
Philippe Chadrys [patron de la Sous-Direction antiterroriste (SDAT) en 2015] sur le 13-Novembre : « Sur 17 897 appels téléphoniques, trois se sont avérés décisifs pour l’enquête » [article en commentaires]

Philippe Chadrys [patron de la Sous-Direction antiterroriste (SDAT) en 2015] sur le 13-Novembre : « Sur 17 897 appels téléphoniques, trois se sont avérés décisifs pour l’enquête » [article en commentaires]
7 comments
*Notes : Entrevue réalisée par Matthieu Suc. Sur les attentats de 2015 et 2016 du point de vue préparation par l’EI et sur les services secrets de l’EI, je recommande l’excellent bouquin Les Espions de la Terreur par Matthieu Suc. A acheter en format poche car augmenté de plusieurs chapitres par rapport à l’édition grand format*
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**Actuel numéro 2 de la police judiciaire, Philippe Chadrys, alors patron de la Sous-Direction antiterroriste (SDAT), a piloté l’enquête sur les attentats du 13-Novembre. Il lève le voile sur les dessous de la plus grande enquête jamais menée en France.**
**Qu’étiez-vous en train de faire au moment où vous avez reçu le coup de fil qui vous a annoncé ce qui venait de se passer ?**
Philippe Chadrys : Je rentrais chez moi. Un peu avant 22 heures. Dans ces situations-là, vous avez le téléphone qui carillonne de partout. Personne ne sait réellement ce qui se passe, on sait juste que c’est grave. Parce qu’on nous parle assez vite de tirs, d’explosions, de dizaines de morts, de kamikazes. Donc je fais demi-tour et retourne à Levallois [le siège de la SDAT et de la DGSI – ndlr]. On rappelle les troupes mais, en réalité, ce principe est tellement intégré qu’au fil de la soirée arrivent des hommes, sans qu’on n’ait eu le temps de les appeler.
**À quoi pensez-vous dans ces moments-là ?**
On se dit : « Ça y est. » Avant ces attentats de novembre, la SDAT avait traité, et c’est pour nous le début de cette série sanglante, l’attaque au couteau par Bertrand Nzohabonayo du commissariat de Joué-les-Tours en décembre 2014, puis successivement les attentats de janvier, l’attaque de militaires par Moussa Coulibaly en février à Nice, l’attentat de Saint-Quentin-Fallavier, l’affaire Sid-Ahmed Ghlam et celle du Thalys. Pour cette dernière, son auteur avait quelque 285 cartouches de 7,62, le calibre du AK47. Nous étions donc conscients que l’État islamique projetait de commettre des attentats de haute intensité, des tueries de masse. Maintenant, bien sûr, cela ne nous a pas empêchés d’être surpris par l’ampleur du 13-Novembre.
**Cette nuit-là, quelle a été votre première décision ?**
On nous parle de plusieurs scènes de crime, d’une prise d’otages en cours. Dans le chaos qui commence à s’installer, il faut s’organiser. Je fais ouvrir la salle de crise de la SDAT. Quand j’arrive, quelques enquêteurs qui n’étaient pas encore partis du bureau sont déjà au téléphone. Notre première priorité, c’est avoir de l’information et la fiabiliser. D’autant qu’il y a un tas de fausses alertes qui tombent. On nous parle de fusillades aux Halles, de gens avec des armes sur l’autoroute.
Et puis nous devons déterminer si les opérations de police sont toujours en cours, où en sont les services de secours, si nos personnels vont pouvoir faire des constatations de manière sécurisée. Dans ces moments-là, le plus dur, c’est de gérer les priorités. Les urgences se superposent.
**Quand avez-vous été officiellement saisi de l’enquête ?**
Vers 23 heures, je reçois un appel de Camille Hennetier, cheffe de la section antiterroriste du parquet de Paris [Camille Hennetier fait partie des trois avocats généraux au procès des attentats du 13-Novembre – ndlr], qui me saisit officiellement, avec la DGSI, la brigade criminelle de la préfecture de police et l’ensemble de la Direction centrale de la police judiciaire (DCPJ). Camille Hennetier me précise qu’elle confie la coordination de l’enquête à la SDAT. Là, j’ai quand même un petit moment de stress… Je suis conscient des responsabilités qui vont nous incomber.
**En quoi consiste ce rôle de coordinateur ?**
La SDAT va devoir organiser le travail entre les différents services, répartir en bonne intelligence les investigations à effectuer au millier d’enquêteurs déployés un peu partout en France. Le service coordonnateur est l’interlocuteur unique du parquet, qui a besoin de points réguliers, plusieurs fois par jour. À l’issue des 11 jours d’enquête de flagrance, nous aurons transmis 5 338 procès-verbaux au parquet de Paris. Il faut rendre cela lisible. Il faut aussi gérer les 4 000 scellés, qu’il va falloir exploiter, les hiérarchiser. Et surtout en assurer la traçabilité. Sur une telle procédure, on ne peut pas se permettre d’avoir des actes qui soient frappés de nullité. La pression est à hauteur de la tâche qui nous incombe. Dès le premier soir, on sait qu’on va partir pour des années d’enquête.
**Y a-t-il eu des pressions politiques ? Si oui, de quelle nature ?**
Non, aucune. Ce que ma hiérarchie me dit, c’est : « Fais ton boulot ! » La pression, on se la met nous-même. Après, c’est à moi de ne pas la basculer sur les enquêteurs. Nous sommes un service spécialisé, j’ai à ce moment-là – des commissaires jusqu’aux gardiens de la paix – des hommes et de femmes extrêmement compétents, rompus à ce type d’affaires. Certains étaient déjà là lors des attentats commis par Mohammed Merah. Je n’ai pas besoin de leur expliquer ce qu’ils ont à faire, que les faits sont graves et qu’il faut aller vite.
**Par quoi démarre l’enquête en flagrance ?**
Il faut savoir combien on a d’auteurs, combien sont décédés. Pour déterminer s’il y en a en fuite. C’est le plus important : neutraliser la menace éventuelle de nouveaux attentats. Il faut identifier les terroristes au plus vite. Pour pouvoir dérouler derrière des investigations, notamment des perquisitions, des placements en garde à vue de leurs proches. Et donc on met en place ce que certains appellent « le rouleau compresseur de la police judiciaire ». C’est-à-dire la mobilisation de l’ensemble des effectifs de la DCPJ sur le territoire national. Cela se fait à travers le dispositif attentat.
**Comment se décline ce dispositif ?**
Il repose sur une articulation spécifique des services qui sont réorganisés en ateliers par thématique. Et en trois échelons. Le premier, l’échelon de commandement supérieur, est basé dans les locaux de la SDAT. Au sein de ce PC de crise, on installe le pôle « enquête et victimes », qui sera responsable de la procédure.
Le pôle « renseignement » est lui chargé de collecter de l’information, via le numéro d’urgence, le standard, les courriels, « les rens » des autres services. Vous ne pouvez pas prendre les éventuels tuyaux qui remontent sur un bout de papier. Le troisième pôle est dédié aux « relations internationales ». Un attentat, par nature, a souvent des ramifications à l’étranger. Ce sera le point d’entrée unique de tous nos échanges à l’international.
Second échelon, le niveau territorial. Les onze directions régionales ou zonales de la PJ s’organisent de la même manière, avec un PC de crise, un pôle « enquête et victimes », un pôle « renseignement ». Ce qui fait que quel que soit son poste, chacun a un interlocuteur en territoire ou au niveau national. Le troisième échelon est un peu plus particulier, il s’agit des scènes de crime.
**Lors de votre audition devant la commission d’enquête dédiée aux attentats, vous avez expliqué qu’avait régné une certaine confusion quant au nombre de ces scènes de crime…**
Oui. À 23 heures, le 13 novembre, on ne sait toujours pas combien il y a de scènes de crime. Parfois on nous en donne une, alors qu’en réalité c’est un poste médical avancé.
Entretien intéressant.
La conclusion sur les exigences d’un service comme la SDAT sont assez glaçantes. On comprend effectivement que le turnover soit important dans ces services.
C’est assez intense comme témoignage et sans langue de bois apparente.
Merci OP pour le partage.
Edit: et merci Mediapart pour l’interview!
>À sa demande, Philippe Chadrys a relu l’entretien avant publication.
Je trouve ça assez reglo de médiapart de le préciser. Après si je me rapelle bien la formation “vulgarisation et médiation scientifique” du CNRS que j’avais suivit comme thesard dans le cadre des “cours obligatoires de l’école doctorale” la relecture d’interview et l’attaché de presse c’est assez commun.
Putain. Merci.
> le buisson conspiratif
Je peux pas m’empêcher de sourire en pensant à un morceau de haie bien taillée en boule dans lequel y a 2 mecs qui dorment et conspirent en chuchotant.
Excellent article, c’est pour ça (et le journalisme d’investigation) que je finance mediapart.