Dans toute l’Europe, les prix augmentent et les salaires décrochent

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  1. **Avec une inflation de 10 %, le pouvoir d’achat des salariés subit un choc historique. A l’exception de quelques pays, la colère sociale demeure pourtant limitée. La BCE, elle, craint une spirale salaires-inflation similaire à celle des années 1970.**

    Au rez-de-chaussée de la Banque centrale européenne (BCE), dans l’un des immenses et caverneux halls d’entrée de la tour de quarante et un étages qui domine l’est de Francfort, en Allemagne, les membres du syndicat Ipso ont posé une affiche : « Une perte de 7,5 % de pouvoir d’achat. On peut faire mieux que ça ! » Les quelque 4 000 salariés de l’institution monétaire protestent contre la hausse de salaire de seulement 4 % qui leur est proposée, alors que l’inflation dans le pays dépasse désormais 11 %.

    Ironie mordante que ce bras de fer entre syndicats et patronat au cœur même de la BCE… Dans la même tour, sa présidente, Christine Lagarde, avertissait, jeudi 15 décembre, des risques d’une hausse trop importante des rémunérations à travers la zone euro. « [Nous prévoyons] que les salaires vont augmenter bien au-dessus de leur moyenne historique, ce qui va provoquer une hausse de l’inflation sur l’ensemble de notre période de prévision [de trois ans]. »

    L’inquiétude de la BCE est de voir se développer une spirale salaires-inflation similaire à celle des années 1970 : les prix augmentent, ce qui pousse les salariés à demander des rémunérations plus élevées, ce qui force les entreprises à augmenter leurs prix pour compenser la perte de bénéfice, ce qui provoque encore plus d’inflation… La vérité est pourtant que, à l’instar du personnel de la BCE, cette spirale est loin de se concrétiser.

    **Première grève en un siècle**

    Pour l’instant, les Européens – au sein de la zone euro mais aussi dans l’ensemble du Vieux Continent – subissent au contraire un violent décrochage de leur pouvoir d’achat. Selon la BCE elle-même, les salaires devraient augmenter de 4,5 % en 2022, et de 5,2 % en 2023. Pendant ce temps, l’inflation devrait être de 8,4 % cette année en moyenne, et de 6,3 % en 2023. « Je ne vois pas de spirale salaires-inflation », estime Frederik Ducrozet, le directeur de la recherche économique à Pictet Wealth Management, une société de gestion d’actifs.

    Pawel Adrjan est un économiste qui travaille pour Indeed, un site Internet de petites annonces d’embauche présent dans la plupart des pays d’Europe. Cela lui permet de connaître en temps réel le niveau de salaire proposé par les recruteurs, alors que les statistiques officielles sont souvent très en retard – dans la zone euro, celles-ci s’arrêtent actuellement au deuxième trimestre. « On constate que les salaires augmentent à un niveau historiquement élevé, mais qui demeure en dessous de l’inflation et qui commence à se stabiliser », note-t-il.

    Son étude conclut que les salaires à l’embauche fin novembre avaient progressé sur un an de 4,7 % en France, de 4,1 % en Italie, et de 3,9 % aux Pays-Bas comme en Espagne. Les seuls pays où la tension est plus forte sont l’Allemagne, à 6,9 %, et le Royaume-Uni, à 6,1 %. Mais dans tous les cas, la perte de pouvoir d’achat est sensible, oscillant entre 2,4 % (en France) et 8,5 % (en Italie).

    Ce choc provoque la montée d’un sérieux mécontentement social. Hors Union européenne (UE), le Royaume-Uni connaît son plus important mouvement social depuis 1989, avec des débrayages qui se succèdent tous les jours : cheminots, facteurs, douaniers, ambulanciers, salariés des autoroutes… Le 15 décembre, les infirmières ont mené la première grève de leur histoire, plus d’un siècle après la création de leur syndicat.

    **Mesure exceptionnelle**

    En Belgique, des milliers de travailleurs ont défilé à Bruxelles, vendredi 16 décembre, à l’appel du front commun des trois grandes organisations syndicales du pays. Ils réclamaient une augmentation des salaires bruts, une diminution de la fiscalité sur les revenus du travail, et un blocage des prix de l’énergie. Même en Autriche, pays où les grèves sont rarissimes, des mouvements sociaux d’ampleur ont touché deux secteurs stratégiques ces dernières semaines : la compagnie de chemin de fer nationale ÖBB et les brasseries.

    Cette colère sociale demeure pourtant contenue dans le reste de l’Europe. En Allemagne, les négociations salariales avec le très puissant syndicat IG Metall, l’un des plus importants d’Europe, ont servi de test. La chancellerie était très inquiète de ses revendications : une augmentation de 8 % pour les 3,9 millions d’employés de l’industrie du métal et de l’électronique, incluant l’automobile.

    Cette demande, qui intervenait en même temps que la hausse historique du salaire minimum de 9,82 à 12 euros de l’heure, était-elle susceptible de provoquer une vague de grèves ou de faillites d’entreprises ? D’altérer encore la compétitivité du « made in Germany », déjà très affecté par l’explosion des prix de l’énergie ? Le gouvernement allemand s’est alors résolu à briser la règle de l’autonomie des partenaires sociaux, sacro-sainte outre-Rhin.

    Exceptionnellement, le chancelier, Olaf Scholz, a réuni patronat et syndicats en amont des négociations, pour évoquer les conditions d’une possible modération salariale. Ces consultations se sont concrétisées par une défiscalisation, jusqu’à 3 000 euros, des primes versées aux salariés entre octobre 2022 et fin 2024. Ce dispositif a fortement allégé la pression sur les négociateurs dans l’industrie, qui se sont entendus avec IG Metall, à la mi-novembre, sur une augmentation de 8,5 % sur deux ans, assortie d’une prime de 3 000 euros, également payée en deux étapes.

    **Appels à la responsabilité**

    Le dispositif ne permet pas aux salariés de compenser totalement la perte de pouvoir d’achat qu’ils subissent à cause de l’inflation. Mais il leur offre une augmentation acceptable, adoucit la hausse des coûts pour les entreprises et permet d’assurer la paix sociale pendant deux ans. L’accord a été largement accepté côté salariés.

    Dans la chimie, qui emploie 580 000 personnes, un compromis semblable avait été trouvé quelques semaines plus tôt : une augmentation de 6,5 % sur deux ans, assortie de deux chèques de 1 500 euros chacun. En principe, aucune grève n’est permise pendant la durée de ces accords.

    En Espagne aussi, malgré quelques grèves ponctuelles ou sectorielles, les grands mouvements sociaux ont été évités pour l’instant. Mais les principaux syndicats, réputés peu conflictuels, considèrent qu’ils font preuve de responsabilité dans le contexte d’une crise liée à la guerre en Ukraine, déclenchée le 24 février, et commencent à hausser le ton. Ils ont prévenu que « si le patronat ne fait pas de même », l’année 2023 sera marquée par les grèves.

    Actuellement, les négociations espagnoles entre syndicats (CCOO et UGT) et patronat (CEOE) pour renégocier le cadre général d’augmentation des salaires sont au point mort. Le second s’oppose à toute révision salariale automatique, ce qui provoque la colère de Yolanda Diaz, la ministre espagnole du travail, une ancienne communiste. « Ce blocage empêche d’augmenter les salaires dans notre pays. Or, il est essentiel, face au coup si fort porté par l’inflation, que les revenus salariaux soient améliorés de manière substantielle. »

    Le pays le plus touché par la chute du pouvoir d’achat est l’Italie. Le choc, fortement accentué cette année, n’est cependant pas nouveau. Selon le dernier rapport sur les salaires, publié en novembre, de l’Organisation internationale du travail, la rémunération du travail y est plus faible en 2022… qu’en 2008. Beaucoup plus faible. En termes réels, les salaires italiens sont cette année inférieurs de 12 % à ceux enregistrés il y a quatorze ans, alors qu’éclatait la crise financière mondiale.

    **Le problème des bas salaires**

    Rome enregistre la plus forte baisse sur cette période de tous les pays du G20, loin derrière le recul de 4 % constaté au Royaume-Uni. L’inflation à laquelle l’Italie fait face depuis l’invasion de l’Ukraine (12,6 % en novembre sur un an), la plus forte des quarante dernières années, intervient après une période de stagnation des salaires entre 2020 et 2021 (+ 0,1 %, contre 1,7 % en moyenne dans l’UE).

    Face à cette inflation, les réponses en Italie ont été différentes selon les secteurs, avec des augmentations variables de salaires, allant de 3,3 % dans la construction à 9,3 % au sein des administrations publiques, mais dans tous les cas à des taux inférieurs à l’inflation. D’après les données de l’Institut national de la statistique, la perte de pouvoir d’achat liée à l’inflation dans les tranches de revenu les plus basses est de quatre points supérieurs à celle des plus élevées.

    En Italie, les bas salaires constituent un problème structurel, encore accentué par la conjoncture actuelle. Dans son rapport de novembre, l’Institut national d’analyse des politiques publiques a établi que 26 % seulement des travailleurs italiens déclarent des revenus supérieurs à 30 000 euros annuels, une proportion faible au niveau européen.

    Au-delà des augmentations sectorielles, la réponse à l’inflation que subissent les Italiens s’est limitée au niveau national par des mesures d’accompagnement destinées aux ménages et aux entreprises : des primes et des mesures fiscales ont été financées à hauteur de 21 milliards d’euros dans le budget qui doit être ratifié par le Parlement d’ici à la fin décembre. A Rome, comme dans le reste de l’UE, la question des salaires devrait demeurer au cœur des débats en 2023.

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