En France, des dizaines de résidentes ont été agressées ou violées au sein des maisons de retraite. Mediapart a enquêté pendant plusieurs mois sur une réalité sous-estimée et méconnue. Le nombre des victimes pourrait être « monstrueux », d’après le ministère des solidarités.
Sophie Boutboul (Youpress) et Leila Minano (Investigate Europe)
19 décembre 2022 à 12h59
Mise en garde
Cet article fait état de violences sexuelles, sa lecture peut être difficile.
« Quand ma sœur est arrivée pour la visite, ça venait juste d’arriver. » Autour de la table du salon de cette petite maison de la banlieue de Bourg-en-Bresse (Ain), il n’y a pas de silence gêné. Fabrice et Monique racontent avec force précision, ensemble. Le fils finit les phrases de sa mère, l’interrompt et reprend le fil du récit. « L’infirmière a dit à ma tante : “Il s’est passé quelque chose” et l’a empêchée de rentrer dans la chambre, souffle le petit-fils, 56 ans, de grands yeux bleus cachés derrière des lunettes rondes. Ce jour-là, ma grand-mère avait été retrouvée par terre, inconsciente, dans les toilettes du rez-de-chaussée. »
Le 7 avril 2013, Denise P., âgée de 93 ans, hémiplégique et résidente de l’Ehpad de Montrevel-en-Bresse, est découverte loin de sa chambre, inconsciente, le visage tuméfié en sang et sa protection hygiénique abaissée. Le médecin légiste qui l’examinera plus tard constatera « un traumatisme facial avec fracture, ainsi que des traces d’une agression sexuelle ».
Denise a été violée au sein même de sa maison de retraite, là où elle aurait dû se trouver en sécurité. Grâce à plusieurs semaines d’enquête, nous avons retrouvé la trace, depuis 2013 (voire notre boîte noire), d’une centaine de victimes de ces crimes judiciarisés. Il ne s’agit pourtant que de la face émergée de l’iceberg.
Leur nombre pourrait s’avérer « monstrueux », comme l’explique le ministère des solidarités. Les résidentes en Ehpad, vulnérables et souvent tenues au silence par leur état de santé, constituent en effet « des proies faciles », d’après l’ensemble des expert·es interrogé·es par Mediapart.
Ils avaient fait le ménage avant d’appeler la police.
Fabrice, petit-fils de Denise P.
L’agresseur de Denise P., qui serait une personne extérieure à l’établissement, n’a jamais été interpellé. La grand-mère de Fabrice avait pourtant décrit avec précision le violeur aux enquêteurs : un homme « entre 30 et 35 ans, les cheveux noirs courts, le visage rond, 1,70 mètre environ, de type européen ». Il l’aurait menacée de mort, avant de lui asséner un coup de poing au visage et de lui introduire ses « doigts dans les parties intimes ».
Malheureusement, à l’époque, les techniciens de l’identification criminelle n’avaient pu relever empreintes et ADN que sur une partie des objets appartenant à Denise. Pour une raison inconnue, la scène de crime avait « été nettoyée », comme l’ont noté les gendarmes dans leurs constatations, et la victime déplacée.
« Ils avaient fait le ménage ! Ils avaient même changé son fauteuil roulant avant de la monter dans sa chambre, c’est seulement après qu’ils ont appelé la police, ils ont attendu une heure et demie… », s’énerve le petit-fils, qui a lui-même exercé en Ehpad comme animateur social. Fabrice reste persuadé que, dans un premier temps, la direction a voulu faire passer l’agression pour une simple chute dans l’escalier, avant de s’apercevoir du viol en changeant la protection hygiénique.
Ma grand-mère s’est laissée mourir.
Fabrice, petit-fils de Denise P.
La famille dépose plainte le 11 avril 2013 et une information judiciaire est ouverte six mois plus tard pour viol sur personne vulnérable. Alors que la machine judiciaire se met lentement en marche, pour Denise P. la descente aux enfers commence. La résidente est hospitalisée après le viol et souffre, d’après l’expertise médicale, « d’un déficit fonctionnel temporaire total de 100 % […] de séquelles immédiates engendrées sur le plan neurologique et psychique et d’une aggravation de la perte d’autonomie ». Même après sa sortie de l’hôpital, la survivante « se laisse mourir », raconte tristement Fabrice. « Elle s’était recroquevillée, ne mangeait plus alors qu’elle était très gourmande. Ce n’était plus notre grand-mère. »
Monique fait défiler les photos de sa mère sur l’ordinateur du salon. Denise P. est entourée de ses enfants et petits-enfants lors de repas de famille. Dans ces traits rebondis et ce visage souriant, on a du mal à reconnaître le portrait tuméfié utilisé par les enquêteurs. En dépit du soutien de ses proches, la résidente ne s’en remettra jamais, elle décédera un an après son agression.
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En France, des dizaines de résidentes ont été agressées ou violées au sein des maisons de retraite. Mediapart a enquêté pendant plusieurs mois sur une réalité sous-estimée et méconnue. Le nombre des victimes pourrait être « monstrueux », d’après le ministère des solidarités.
Sophie Boutboul (Youpress) et Leila Minano (Investigate Europe)
19 décembre 2022 à 12h59
Mise en garde
Cet article fait état de violences sexuelles, sa lecture peut être difficile.
« Quand ma sœur est arrivée pour la visite, ça venait juste d’arriver. » Autour de la table du salon de cette petite maison de la banlieue de Bourg-en-Bresse (Ain), il n’y a pas de silence gêné. Fabrice et Monique racontent avec force précision, ensemble. Le fils finit les phrases de sa mère, l’interrompt et reprend le fil du récit. « L’infirmière a dit à ma tante : “Il s’est passé quelque chose” et l’a empêchée de rentrer dans la chambre, souffle le petit-fils, 56 ans, de grands yeux bleus cachés derrière des lunettes rondes. Ce jour-là, ma grand-mère avait été retrouvée par terre, inconsciente, dans les toilettes du rez-de-chaussée. »
Le 7 avril 2013, Denise P., âgée de 93 ans, hémiplégique et résidente de l’Ehpad de Montrevel-en-Bresse, est découverte loin de sa chambre, inconsciente, le visage tuméfié en sang et sa protection hygiénique abaissée. Le médecin légiste qui l’examinera plus tard constatera « un traumatisme facial avec fracture, ainsi que des traces d’une agression sexuelle ».
Denise a été violée au sein même de sa maison de retraite, là où elle aurait dû se trouver en sécurité. Grâce à plusieurs semaines d’enquête, nous avons retrouvé la trace, depuis 2013 (voire notre boîte noire), d’une centaine de victimes de ces crimes judiciarisés. Il ne s’agit pourtant que de la face émergée de l’iceberg.
Leur nombre pourrait s’avérer « monstrueux », comme l’explique le ministère des solidarités. Les résidentes en Ehpad, vulnérables et souvent tenues au silence par leur état de santé, constituent en effet « des proies faciles », d’après l’ensemble des expert·es interrogé·es par Mediapart.
Ils avaient fait le ménage avant d’appeler la police.
Fabrice, petit-fils de Denise P.
L’agresseur de Denise P., qui serait une personne extérieure à l’établissement, n’a jamais été interpellé. La grand-mère de Fabrice avait pourtant décrit avec précision le violeur aux enquêteurs : un homme « entre 30 et 35 ans, les cheveux noirs courts, le visage rond, 1,70 mètre environ, de type européen ». Il l’aurait menacée de mort, avant de lui asséner un coup de poing au visage et de lui introduire ses « doigts dans les parties intimes ».
Malheureusement, à l’époque, les techniciens de l’identification criminelle n’avaient pu relever empreintes et ADN que sur une partie des objets appartenant à Denise. Pour une raison inconnue, la scène de crime avait « été nettoyée », comme l’ont noté les gendarmes dans leurs constatations, et la victime déplacée.
« Ils avaient fait le ménage ! Ils avaient même changé son fauteuil roulant avant de la monter dans sa chambre, c’est seulement après qu’ils ont appelé la police, ils ont attendu une heure et demie… », s’énerve le petit-fils, qui a lui-même exercé en Ehpad comme animateur social. Fabrice reste persuadé que, dans un premier temps, la direction a voulu faire passer l’agression pour une simple chute dans l’escalier, avant de s’apercevoir du viol en changeant la protection hygiénique.
Ma grand-mère s’est laissée mourir.
Fabrice, petit-fils de Denise P.
La famille dépose plainte le 11 avril 2013 et une information judiciaire est ouverte six mois plus tard pour viol sur personne vulnérable. Alors que la machine judiciaire se met lentement en marche, pour Denise P. la descente aux enfers commence. La résidente est hospitalisée après le viol et souffre, d’après l’expertise médicale, « d’un déficit fonctionnel temporaire total de 100 % […] de séquelles immédiates engendrées sur le plan neurologique et psychique et d’une aggravation de la perte d’autonomie ». Même après sa sortie de l’hôpital, la survivante « se laisse mourir », raconte tristement Fabrice. « Elle s’était recroquevillée, ne mangeait plus alors qu’elle était très gourmande. Ce n’était plus notre grand-mère. »
Monique fait défiler les photos de sa mère sur l’ordinateur du salon. Denise P. est entourée de ses enfants et petits-enfants lors de repas de famille. Dans ces traits rebondis et ce visage souriant, on a du mal à reconnaître le portrait tuméfié utilisé par les enquêteurs. En dépit du soutien de ses proches, la résidente ne s’en remettra jamais, elle décédera un an après son agression.