**Favorable à la légalisation de l’euthanasie [en Belgique à l’époque], l’ancien contrôleur des cas d’euthanasie au Pays-Bas Theo Boer s’inquiète de l’évolution de la loi dans son pays et met en garde les Français, dans une tribune au « Monde ».**
Dans votre pays, une convention citoyenne qui pourrait être amenée à proposer une légalisation du suicide assisté et de l’euthanasie va se tenir de décembre à mars 2023. Après la légalisation de l’euthanasie aux Pays-Bas en 2002, j’ai soutenu la loi et travaillé, de 2005 à 2014, pour les autorités chargées de contrôler les cas d’euthanasie. J’étais convaincu que les Néerlandais avaient trouvé le bon équilibre entre la compassion, le respect de la vie humaine et la garantie des libertés individuelles. Cependant, au fil des années, certaines évolutions m’ont inquiété de plus en plus.
Après une période initiale de stabilisation, nous avons assisté à une augmentation spectaculaire du nombre d’euthanasies, qui sont passées de 2 000, en 2002, à 7 800, en 2021, avec une augmentation continue en 2022. Dans certains endroits des Pays-Bas, jusqu’à 15 % des décès résultent d’une mort administrée. Le directeur sortant du Centre d’expertise sur l’euthanasie – qui fournit une aide à mourir à plus de 1 000 patients par an – s’attend à ce que le nombre d’euthanasies double, à brève échéance.
Nous avons également assisté à des évolutions dans la manière d’interpréter les critères juridiques. Au cours des premières années de l’euthanasie aux Pays-Bas, celle-là concernait presque exclusivement les adultes mentalement aptes et en phase terminale. Après quelques décennies, la pratique s’est étendue aux personnes souffrant de maladies chroniques, aux personnes handicapées, à celles souffrant de problèmes psychiatriques, aux adultes non autonomes ayant formulé des directives anticipées ainsi qu’aux jeunes enfants. Actuellement, nous discutons d’une extension aux personnes âgées sans pathologie.
Compte tenu de ces données, on peut s’attendre à ce que les défenseurs de l’aide à mourir en France plaident pour une loi plus restreinte que celle en vigueur aux Pays-Bas. Mais voici ma prédiction : toute législation autorisant l’aide à mourir sera considérée par certains comme une injustice et sera contestée devant les tribunaux.
Regardez le Canada, où l’euthanasie est devenue légale en 2016. Moins de deux ans plus tard, la Cour supérieure du Québec a jugé que la notion de maladie en phase terminale dans la loi canadienne est discriminatoire et, donc, inconstitutionnelle.
Pourquoi n’autoriser l’euthanasie que pour les patients en phase terminale, qui ont déjà accès à un éventail toujours plus large de soins palliatifs, alors que les malades chroniques peuvent souffrir plus intensément et beaucoup plus longtemps ? En 2020, nous avons décidé d’inclure également les malades psychiatriques. Cette pente glissante se pare des atours de la justice, de sorte que les prochaines étapes sont facilement prévisibles. Pourquoi seulement une mort assistée pour les personnes souffrant d’une maladie, et pas pour celles qui souffrent du manque de sens, de marginalisation, de la solitude, de la vie elle-même ?
Voilà le paradoxe de la légalisation de la mort administrée : ce qui est perçu comme une occasion bienvenue par ceux qui sont attachés à leur autodétermination devient rapidement une incitation au désespoir pour les autres.
J’ai vu littéralement des centaines de rapports d’euthanasie dans lesquels le souhait de protéger ses proches de l’agonie, de leur éviter d’être témoins de sa souffrance ou de devoir porter le fardeau des soins était l’une des raisons, sinon la raison essentielle, de demander une mort administrée. Dans une société où l’aide à mourir est accessible, les gens sont confrontés à l’un des choix les plus déshumanisants qui soient : est-ce que je veux continuer à vivre ou est-ce que je veux mettre fin à mes jours ?
[deleted]
Oui après l’histoire de cette fille de 21 ans euthanasiée en Belgique parce que traumatisée par les attentats de 2016, moi qui était plutôt favorable quoique méfiant je suis devenu fermement opposé.
Il n’y a pas d’euthanasie éthique possible dans une société capitaliste.
Le Canada, par exemple, assassine ses pauvres ; des personnes choisissent l’euthanasie non pas parce qu’elles veulent mourir, mais parce qu’elles n’ont pas les moyens de vivre dignement. [Cet article](https://www.spectator.co.uk/article/why-is-canada-euthanising-the-poor/) sur le sujet, qui évoque un certain nombre d’exemples, m’avait marquée.
L’euthanasie y est proposée de manière proactive aux patients, comme s’il s’agissait d’un traitement. L’ouverture aux malades souffrant de problèmes psychologiques est aussi un coup porté à la médecine : si l’euthanasie est un soin comme un autre, on a vite fait de choisir d’affirmer une personne suicidaire plutôt que d’essayer de l’aider à se soigner (et en plus, ça revient moins cher).
La problématique financière est d’ailleurs généralement absente des débats, mais qu’on ne s’y trompe pas, elle est réelle.
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**Favorable à la légalisation de l’euthanasie [en Belgique à l’époque], l’ancien contrôleur des cas d’euthanasie au Pays-Bas Theo Boer s’inquiète de l’évolution de la loi dans son pays et met en garde les Français, dans une tribune au « Monde ».**
Dans votre pays, une convention citoyenne qui pourrait être amenée à proposer une légalisation du suicide assisté et de l’euthanasie va se tenir de décembre à mars 2023. Après la légalisation de l’euthanasie aux Pays-Bas en 2002, j’ai soutenu la loi et travaillé, de 2005 à 2014, pour les autorités chargées de contrôler les cas d’euthanasie. J’étais convaincu que les Néerlandais avaient trouvé le bon équilibre entre la compassion, le respect de la vie humaine et la garantie des libertés individuelles. Cependant, au fil des années, certaines évolutions m’ont inquiété de plus en plus.
Après une période initiale de stabilisation, nous avons assisté à une augmentation spectaculaire du nombre d’euthanasies, qui sont passées de 2 000, en 2002, à 7 800, en 2021, avec une augmentation continue en 2022. Dans certains endroits des Pays-Bas, jusqu’à 15 % des décès résultent d’une mort administrée. Le directeur sortant du Centre d’expertise sur l’euthanasie – qui fournit une aide à mourir à plus de 1 000 patients par an – s’attend à ce que le nombre d’euthanasies double, à brève échéance.
Nous avons également assisté à des évolutions dans la manière d’interpréter les critères juridiques. Au cours des premières années de l’euthanasie aux Pays-Bas, celle-là concernait presque exclusivement les adultes mentalement aptes et en phase terminale. Après quelques décennies, la pratique s’est étendue aux personnes souffrant de maladies chroniques, aux personnes handicapées, à celles souffrant de problèmes psychiatriques, aux adultes non autonomes ayant formulé des directives anticipées ainsi qu’aux jeunes enfants. Actuellement, nous discutons d’une extension aux personnes âgées sans pathologie.
Compte tenu de ces données, on peut s’attendre à ce que les défenseurs de l’aide à mourir en France plaident pour une loi plus restreinte que celle en vigueur aux Pays-Bas. Mais voici ma prédiction : toute législation autorisant l’aide à mourir sera considérée par certains comme une injustice et sera contestée devant les tribunaux.
Regardez le Canada, où l’euthanasie est devenue légale en 2016. Moins de deux ans plus tard, la Cour supérieure du Québec a jugé que la notion de maladie en phase terminale dans la loi canadienne est discriminatoire et, donc, inconstitutionnelle.
Pourquoi n’autoriser l’euthanasie que pour les patients en phase terminale, qui ont déjà accès à un éventail toujours plus large de soins palliatifs, alors que les malades chroniques peuvent souffrir plus intensément et beaucoup plus longtemps ? En 2020, nous avons décidé d’inclure également les malades psychiatriques. Cette pente glissante se pare des atours de la justice, de sorte que les prochaines étapes sont facilement prévisibles. Pourquoi seulement une mort assistée pour les personnes souffrant d’une maladie, et pas pour celles qui souffrent du manque de sens, de marginalisation, de la solitude, de la vie elle-même ?
Voilà le paradoxe de la légalisation de la mort administrée : ce qui est perçu comme une occasion bienvenue par ceux qui sont attachés à leur autodétermination devient rapidement une incitation au désespoir pour les autres.
J’ai vu littéralement des centaines de rapports d’euthanasie dans lesquels le souhait de protéger ses proches de l’agonie, de leur éviter d’être témoins de sa souffrance ou de devoir porter le fardeau des soins était l’une des raisons, sinon la raison essentielle, de demander une mort administrée. Dans une société où l’aide à mourir est accessible, les gens sont confrontés à l’un des choix les plus déshumanisants qui soient : est-ce que je veux continuer à vivre ou est-ce que je veux mettre fin à mes jours ?
[deleted]
Oui après l’histoire de cette fille de 21 ans euthanasiée en Belgique parce que traumatisée par les attentats de 2016, moi qui était plutôt favorable quoique méfiant je suis devenu fermement opposé.
Il n’y a pas d’euthanasie éthique possible dans une société capitaliste.
Le Canada, par exemple, assassine ses pauvres ; des personnes choisissent l’euthanasie non pas parce qu’elles veulent mourir, mais parce qu’elles n’ont pas les moyens de vivre dignement. [Cet article](https://www.spectator.co.uk/article/why-is-canada-euthanising-the-poor/) sur le sujet, qui évoque un certain nombre d’exemples, m’avait marquée.
L’euthanasie y est proposée de manière proactive aux patients, comme s’il s’agissait d’un traitement. L’ouverture aux malades souffrant de problèmes psychologiques est aussi un coup porté à la médecine : si l’euthanasie est un soin comme un autre, on a vite fait de choisir d’affirmer une personne suicidaire plutôt que d’essayer de l’aider à se soigner (et en plus, ça revient moins cher).
La problématique financière est d’ailleurs généralement absente des débats, mais qu’on ne s’y trompe pas, elle est réelle.