**Après la profanation du carré musulman du cimetière de Mulhouse, notre chroniqueur Nicolas Lebourg s’interroge sur la généalogie de ces actes. S’ils s’inscrivent dans un climat délétère, on ne saurait les réduire à de simples faits d’actualité. Surtout si l’on s’attarde sur le devenir du récit autour du cimetière de Carpentras en 1990.**
Depuis trente ans, les violences contre les objets de mémorialisation sont fréquentes, et touchent diversement les lieux d’inhumation selon leurs confessions. Alors que les tombes du carré musulman du cimetière de Mulhouse ont été vandalisées le week-end dernier et qu’on apprend ce lundi que le Mont-Valérien a été l’objet de graffiti anti-passe sanitaire, il convient d’examiner les ressorts de ces actions de profanation.
**Un traumatisme fondateur**
La question des profanations de cimetières devient politique quand, dans la nuit du 8 au 9 mai 1990, un groupe de skinheads néonazis vandalise les tombes du cimetière juif de Carpentras, en exhume un cadavre auprès duquel il place un pied de parasol, dans une parodie d’empalement. L’acte a des conséquences multiples.
Il provoque une flambée d’activisme. La Direction centrale des renseignements généraux (DCRG, ancêtre de la DGSI) enregistre une hausse des actions d’extrême droite (25 actions et 283 menaces en mai, contre 8 actions et 37 menaces en avril), antisémites (9 en mai 1990, alors que les quatre premiers mois de l’année n’en avaient compté que 2) et racistes (en mai, 11 actions, dont 7 contre des Maghrébins, contre 2 en avril).
Les événements de Carpentras lancent aussi une dynamique. Dans le mois suivant, sept villes connaissent des profanations, ainsi que neuf autres pays sur quatre continents, provoquant une quarantaine d’arrestations, avec plusieurs profils de délinquants ainsi résumés par une note de la DCRG :
« Si une bonne partie d’entre eux se situe bien dans la mouvance d’extrême droite (skinhead notamment), une minorité seulement milite au sein de formations structurées. Les autres sont sans motivation réellement antisémite ou raciste, mais plutôt par mimétisme ou pulsion de transgression d’un interdit. On compte parmi eux des déséquilibrés et aussi des éléments très jeunes. »
Ce caractère confus est fortifié par la prolifération des fausses revendications de l’acte. En une semaine, fleurissent des pseudo-revendications de groupuscules inconnus, comme le « Groupe Mohamed El Boukhina », le « Mouvement européen antijuif », les « Fous d’Allah » et un « Ordre teutonique », et même usurpant des identités réelles, telles que le Front national ou le Mouvement initiative et liberté.
Pour ne rien arranger, le cimetière de Saint-Herblain est profané à son tour avec des inscriptions « Carpentras=vengé », « Le Pen = SS », etc. En fait, c’est l’œuvre de trois skinheads qui expliqueront à leur procès avoir voulu « faire bouger l’opinion publique dans le sens contraire » – ce qui n’empêchait pas le FN, un an après le jugement des coupables, d’affirmer que l’acte était dû aux antifas. Alors, qui profane et pourquoi ?
**Ce que profaner veut dire**
Dans le cadre du programme de recherche [« Violences et radicalités militantes »](https://www.cairn.info/violences-politiques-en-france–9782724627305.htm) (Vioramil), nous avons relevé 58 actions politiques visant des cimetières entre 1986 et 2016. Une trentaine sont d’ordre antisémite, moitié moins islamophobes. S’il a fallu attendre Carpentras pour que ce type de faits intègre l’agenda médiatique, il s’avère que 16 de ces événements avaient eu lieu antérieurement. Les naziskins sont à l’origine de la plupart de ces actes, qui sont concentrés dans l’est du pays, Alsace-Lorraine en tête.
Le très petit milieu de l’extrême droite radicale pagano-satanique est responsable des actions les plus virulentes, mais avec une motivation antichrétienne. Ainsi ce corps d’une décédée extrait de sa tombe, un crucifix planté à l’envers dans son thorax et son visage défoncé avec une plaque de marbre. Ou cet assassinat d’un abbé de 33 coups de couteau.
Ces éléments désignent la part « esthétique » qu’emprunte la violence de la radicalité de droite : elle frappe à l’intérieur de la société, et non l’État. Elle ne vise pas une efficacité politique structurelle mais la satisfaction d’un désir présent, d’abord constitué d’une volonté d’épuration ethnoculturelle du corps social – désir si intense et si peu soucieux de productivité qu’il recouvre ici jusqu’aux lieux d’inhumation.
L’intensité est des plus manifeste : si les attaques d’extrême droite contre des biens relevées par Vioramil touchent à 69 % des biens privés, ces derniers sont à 59 % des lieux de culte et à 29 % des tombes, soulignant ainsi parfaitement comment le racisme est à la fois biologique et culturel, et non l’un ou l’autre.
**Quel impact social ?**
Chaque vandalisation de cimetière provoque un profond émoi local, mais guère de bruit national. Comment le saisir ? La profanation de Carpentras en est la clé. Elle provoque le sursaut d’un antiracisme populaire et unitaire : le 14 mai 1990, 200 000 personnes, le président de la République François Mitterrand en tête, défilent à Paris derrière une banderole « Non au racisme, non à l’antisémitisme », à la suite d’un appel « pour la justice, la liberté et la démocratie ».
Face aux nombreux politiques mettant en cause le FN dans la création du climat ayant permis l’acte, le parti répond en dénonçant un complot destiné à lui nuire – Jean-Marie Le Pen n’hésitant pas à affirmer qu’il s’agirait d’un coup des services secrets soviétiques pour freiner le FN. Ce storytelling bénéficie d’un absolu soutien médiatique : partout est évoquée la piste d’une manipulation pour accuser l’extrême droite.
Devant les caméras, Gilbert Collard, qui a alors l’image d’un avocat antiraciste, brandit une enveloppe (vide) censée contenir les noms des jeunes coupables protégés par les notables et dénonce « un mensonge d’État ». La thèse est relayée en « prime time » par une émission de TF1, et jusque dans le magazine L’Histoire. Le FN organise même des manifestations pour réclamer des excuses (voir visuel ci-contre).
En fait, le parti tente une prise de judo. Jean-Yves Le Gallou, l’un de ses principaux cadres d’alors (devenu aujourd’hui un soutien d’Éric Zemmour), explique aux journalistes Dominique Albertini et David Doucet que les réactions ont été « infiniment plus dures » que lors du « point de détail » de Le Pen parlant des chambres à gaz : « Carpentras, c’est massif. Massif. C’est cette affaire qui va casser la montée du FN. »
C’est au nom de la réparation du complot que Jean-Marie Le Pen envoya Marion Maréchal dans cette circonscription. Le soir de son élection comme députée, elle lança : « L’outrage infligé à Jean-Marie est nettoyé. Justice est faite ! »
**Les effets du contre-récit**
Le retournement est devenu vérité imposée. Nul ne réagit quand Éric Zemmour fustige « la manipulation de Carpentras » dans une chronique radio reprise dans [un ouvrage de 2016](https://fr.wikipedia.org/wiki/Un_quinquennat_pour_rien). En 2012, les journalistes Philippe Cohen et Pierre Péan vont même aller jusqu’à [nier dans un livre](https://www.franceculture.fr/oeuvre-le-pen-une-histoire-francaise-de-philippe-cohen) qu’il y aurait alors eu un regain de violences racistes et antisémites. Dans tous les cas, l’évidence est dès lors imposée : tout cela n’est que mensonges pour nuire au FN.
Le faux n’est pas seulement devenu un moment du vrai : il l’a remplacé.
La post-vérité impose son contre-discours. S’il n’y a plus 200 000 personnes à protester dans la rue quand des individus affirment que non seulement juifs ou musulmans ne peuvent fouler la terre de France, mais qu’ils ne doivent pas non plus y reposer, ce n’est pas seulement parce que le mouvement antiraciste s’est atomisé. C’est surtout parce que nous avons laissé la vérité devenir un palimpseste.
___________________
**BOITE NOIRE**
Nicolas Lebourg est historien, spécialiste des radicalités politiques. Il a notamment publié Les Droites extrêmes (Seuil, 2015) avec Jean-Yves Camus, et Lettres aux Français qui croient que cinq ans d’extrême droite remettraient la France debout (Les Échappés, 2016). Il a fait partie des chercheurs mobilisés par Mediapart pour décortiquer les enjeux politiques autour du FN lors de la dernière campagne présidentielle et collabore depuis régulièrement à Mediapart.
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**Après la profanation du carré musulman du cimetière de Mulhouse, notre chroniqueur Nicolas Lebourg s’interroge sur la généalogie de ces actes. S’ils s’inscrivent dans un climat délétère, on ne saurait les réduire à de simples faits d’actualité. Surtout si l’on s’attarde sur le devenir du récit autour du cimetière de Carpentras en 1990.**
Depuis trente ans, les violences contre les objets de mémorialisation sont fréquentes, et touchent diversement les lieux d’inhumation selon leurs confessions. Alors que les tombes du carré musulman du cimetière de Mulhouse ont été vandalisées le week-end dernier et qu’on apprend ce lundi que le Mont-Valérien a été l’objet de graffiti anti-passe sanitaire, il convient d’examiner les ressorts de ces actions de profanation.
**Un traumatisme fondateur**
La question des profanations de cimetières devient politique quand, dans la nuit du 8 au 9 mai 1990, un groupe de skinheads néonazis vandalise les tombes du cimetière juif de Carpentras, en exhume un cadavre auprès duquel il place un pied de parasol, dans une parodie d’empalement. L’acte a des conséquences multiples.
Il provoque une flambée d’activisme. La Direction centrale des renseignements généraux (DCRG, ancêtre de la DGSI) enregistre une hausse des actions d’extrême droite (25 actions et 283 menaces en mai, contre 8 actions et 37 menaces en avril), antisémites (9 en mai 1990, alors que les quatre premiers mois de l’année n’en avaient compté que 2) et racistes (en mai, 11 actions, dont 7 contre des Maghrébins, contre 2 en avril).
Les événements de Carpentras lancent aussi une dynamique. Dans le mois suivant, sept villes connaissent des profanations, ainsi que neuf autres pays sur quatre continents, provoquant une quarantaine d’arrestations, avec plusieurs profils de délinquants ainsi résumés par une note de la DCRG :
« Si une bonne partie d’entre eux se situe bien dans la mouvance d’extrême droite (skinhead notamment), une minorité seulement milite au sein de formations structurées. Les autres sont sans motivation réellement antisémite ou raciste, mais plutôt par mimétisme ou pulsion de transgression d’un interdit. On compte parmi eux des déséquilibrés et aussi des éléments très jeunes. »
Ce caractère confus est fortifié par la prolifération des fausses revendications de l’acte. En une semaine, fleurissent des pseudo-revendications de groupuscules inconnus, comme le « Groupe Mohamed El Boukhina », le « Mouvement européen antijuif », les « Fous d’Allah » et un « Ordre teutonique », et même usurpant des identités réelles, telles que le Front national ou le Mouvement initiative et liberté.
Pour ne rien arranger, le cimetière de Saint-Herblain est profané à son tour avec des inscriptions « Carpentras=vengé », « Le Pen = SS », etc. En fait, c’est l’œuvre de trois skinheads qui expliqueront à leur procès avoir voulu « faire bouger l’opinion publique dans le sens contraire » – ce qui n’empêchait pas le FN, un an après le jugement des coupables, d’affirmer que l’acte était dû aux antifas. Alors, qui profane et pourquoi ?
**Ce que profaner veut dire**
Dans le cadre du programme de recherche [« Violences et radicalités militantes »](https://www.cairn.info/violences-politiques-en-france–9782724627305.htm) (Vioramil), nous avons relevé 58 actions politiques visant des cimetières entre 1986 et 2016. Une trentaine sont d’ordre antisémite, moitié moins islamophobes. S’il a fallu attendre Carpentras pour que ce type de faits intègre l’agenda médiatique, il s’avère que 16 de ces événements avaient eu lieu antérieurement. Les naziskins sont à l’origine de la plupart de ces actes, qui sont concentrés dans l’est du pays, Alsace-Lorraine en tête.
Le très petit milieu de l’extrême droite radicale pagano-satanique est responsable des actions les plus virulentes, mais avec une motivation antichrétienne. Ainsi ce corps d’une décédée extrait de sa tombe, un crucifix planté à l’envers dans son thorax et son visage défoncé avec une plaque de marbre. Ou cet assassinat d’un abbé de 33 coups de couteau.
Ces éléments désignent la part « esthétique » qu’emprunte la violence de la radicalité de droite : elle frappe à l’intérieur de la société, et non l’État. Elle ne vise pas une efficacité politique structurelle mais la satisfaction d’un désir présent, d’abord constitué d’une volonté d’épuration ethnoculturelle du corps social – désir si intense et si peu soucieux de productivité qu’il recouvre ici jusqu’aux lieux d’inhumation.
L’intensité est des plus manifeste : si les attaques d’extrême droite contre des biens relevées par Vioramil touchent à 69 % des biens privés, ces derniers sont à 59 % des lieux de culte et à 29 % des tombes, soulignant ainsi parfaitement comment le racisme est à la fois biologique et culturel, et non l’un ou l’autre.
**Quel impact social ?**
Chaque vandalisation de cimetière provoque un profond émoi local, mais guère de bruit national. Comment le saisir ? La profanation de Carpentras en est la clé. Elle provoque le sursaut d’un antiracisme populaire et unitaire : le 14 mai 1990, 200 000 personnes, le président de la République François Mitterrand en tête, défilent à Paris derrière une banderole « Non au racisme, non à l’antisémitisme », à la suite d’un appel « pour la justice, la liberté et la démocratie ».
Face aux nombreux politiques mettant en cause le FN dans la création du climat ayant permis l’acte, le parti répond en dénonçant un complot destiné à lui nuire – Jean-Marie Le Pen n’hésitant pas à affirmer qu’il s’agirait d’un coup des services secrets soviétiques pour freiner le FN. Ce storytelling bénéficie d’un absolu soutien médiatique : partout est évoquée la piste d’une manipulation pour accuser l’extrême droite.
Devant les caméras, Gilbert Collard, qui a alors l’image d’un avocat antiraciste, brandit une enveloppe (vide) censée contenir les noms des jeunes coupables protégés par les notables et dénonce « un mensonge d’État ». La thèse est relayée en « prime time » par une émission de TF1, et jusque dans le magazine L’Histoire. Le FN organise même des manifestations pour réclamer des excuses (voir visuel ci-contre).
En fait, le parti tente une prise de judo. Jean-Yves Le Gallou, l’un de ses principaux cadres d’alors (devenu aujourd’hui un soutien d’Éric Zemmour), explique aux journalistes Dominique Albertini et David Doucet que les réactions ont été « infiniment plus dures » que lors du « point de détail » de Le Pen parlant des chambres à gaz : « Carpentras, c’est massif. Massif. C’est cette affaire qui va casser la montée du FN. »
C’est au nom de la réparation du complot que Jean-Marie Le Pen envoya Marion Maréchal dans cette circonscription. Le soir de son élection comme députée, elle lança : « L’outrage infligé à Jean-Marie est nettoyé. Justice est faite ! »
**Les effets du contre-récit**
Le retournement est devenu vérité imposée. Nul ne réagit quand Éric Zemmour fustige « la manipulation de Carpentras » dans une chronique radio reprise dans [un ouvrage de 2016](https://fr.wikipedia.org/wiki/Un_quinquennat_pour_rien). En 2012, les journalistes Philippe Cohen et Pierre Péan vont même aller jusqu’à [nier dans un livre](https://www.franceculture.fr/oeuvre-le-pen-une-histoire-francaise-de-philippe-cohen) qu’il y aurait alors eu un regain de violences racistes et antisémites. Dans tous les cas, l’évidence est dès lors imposée : tout cela n’est que mensonges pour nuire au FN.
Le faux n’est pas seulement devenu un moment du vrai : il l’a remplacé.
La post-vérité impose son contre-discours. S’il n’y a plus 200 000 personnes à protester dans la rue quand des individus affirment que non seulement juifs ou musulmans ne peuvent fouler la terre de France, mais qu’ils ne doivent pas non plus y reposer, ce n’est pas seulement parce que le mouvement antiraciste s’est atomisé. C’est surtout parce que nous avons laissé la vérité devenir un palimpseste.
___________________
**BOITE NOIRE**
Nicolas Lebourg est historien, spécialiste des radicalités politiques. Il a notamment publié Les Droites extrêmes (Seuil, 2015) avec Jean-Yves Camus, et Lettres aux Français qui croient que cinq ans d’extrême droite remettraient la France debout (Les Échappés, 2016). Il a fait partie des chercheurs mobilisés par Mediapart pour décortiquer les enjeux politiques autour du FN lors de la dernière campagne présidentielle et collabore depuis régulièrement à Mediapart.