
Plus de 30 000 locataires de HLM parisiens n’arrivent plus à payer leur loyer. Le trou dans la caisse dépasse les 71 millions d’euros pour la Ville. Un phénomène renforcé depuis la crise sanitaire et avec la hausse des prix de l’énergie.
Certains locataires de HLM parisiens doivent cinq ou six ans de loyer. (Illustration) Jean-Christophe Marmara
Certains locataires de HLM parisiens doivent cinq ou six ans de loyer. (Illustration) Jean-Christophe Marmara
Par Céline Carez
Le 22 décembre 2022 à 06h00
Précarité grandissante, fragilité psychologique, inflation… Les raisons sont multiples. Mais le résultat est là, grave : plus de 30 000 locataires de HLM parisiens n’arrivent plus à payer leur loyer auprès des trois bailleurs sociaux de la Ville. D’autres organismes ne dépendant pas de la mairie rencontrent les mêmes problèmes. Et les mois qui se profilent, sur fond de crise énergétique, pour 2023 mais aussi 2024, inquiètent. Un contexte généralisé à la France entière, l’Union sociale pour l’habitat (USH) ayant révélé ce lundi que les impayés de loyer étaient en hausse chez la plupart des bailleurs sociaux de France.
Mais la situation à Paris donne le tournis. Chez Paris Habitat, le plus important bailleur de la capitale, riche de 125 000 logements, 21 000 locataires sont redevables d’au moins un mois de loyer. À la RIVP, avec ses 60 000 logements, 6 500 sont dans le rouge. Enfin, chez Élogie-Siemp, environ 5 000 locataires sont endettés, dont 130 d’entre eux affichent une ardoise allant de 10 000 à 50 000 euros.
Jusqu’à cinq ou six ans d’impayés
Le phénomène n’est pas nouveau. Mais la crise sociale et économique engendrée par le Covid a été un accélérateur. « On a eu beaucoup de dettes ponctuelles, se souvient Emmanuelle Copin, directrice adjointe de Paris Habitat. Par exemple, les personnes âgées qui paient tout par la Poste ne descendaient plus de chez elles, n’allaient pas à la boîte aux lettres… »
Ces dettes-là, majoritaires, sont recouvrées. Mais il y a « les plus grosses, poursuit Christophe Gerbenne, directeur de la gestion locative chez Élogie-Siemp. Ce sont des locataires fragiles, qui ont démissionné, et qui n’ouvrent plus leurs portes. La dette peut correspondre jusqu’à cinq ou six ans d’impayés. Le montant s’explique par le fait qu’ils n’ont, par exemple, pas renvoyé leur enquête de revenus. Ils se sont donc vus infliger le surloyer maximal. Beaucoup sont en rupture professionnelle et sociale. Ils refusent de voir les travailleurs sociaux. Ils sont coupés de leur famille, complètement isolés. » Pour eux, les plus endettés, « on a du mal à récupérer les loyers ».
Chez Paris Habitat, riche de 125 000 logements, 21 000 locataires sont redevables d’au moins un mois de loyer.
Chez Paris Habitat, riche de 125 000 logements, 21 000 locataires sont redevables d’au moins un mois de loyer. LP/Jean Nicholas GUILLO
Dans ces sombres statistiques, les hommes sont majoritaires. « Les femmes s’en sortent mieux, notamment grâce aux enfants. Leur loyer est alors sanctuarisé », explique-t-on. Les situations de séparation, de veuvage, de maigres retraites fragilisent aussi bon nombre de locataires. Et de nouveaux profils apparaissent : artisans, commerçants, autoentrepreneurs.
Micheline Unger, qui siège, en tant que représentante des locataires, au conseil d’administration du DAL (Droit au logement) mais aussi aux conseils de concertation locative (CCL), où sont justement évoqués les cas d’impayés et d’expulsion, est aux premières loges pour constater le phénomène. « C’est violent de voir ça. Ces gens qui avaient des petits jobs et qui les ont perdus pendant le confinement. Cette mère de famille qui a débarqué à la permanence du DAL avec des enfants après avoir eu la visite de l’huissier, alors que son mari l’avait quittée en lui laissant les ardoises… »
« C’est seulement 6,2 % du montant des loyers », relativise Paris Habitat
Le trou dans la caisse des trois bailleurs sociaux en devient colossal : 71 millions d’euros au total, selon la Ville. Rien que pour Paris Habitat, il atteint aujourd’hui les 45 millions d’euros. « C’est seulement 6,2 % du montant des loyers », recadre Emmanuelle Copin. « La majorité des sommes est, au bout du bout, remboursée, assure-t-on. Et la dette a baissé par rapport aux vingt derniers mois. » Notamment car les loyers impayés de la période Covid ont, pour beaucoup, été récupérés. Sauf que si l’on remonte à plus loin, aux cinq dernières années, les chiffres ont bien augmenté. En mars 2018, chez Paris Habitat, le trou dans la caisse ne s’élevait « qu’à » 35 millions d’euros.
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« Le problème des bailleurs sociaux de la Ville de Paris, c’est que c’est une grosse administration qui ne parvient pas à prendre en amont les locataires endettés, à aller au-devant d’eux. Il n’y a pas d’outil d’alerte performant », tacle Florence Berthout. La maire (DVD) du Ve arrondissement connaît bien le dossier HLM pour avoir siégé au conseil d’administration de Paris Habitat.
Et l’élue de déplorer « des locataires endettés depuis plusieurs années, certains de mauvaise foi, alors que tant de Parisiens cherchent désespérément à se loger ». Elle préconise donc « une réponse humaine mais responsable ».
Surtout, en attendant, « le vrai risque, poursuit Christine Laconde, la patronne de la RIVP, ce sont les factures de gaz et d’électricité qui s’annoncent ». Avec comme conséquence l’augmentation des charges, déjà en cours. Si Élogie-Siemp a, par rapport aux deux autres bailleurs de la Ville, une longueur d’avance sur le gaz dont les prix ont été négociés sur deux ans et vont rester stables, et donc protéger ses locataires les deux hivers prochains, la RIVP et Paris Habitat, qui n’ont négocié que sur un an, vont devoir reprendre les discussions.
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Le chauffage électrique va aussi subir une augmentation. « La facture pourrait doubler », indiquent les bailleurs. Qui s’inquiètent. Car près d’un tiers des locataires sont chauffés de la sorte. En ce début d’hiver, les trois bailleurs sont donc lucides : « Les impayés risquent de s’accroître en 2023 avec une paupérisation », redoute Christine Laconde.
« Une expulsion, c’est un échec »
Reste que l’expulsion n’est pas au programme. « Jamais avec des enfants en bas âge », jurent les bailleurs. Et jamais en hiver, selon la loi, la trêve courant du 1er novembre au 31 mars de l’année suivante. Christine Laconde est claire : « Pour nous, une expulsion, c’est un échec. Notre mission est aussi d’accompagner les gens restés au bord du chemin. » L’année dernière, Paris Habitat a mis dehors 40 ménages, « mais pas pour des impayés purs », assure le bailleur. Plutôt pour « des occupations illégales, des squats, des nuisances ».
Au contraire, cette même année dernière, des locataires endettés mais « de bonne foi » ont vu leur ardoise effacée par le FSL (fonds de solidarité pour le logement), financé par la Ville et les bailleurs. Ces prochains mois, leurs cellules impayés pourraient tourner à plein régime.
6 comments
50000€ d’ardoise, de quoi renouveller la toiture. Malheureusement celà ne tombera pas dans la poche du couvreur mais du recouvreur.
Et encore ici ça ne parle que des HLM. Combien de personnes pouvant prétendre à un loyer modéré mais sur liste d’attente depuis X années n’en bénéficient pas et se retrouvent donc encore plus vite dans la panade face à l’inflation? Là on en parle car trois gros bailleurs se retrouvent dans la merde ? Mais la réalité va beaucoup plus loin que ça.
Même du côté des propriétaires ça commence à se faire sentir. En tout cas dans ma copropriété nous avons 3 propriétaires sur 40 qui ne paient plus leurs charges et ça c’était avant que ça double avec l’augmentation du prix du gaz (chauffage collectif, nouveau contrat date de Novembre), je m’attend au pire pour l’année prochaine quand il faudra sortir entre 200 et 300 euros de plus par mois juste pour les charges.
Mais à part ça il ne faut surtout pas augmenter les salaires, ça risquerait d’alimenter une inflation déjà hors de contrôle… non c’est mieux de laisser les gens qui étaient déjà à l’euro pret choisir entre manger, payer son loyer/prêt immobilier ou ses charges. Et pour ceux qui n’étaient pas à l’euro prêt ben ils s’en rapprochent et vont arrêter d’autres dépenses : loisirs/ restaurants… en tout cas pour ma part je ne vois pas comment payer mes charges l’année prochaine sans passer à zéro mon budget “loisir/divers” je pense que j’y survivrai très bien mais je ne pense pas que ce soit le cas de ces secteurs d’activité si nous sommes trop nombreux dans ce cas.
> Le montant s’explique par le fait qu’ils n’ont, par exemple, pas renvoyé leur enquête de revenus. Ils se sont donc vus infliger le surloyer maximal.
Oui bon bein du coup ça remet en cause tous les montants de l’article. Parce que le surloyer max tu triples le loyer, minimum.
Edit : après recherche je comprends rien, le surloyer maximum c’est 30% de tes revenus, c’est le seul cap qui existe au montant du surloyer. Mais puisqu’il n’y a pas de déclaration, ils font comment pour définir un max?
> Plus de 30 000 locataires de HLM parisiens n’arrivent plus à payer leur loyer. Le trou dans la caisse dépasse les 71 millions d’euros pour la Ville.
Ça fait 2400€ par locataire, c’est conséquent mais loin d’être incroyable, surtout que j’imagine que certains de ces locataires sont des familles avec pas mal de gamins, donc si ça coûte que ça, c’est mieux que de les mettre à la rue et c’est rien par rapport à ce qu’ils coûtent a la société par d’autres aspects.
Les (probablement rare) qui doivent 50k faut peut-être se poser 2-3 questions.
> Dans ces sombres statistiques, les hommes sont majoritaires. « Les femmes s’en sortent mieux, notamment grâce aux enfants. Leur loyer est alors sanctuarisé », explique-t-on. Les situations de séparation, de veuvage, de maigres retraites fragilisent aussi bon nombre de locataires. Et de nouveaux profils apparaissent : artisans, commerçants, autoentrepreneurs.
J’ai du mal à comprendre la phrase : *Leur loyer est alors sanctuarisé*
Ça veut dire que leurs enfants payent pour eux ?
>Surtout, en attendant, « le vrai risque, poursuit Christine Laconde, la patronne de la RIVP, ce sont les factures de gaz et d’électricité qui s’annoncent ». Avec comme conséquence l’augmentation des charges, déjà en cours.[…]
L’ancien fournisseur de gaz de la RIVP a cassé son contrat cette année, il n’était plus en mesure de maintenir les prix précédemment négocié. La RIVP a du augmenter les charges en cours d’année. Les associations de locataires ont négocié pour que cette augmentation soit étalée dans le temps, parce que beaucoup ne pouvaient pas suivre l’augmentation brutale ( source:je vis dans un appartement de la RIVP).
Clairement si les prix continuent de flamber certains locataires vont vraiment avoir du mal à suivre. Ça reste une situation beaucoup moins dramatique pour ceux qui dépendent des bailleurs sociaux qui expulsent très difficilement, que pour les locataires du privés, qui risquent de se retrouver à la rue si la situation ne s’arrange pas très vite.