En Ukraine, les espions russes ne sont pas à la fête

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  1. **À l’occasion de la « journée du tchékiste », Mediapart a interrogé une quinzaine d’agents ou chercheurs pour comprendre pourquoi les services de renseignement russes sont tenus en échec en Ukraine. Des ratés devenus récurrents ces dernières années. Le mythe du KGB a-t-il vécu ?**

    Igor Nikolaïevitch Kovalenko a besoin d’un logement. Vite et bien situé. En ce mois de février 2022, celui qu’une organisation non gouvernementale ukrainienne présente comme [le chef du bureau 9](https://sanctions.nazk.gov.ua/sanction-person/1076/) au sein du département des informations opérationnelles (DOI) du FSB, l’héritier du KGB, doit s’assurer que le gouvernement fantoche prévu soit bien aux manettes de l’Ukraine quand l’armée russe aura atteint Kyiv. Il ne faut donc pas traîner.

    Durant des années, Kovalenko et ses hommes ont soudoyé des politiques ukrainiens. Le 18 février, il téléphone à l’un de ses subordonnés au FSB pour avoir l’adresse de l’appartement et le numéro de téléphone d’un de leurs informateurs infiltrés au sein de la présidence de Volodymyr Zelensky. Crâne rasé, barbe de trois jours et ventre bedonnant de celui qui n’a plus l’habitude de se priver, Kovalenko se verrait bien occuper l’appartement de la taupe, dans un quartier verdoyant et surplombant le Dniepr.

    Ladite taupe, qui sera arrêtée et interrogée par les services de sécurité ukrainiens, avouera avoir été contactée, dans les jours précédant la guerre, par le FSB, qui lui avait donné pour consignes de quitter la capitale et… de laisser les clés de son appartement. L’officier Igor Nikolaïevitch Kovalenko n’aura pas le loisir de profiter de la vue offerte par ce logement, l’armée russe ne parvenant jamais à s’approcher de la capitale ennemie.

    Le [Washington Post](https://www.washingtonpost.com/world/interactive/2022/russia-fsb-intelligence-ukraine-war/?itid=lk_inline_manual_1), qui a révélé les préoccupations d’hébergement de Kovalenko, voit dans cet exemple la manifestation de « l’énorme responsabilité » portée par le FSB dans l’échec du plan de guerre russe « et l’orgueil qui l’a animé ». Un échec qui contraste avec l’un des faits d’armes connus du DOI lors de l’annexion de la Crimée. Le département avait rédigé un faux rapport attribué aux services de sécurité ukrainiens, suggérant que Kyiv avait financé l’opposition au Turkménistan afin de saper les liens entre ces deux républiques de l’ex-URSS. Même les autres services de renseignement russes avaient cru à l’authenticité du document… C’était il y a huit ans. Une autre époque.

    Le 20 décembre 1917, l’Okhrana tsariste était remplacée par la Tchéka bolchévique. Depuis, cette date est célébrée en Russie comme « la journée du tchékiste », rebaptisée sous Boris Eltsine « la journée de l’employé des organes de sécurité ». À cette occasion, Mediapart a cherché à comprendre pourquoi Igor Kovalenko et ses amis ont, ces dernières années, multiplié les déconvenues.

    Le découpage des services secrets à l’ère post-soviétique est simple, en théorie.

    – Au FSB (*Federalnaïa sloujba bezopasnosti Rossiyskoï Federatsii*, l’héritier du KGB), la sécurité intérieure, la lutte antiterroriste et le contre-espionnage.

    – Au SVR (*Sloujba vnechneï razvedki*), le renseignement extérieur.

    – Au GRU (*Glavnoe razvedyvatel’noe upravlenie*), le renseignement militaire.

    Bien que le FSB soit un service de sécurité intérieure, au même titre que le FBI (Federal Bureau of Investigation, États-Unis) ou la DGSI (Direction générale de la sécurité intérieure, France), il a obtenu le droit de mener des opérations à l’étranger à la fin des années 1990, dans les pays que son directeur de l’époque, un certain Vladimir Poutine, considérait comme faisant toujours partie de la sphère d’influence de la Russie.

    **650 enquêtes ouvertes pour trahison**

    Avant même de débuter sur le champ de bataille, une guerre – secrète – a opposé les services de renseignement russes et ukrainiens. Une guerre entre frères ennemis. Le SBU ukrainien est un descendant direct du KGB. Il occupe d’ailleurs son ancien siège à Kyiv, est structuré à la manière de son prédécesseur soviétique. Et, avec 27 000 agents, ses effectifs sont cinq fois plus nombreux que ceux de la DGSI. Tout sauf un parent pauvre. Il bénéficie, de surcroît, du renfort des agences de renseignement occidentales, celles des États-Unis en tête.

    Le docteur Paul Maddrell, historien britannique à l’université de Loughborough, veut y voir le signe de la défaite des Russes : « Ils font la guerre à l’Ukraine mais aussi aux services de renseignement américains, anglais, français, etc. Donc ils vont échouer. »

    Cette coopération internationale n’a pas empêché les cafouillages et les erreurs d’analyse. Les services de renseignement des États-Unis criaient depuis des mois que Poutine allait envahir l’Ukraine mais avaient sous-estimé la capacité de l’Ukraine à résister. De leur côté, les services ukrainiens ne croyaient pas aux alertes américaines, au vu de ce que leur rapportaient leurs propres espions à propos des troupes russes amassées de l’autre côté de la frontière, avec des soldats qui troquaient du carburant contre de l’alcool…

    Mais ces erreurs conjoncturelles n’ont pas l’épaisseur de celles, qui semblent structurelles, de l’appareil de renseignement russe. Selon l’article précité du Washington Post, le FSB était en possession de sondages établissant que la population ukrainienne ne réserverait pas bon accueil à l’envahisseur et était même prête à prendre les armes, ce qui n’a pas empêché le FSB d’écrire le contraire dans ses notes transmises au Kremlin.

    « C’est là un phénomène souvent constaté dans les régimes autoritaires où personne n’ose contredire le chef, souligne Olivier Schmitt, professeur au Center for War Studies, au Danemark. Les agents qui dépendent de son bon vouloir pour leur propre sécurité et leur richesse ont tendance à s’auto-intoxiquer et avoir un biais de confirmation. »

    Un biais qui n’aurait pas été partagé par tous les services russes, comme le détaille le doctorant Cyril Gélibter, qui boucle un article sur le sujet. « Deux branches du FSB ont recruté des sources dans le cadre des préparatifs de la guerre : le DOI et la direction du renseignement des gardes-frontières du FSB. En revanche, Sergueï Narychkine, le patron du SVR, n’était pas du tout favorable à une invasion. C’est d’ailleurs sans doute pour cette raison que Poutine l’a humilié publiquement trois jours avant le début des hostilités. »

    Un ancien du contre-espionnage français, qui a commencé sa carrière dans la section « Russie » à la DST, souligne de son côté « la finesse » des agents du SVR, formés dans les écoles les plus prestigieuses, cultivés et diplomates. Et surtout « meilleurs connaisseurs de leurs cibles ainsi que des univers dans lesquels ils évoluent ».

    Un autre ancien du contre-espionnage, Michel Guérin, qui termina sa carrière en 2019 à la tête de l’inspection générale de la DGSI et qui vient de coécrire un livre à propos de la guerre froide (lire en Boîte noire), appelle à l’humilité. « Est-ce qu’il y a eu une carence du renseignement ? A priori, on peut le penser. Mais il faut rester modeste. En réalité, on ne sait pas grand-chose de leur activité sur le terrain, de la part qui leur incombe dans la mauvaise évaluation de l’information et celle du décideur politique. »

    Le doctorant Cyril Gélibter pointe le travail d’analyse insuffisamment valorisé à ses yeux par le Kremlin. Il s’appuie notamment sur l’exemple donné par Yuri Vasilyevich Kurnosov, un ancien du FSB, dans son livre Analyse et renseignement. Réflexions d’un professionnel, paru en Russie en 2017. Kurnosov écrit qu’en 2002, ils n’étaient que trois analystes dédiés au conflit en Tchétchénie… Et Gélibter d’insister en évoquant un discours de Poutine en 2013, déclarant devant une assemblée d’espions à propos des notes de renseignement : « C’est inutile ! Ce n’est pas des faits, ce n’est que le point de vue d’un analyste. Je le sais, j’en ai écrit. »

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