.
Trois mois plus tard, le 21 octobre 2019, Rachida Dati s’en prend sur Europe 1 à la plaignante et à Me Baduel, en révélant leur relation intime : « Subitement, un avocat, pour des raisons très personnelles et très obscures, a souhaité déposer plainte contre moi en utilisant sa femme qui a acheté des actions Renault avant une assemblée générale. »
Rachida Dati affirme qu’elle n’a pas obtenu ces informations de son ami Tayeb Benabderrahmane : « Mes conseils m’avaient donné les informations sur la plaignante et son lien avec l’avocat. Pour le reste, c’est un journaliste qui m’avait informée. » L’un de ses conseils, Olivier Pardo, n’a pas souhaité commenter en raison du secret professionnel. Il souligne cependant qu’il ne connaissait pas encore Tayeb Benabderrahmane à l’époque.
Lors de sa garde à vue, Malik Nait-Liman a assuré que Tayeb, son ami lobbyiste, ne lui avait pas clairement dit pour qui il agissait, mais il estime que c’était « pour Rachida Dati ».
Le lobbyiste en question a, lui, démenti toute implication devant les policiers. « Ça ne me dit rien », a-t-il répété. Quant à Rachida Dati, elle affirme n’avoir « jamais demandé une quelconque enquête à monsieur Benabderrahmane, ni à qui que ce soit d’autre ».
Il n’empêche : Jean-Paul Baduel et Danièle Coutaz, aujourd’hui mariés, ont porté plainte la semaine dernière pour « menaces » et « corruption ». Me Baduel ne cache pas sa colère contre « ce type d’agissements qui vise des avocats ou des magistrats et constitue des moyens de pressions », tout en ironisant sur les recherches entreprises sur lui : « Je suis avocat au barreau de Paris. Si mon casier judiciaire n’était pas vierge, je n’aurais pas le droit d’exercer… »
L’affaire, il est vrai illustre au minimum la volonté de Tayeb Benabderrahmane de rendre service à Rachida Dati. Dans un rapport de synthèse, les enquêteurs écrivent que dans leurs « nombreuses conversations » ils « se tutoyaient et utilisaient un langage très familier » – le lobbyiste l’appelle « ma Rach ». « J’entretenais des liens quasi familiaux avec Rachida », a déclaré Tayeb Benabderrahmane aux policiers. Ces messages ne témoignent « d’aucune proximité particulière », assure de son côté l’intéressée.
Elle raconte qu’ils se sont rencontrés « sans doute vers 2016 ». Tayeb Benabderrahmane, originaire de Gennevilliers, est un entrepreneur multicarte (déménagement, agence de voyages) et un lobbyiste. Il s’est lié à Yamina Benguigui, ancienne ministre déléguée à la francophonie sous François Hollande, laquelle l’a présenté à Rachida Dati. Le lobbyiste les surnomme « Marraine 1 » et « Marraine 2 ».
Quel services Benabderrahmane a t-il pu rendre à Dati pour estimer qu’elle lui devait autant ?