En Centrafrique, le groupe Wagner étend son emprise sur le secteur du diamant

1 comment
  1. **Des individus liés à la société militaire privée russe ont créé un bureau d’export de diamants en 2019. Officiellement, son volume d’activité est très modeste. Officieusement, plusieurs acteurs du secteur décrivent un système de prédation qui s’étend.**

    Les apparences sont trompeuses. Lorsqu’il s’agit d’imaginer comment un groupe de mercenaires connu pour ses exactions écoule des diamants produits dans un pays en guerre, la Centrafrique, on imagine une transaction sous le manteau, dans l’arrière-salle d’une boutique de Bangui, sous le regard suspicieux d’hommes en armes, plutôt qu’une page Facebook publique tenue par une gemmologue fan de fitness et de point de croix.

    C’est pourtant sous ce visage rassurant que se présente Diamville. Cette enquête, menée par Mediapart, le réseau de médias [European Investigative Collaborations (EIC)](https://eic.network/), le projet [« All Eyes on Wagner »](https://alleyesonwagner.org/) et le [Dossier Center](https://dossier.center/) (voir la Boîte noire de cet article), démontre que cette discrète société centrafricaine d’import-export de diamants et d’or est une émanation du groupe Wagner, société militaire privée dirigée par Evgueni Prigojine, homme d’affaires russe proche de Vladimir Poutine, et souvent considérée comme le bras armé officieux du Kremlin à l’étranger.

    Alors que l’intérêt de Wagner pour les minerais est désormais avéré et partiellement documenté, c’est la première fois qu’une entreprise chargée de vendre et d’exporter ces pierres précieuses est identifiée, reliée à la galaxie Prigojine grâce à de nombreux faits et documents, et qu’une partie de ses méthodes sont détaillées par des sources locales qui ont accepté de prendre la parole, en dépit de risques très importants pour leur sécurité.

    **Une gemmologue russe en Centrafrique**

    Avant sa fermeture (voir plus bas), « Lanadiamanter » était une page Facebook sans grande prétention, comptant une vingtaine d’abonné·es. Son premier post datait de janvier 2020. La femme qui l’administrait, « Lana », se présentait comme gemmologue et y faisait la promotion de « diamants naturels » accessibles à toutes et tous, moyennant finances.

    On y trouvait des photos de diamants à vendre, de différentes couleurs et modèles – comme cet ovale de 2,03 carats mis en vente le 5 février 2020 ou ce duo de pierres taille émeraude de 0,35 et 0,32 carats, proposés le 30 janvier 2020 –, mais également des détails sur sa vie personnelle : sa collection de livres bazardés à prix d’ami lorsqu’elle déménage et n’a pas la place de tout prendre avec elle, des photos de tableaux au point de croix, ou encore des selfies sur le tapis de course remerciant son coach sportif.

    À première vue, rien ne relie « Lana » et ses diamants à la Centrafrique, et encore moins au business des mercenaires de Wagner, présents dans le pays depuis 2018, notamment pour assurer la sécurité du président de la République, Faustin-Archange Touadéra. Nous sommes pourtant en mesure d’affirmer que cette page Facebook et sa gérante sont liées aux activités de la société militaire privée russe.

    Avant de disparaître, la page « Lanadiamanter » affichait dans sa biographie la mention « DiamVille » et l’adresse mail de contact « villediam@gmail.com ».

    Une société dénommée Diamville est enregistrée depuis le 28 mars 2019 au registre du commerce de République centrafricaine sous le numéro CA/BG2019B519. Son activité déclarée est l’achat et l’import-export de diamants et d’or. L’adresse mail de contact est la même que celle de la page Facebook « Lanadiamanter » : villediam@gmail.com.

    Les liens entre la page Facebook et la société centrafricaine ne s’arrêtent pas là. Grâce, entre autres, à la vidéo postée sur YouTube d’une conférence où elle intervient, il est possible de déterminer l’identité de la gemmologue derrière « Lanadiamanter ». Elle s’appelle Svetlana Troitskaia et serait, selon son CV posté en ligne (supprimé depuis), une professionnelle expérimentée, ingénieure en physique du diamant, ayant travaillé pour une dizaine d’institutions publiques et privées et ayant enseigné à l’université d’État russe pour la prospection géologique (MGRI).

    De nationalité russe, Svetlana Troitskaia se dit basée à Moscou mais « prête à voyager ». C’est précisément ce qu’elle a fait ces dernières années.

    D’août 2018 à août 2021, l’experte en gemmologie indique avoir mené un « projet commercial » entre la « Russie et l’Afrique » : le « lancement d’une entreprise internationale » dont le nom n’est pas cité, mais pour laquelle elle était chargée de « l’approvisionnement, [de] l’évaluation des diamants bruts, [du] soutien technologique pour le traitement des diamants, [d]es opérations d’exportation et d’importation ». C’est la seule entreprise pour laquelle elle a travaillé dont elle ne cite pas le nom et/ou le site internet.

    Ses publications sur les réseaux sociaux ne font pourtant aucun doute : « l’entreprise internationale » qu’elle a contribué à lancer était la société Diamville, qu’elle cite à plusieurs reprises, comme le 8 janvier 2020, où elle poste cette annonce sur Facebook : « Tous les diamants sont disponibles pour vous ! Envoyez-moi un message – nous serons heureux de vous aider. Tous vos rêves [sont] à DiamVille. N’hésitez pas à demander », accompagnée de quatre photos montrant une quarantaine de diamants, apparemment prise dans son bureau.

    Le numéro de téléphone rattaché à la page Facebook « Lanadiamanter », qui fait la réclame de Diamville, est par ailleurs bien celui de la gemmologue – comme nous avons pu nous en assurer en l’appelant le 29 novembre.

    **Diamville, nouvel alias de Wagner en RCA**

    À Bangui, la société Diamville se fait discrète : pas de publicité, pas d’enseigne tapageuse. Elle possèderait juste un bureau situé dans une concession du quartier dit « des 200 Villas ».

    Comme d’autres entreprises liées à Wagner (voir [notre enquête](https://www.mediapart.fr/journal/international/260722/bois-contre-mercenaires-russes-comment-la-centrafrique-brade-une-foret-au-groupe-wagner) sur la société Bois Rouge [également disponible librement [ici](https://www.reddit.com/r/france/comments/w98vpx/bois_contre_mercenaires_russes_comment_la/)), son gérant est, officiellement, un ressortissant centrafricain : Bienvenu Patrick Setem Bonguende, indique le registre du commerce de RCA. Problème : l’ancien ministre des mines de Centrafrique a admis, [au détour d’un entretien donné en juin 2020 au média russe Sputnik](https://fr.sputniknews.africa/20200622/le-ministre-centrafricain-des-mines-sexprime-sur-un-nouvel-investisseur-russe-et-la-prospection-1043991009.html), que Diamville était une société russe.

    Deuxième problème : contacté par téléphone le 29 novembre, Bienvenu Patrick Setem Bonguende n’a pas pu nous dire s’il était ou non dirigeant de Diamville. Interrogé trois fois à ce sujet, il s’est contenté de répéter qu’ il pourrait « nous donner plus d’informations » le lendemain. Recontacté le 30 novembre, il n’était pas disponible pour nous répondre.

    Selon nos informations, Bienvenu Patrick Setem Bonguende serait en réalité le chauffeur d’une figure russe bien connue à Bangui : Dimitri Sytyi, cadre (civil) de Wagner et conseiller officieux du président centrafricain, Faustin-Archange Touadéra.

    Des documents relatifs à des communications téléphoniques, obtenus et analysés par l’ONG Dossier center et transmis à l’EIC, indiquent que Bienvenu Patrick Setem Bonguende est le « chauffeur » de Dimitri Sytyi. L’organisation Dossier center est financée par l’opposant russe Mikhaïl Khodorkovski. Trois journalistes travaillant pour elle ont été [assassinés](https://dossier.center/car-en/) en Centrafrique en juillet 2018, alors qu’ils enquêtaient sur les activités de Wagner dans le pays.

    Un acteur du secteur du diamant a confirmé à Mediapart que pour « faire comme si ça n’était pas eux », les ressortissants russes qui contrôlent Diamville « ont mis [l’entreprise] au nom de leur chauffeur ».

    Interrogé à ce sujet, Bienvenu Patrick Setem Bonguende a nié connaître Dimitri Sytyi et assuré ne pas être chauffeur.

    Dans une enquête publiée en juillet 2022, Mediapart, l’EIC et l’ONG OpenFacto démontraient qu’une autre entreprise centrafricaine, Bois Rouge, active dans l’exploitation forestière, était liée aux activités du groupe Wagner en République centrafricaine, et avait bénéficié d’un étonnant traitement de faveur de la part des autorités de ce pays. Détail intéressant : les sociétés Bois Rouge et Diamville ont été enregistrées le même jour au registre du commerce centrafricain, le 28 mars 2019. Leurs dirigeants respectifs, Bienvenu Patrick Setem Bonguende et Anastasie Naneth Yakoïma, sont amis sur Facebook.

    D’autres éléments viennent confirmer l’existence de liens étroits entre Diamville et la galaxie de sociétés détenues par Evgueni Prigojine. Parmi eux, trois séries de documents obtenus et analysés par Dossier Center.

Leave a Reply