«Les dealers font ce qu’ils veulent» : après l’incendie meurtrier, les habitants de Vaulx-en-Velin désabusés
Le drame survenu en fin de semaine dernière dans cette ville de la banlieue lyonnaise a mis en lumière le problème de la vente de drogue et d’occupation des halls d’immeuble. Les habitants côtoient des trafiquants au quotidien.
Ce jeudi à Vaulx-en-Velin, après le drame, la porte de l’immeuble incendié a été condamnée. LP/Ariane Riou
Par Ariane Riou, envoyée spéciale à Vaulx-en-Velin (Rhône) et Jean-Michel Décugis 
Le 22 décembre 2022 à 20h23

Le guetteur est posté à l’angle de l’école Angelina Courcelles. À un homme en bonnet et pantalon de travail qui semble perdu, il crie : « Va au parking, chef ! » Sur une dalle de béton cachée derrière une barre, deux hommes, carrures imposantes, l’attendent pour la transaction. Il est midi, ce jeudi 22 décembre au matin. Deux cents personnes viennent juste de se recueillir au pied du 12, chemin des Barques, à Vaulx-en-Velin (Rhône).

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Là, six jours plus tôt, dix personnes ont perdu la vie dans un incendie. L’école se trouve à 300 m du lieu du drame. Pas de pause pour le trafic de drogue dans le quartier du Mas du Taureau.

Sur la promenade Lénine, colonne vertébrale de ce quartier populaire et cosmopolite, une dame tire son chariot sans s’attarder sur le manège des dealers. Elle ne lève même pas la tête. Une voisine commente : « C’est notre quotidien. On n’y fait même plus attention… »

Mais voilà, le feu meurtrier au numéro 12 a réveillé les colères. Une enquête a été ouverte pour « dégradation volontaire par incendie ayant entraîné la mort ». Selon les habitants, un groupe de jeunes avait élu domicile au fond du hall d’entrée, installant même des canapés et un chauffage d’appoint qui pourrait être à l’origine de l’incendie. Ce qui est confirmé, de source policière.
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« Les dealers font ce qu’ils veulent ici », souffle Liliane, 64 ans, dont trente-sept passés au Mas. Sa voisine, Nadège, hoche la tête : « L’hiver, ils rentrent dans les halls au chaud et l’été, ils s’installent sur des chaises de camping dans l’allée. » De mémoire d’anciennes, le trafic de drogue gangrène le quartier depuis des décennies. Mais la situation a empiré ces dix dernières années, calcule la vingtaine d’habitants interrogés.
« Ils ne se cachent même plus »

« Avant, ça se faisait sur les toits des immeubles. Maintenant, ils ne se cachent même plus », lâche Mila, voix rauque de fumeuse. Cette habitante se souvient bien de la première fois qu’elle a croisé des dealers près de chez elle : « Ça m’a fait très bizarre. Depuis, je n’ose jamais les regarder. J’ai peur qu’ils me prennent à partie. »

De la fenêtre de son salon au chemin des Barques, une mère de cinq enfants les voit « le jour », « la nuit ». « Ils n’ont pas d’horaires. Ils sont chez eux ici. Une voisine les a vus jouer à la Playstation ou regarder la Coupe du monde. » Elle s’arrête, prise de panique : « Si je vous parle, vous ne mettez pas mon nom, d’accord ? Je n’ai pas envie d’avoir de problèmes… » Elle évoque les « cris des dealers » quand la police débarque ou « les odeurs de shit » qui remontent dans son appartement.
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Le Mas du Taureau a été bâti dans les années 1970 sur un champ dans la banlieue lyonnaise. Au sud de l’avenue Maurice Thorez, qui fend le quartier en deux, on trouve des barres et des tours de logements sociaux. De l’autre, des appartements en copropriété que des familles, asphyxiées par les prix de l’immobilier à Lyon, ont pu acquérir. Cinq ans après, le temps a dégradé la partie nord du Mas. Et la configuration du lieu, labyrinthique et enclavé par de grandes barres, a facilité le développement du trafic de stupéfiants.

« C’est devenu le marché ! s’agace Fatima (le prénom a été changé). On voit passer de tout sous nos fenêtres : des couples, des jeunes, même des gens en costume. Tout le monde vient acheter sa drogue ici. » Et pour cause, on y trouve de tout : du cannabis mais aussi – et c’est plus rare dans les cités – de l’héroïne et de la cocaïne. « Certains points de deal affichent un chiffre d’affaires de plusieurs dizaines de milliers d’euros par jour », détaille une source policière.

Conséquence : Vaulx-en-Velin arrive en tête du trafic de drogue de l’agglomération lyonnaise, devant Villeurbanne et Vénissieux. La police y dénombre quinze points de trafic. La majorité est implantée au Mas du Taureau. Alors, les arrestations sont monnaie courante. Selon les chiffres officiels, 85 enquêtes liées au problème ont abouti depuis janvier 2022 contre 20 en 2019. La raison ? Vingt-cinq policiers supplémentaires ont été affectés dans le quartier, et une vraie méthodologie mise en place.
« Dès qu’on démantèle un point de deal, le trafic se déplace »

En avril 2021 par exemple, quatre revendeurs ont été interpellés près de l’école Courcelles. Bilan des perquisitions : 2 kg de cannabis, 2 kg d’héroïne et 25 kg de drogue coupée, 160 000 euros, un fusil d’assaut, huit armes de poing… De quoi étouffer le problème ? Non. « Dès qu’on démantèle un point de deal, une autre équipe prend la place ou le trafic se déplace…, constate une source policière. On mène une guerre inlassable contre la drogue mais on ne lâche rien. »
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Dans son bureau qui surplombe la commune, Hélène Geoffroy, la maire socialiste de la ville, assure prendre aussi le problème à bras-le-corps. Elle liste les mesures mises en œuvre depuis son arrivée à la tête de la commune en 2017 : l’organisation de réunions avec la police et le préfet, l’augmentation du nombre de policiers municipaux qu’elle a aussi armés, l’implantation de caméras de vidéosurveillance…
L’urbanisme, la solution de long terme ?

Mardi, la Première ministre, Élisabeth Borne, l’a reçue à Matignon, cinq jours après l’incendie tragique. Elles ont passé en revue les mesures d’urgence après le drame. Et Hélène Geoffroy a pointé un aspect qu’elle juge essentiel pour lutter contre le trafic sur le long terme : l’urbanisme.

En 2019, l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU) a intégré la ville à un vaste projet de rénovation. Le coût : 300 millions d’euros, dont 240 pour le seul quartier du Mas du Taureau. « Mais nous sommes en 2022 et nous venons à peine de commencer les devis de travaux. C’est trop long, fustige-t-elle. Il faut que 2023 soit le début de tout. » La Première ministre lui aurait répondu : « Nous allons trouver le chemin. » Deux jours plus tard, Hélène Geoffroy insiste : « Je ne lâche rien. »

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