Avec la guerre en Ukraine, l’avenir incertain du cimetière russe de Sainte-Geneviève-des-Bois, le plus grand à l’étranger

3 comments
  1. J’ai pas l’article. Quel est le rapport ? C’est des russes blancs dans le cimetière. Le gouvernement Russe actuel n’a rien a voir avec.

  2. # Avec la guerre en Ukraine, l’avenir incertain du cimetière russe de Sainte-Geneviève-des-Bois, le plus grand à l’étranger

    **La suspension des financements de Moscou compromet le renouvellement et l’entretien des concessions russes, qui représentent 62 % de la superficie du lieu. La nécropole a été créée en 1927 à la suite de la première vague d’immigration russe en France.**

    Avant le 24 février 2022, Nathalie Mougeot entendait souvent parler russe dans les allées du cimetière de Sainte-Geneviève-des-Bois (Essonne). Mais depuis la guerre en Ukraine menée par la Russie, les allées ont été désertées, et la végétation semble avoir repris ses droits. Le lierre grimpe le long des croix orthodoxes, jusqu’à parfois s’enrouler autour des bulbes bleus surplombant les petits toits des tombes russes. Recouverts par la végétation, les noms de certains défunts, en cyrillique, sont à peine lisibles. Des centaines de pins, de bouleaux et de sapins entourent les 5 220 tombes orthodoxes qui s’étendent à perte de vue. La partie russe du cimetière communal – 62 % de la superficie totale – ressemble à une forêt dans laquelle plus grand monde ne vient se balader.

    Nathalie Mougeot, elle, aime le calme qui se dégage du lieu. Le style boisé du cimetière orthodoxe lui rappelle son enfance en Russie, où elle a vécu sept ans avec sa mère, fonctionnaire à l’ambassade de France à Moscou. Tous les jours, la retraitée chausse ses baskets, enfile sa doudoune rose, noue ses longs cheveux grisonnants et vient fouler les allées mal entretenues. Elle en profite pour fleurir la tombe de sa mère, décédée il y a quatre ans, et celle de ses grands-parents, des réfugiés de la révolution bolchevique de 1917.

    Ces derniers mois, elle a remarqué que de petits écriteaux portant le message « concession échue pour renouvellement ou abandon, prière de s’adresser à la mairie » avaient été déposés sur des tombes. Car, cette année, la ville n’a pas accepté l’argent du Kremlin, permettant de financer le renouvellement des concessions russes venues à échéance, nous explique Nicolas Lopoukhine, président du Comité d’entretien des sépultures orthodoxes russe (Cesor) du cimetière. Ce que confirme l’ambassade de Russie. Sollicitée, la mairie n’a pas donné suite à nos questions.

    **Un cimetière de célébrités**

    Depuis la signature d’un partenariat entre Moscou et Sainte-Geneviève-des-Bois, en 2005, la Russie se substituait aux familles absentes, et renouvelait en leur nom les concessions impayées. « On a de la chance, cette année elle n’aurait dû en renouveler que vingt-deux, ce qui est très peu », souligne M. Lopoukhine. En 2021, le renouvellement d’une quarantaine de concessions a ainsi été payé.

    Si le cimetière russe est connu pour les célébrités qui y reposent – comme les danseurs Rudolf Noureev et Serge Lifar, le Prix Nobel de littérature Alexeïevitch Bounine ou encore la princesse Vera Obolensky – « c’est une véritable société qui se dessine à travers les inscriptions funéraires du cimetière », explique l’auteur grec Vassilis Pnevmatikakis dans Le cimetière russe de Sainte-Geneviève-des-Bois : histoire et enjeux identitaires d’un coin de Russie en France, paru en 2015. La nécropole russe s’est formée en 1927 à la suite de la première vague d’immigration russe en France (1919-1921). La princesse Vera Mestchersky a créé à Sainte-Geneviève une maison de retraite : la « Maison russe » pour accueillir les émigrés les plus âgés qui ont ensuite été enterrés dans le cimetière communal. « Un carré particulier se constitua ainsi dans le plus pur style russe (…) Ce cimetière devint ainsi la plus grande nécropole russe à l’étranger », en abritant les corps des réfugiés des deux autres grandes vagues de l’émigration russe en France (1944-1945 et 1970-1980).

    L’histoire, peu connue des Français, est très célèbre en Russie. De nombreux touristes russes visitaient, jusque-là, chaque année le cimetière. « Pour l’Etat russe et le patriarcat de Moscou, [il] symbolise une partie de l’histoire nationale qu’il faut se réapproprier et réintégrer dans le discours national officiel », souligne Vassilis Pnevmatikakis dans son livre. La nécropole russe est un lieu éminemment politique : elle a été visitée par Vladimir Poutine, en 2000, et par le patriarche Cyrille de Moscou, en 2016.

    **« Des concessions sans descendance »**

    Au total, la Russie s’occupe du renouvellement de 70 % des concessions russes du cimetière de Sainte-Geneviève. Selon Natalia Khantsevich, cheffe du service culturel à l’ambassade de Russie en France, ce pays versait, chaque année, entre 100 000 et 200 000 euros à la ville. Les plus grosses sommes auraient été payées dès la signature du partenariat, en 2005, pour rattraper les retards de versement accumulés par la mairie. « Les montants des premiers chèques avoisinaient les 400 000 et 800 000 euros », se souvient Jean-Pierre Lamotte, président de l’association Les Amis de l’histoire de Sainte-Geneviève-des-Bois. « Au total, 2 millions d’euros auraient été versés par la Fédération de Russie à la ville », affirme le bénévole. Un montant que l’ambassade de Russie en France confirme.

    « On est absolument incapable d’avoir cette somme autrement », admet Nicolas Lopoukhine, qui s’active pour trouver d’autres sources de financement. De nouveaux membres ont récemment rejoint son comité pour réfléchir, avec lui, à l’avenir du cimetière. « On peut trouver les 10 000 ou 15 000 euros qui permettraient de renouveler pour dix ans les vingt-deux concessions échues. Pour plus longtemps, ça va dépasser nos possibilités, c’est évident », reconnaît-il.

    Pour l’heure, aidée par le Cesor, la mairie tente de retrouver les propriétaires des concessions afin de les sommer de payer. Sauf qu’une bonne partie d’entre eux sont morts et enterrés dans le cimetière. La ville se rabat donc sur les ayants droit. « Il y a beaucoup de concessions sans descendance, fait savoir M. Lopoukhine, et quand elle existe, les noms ne sont pas toujours mentionnés dans les dossiers. » Selon le droit funéraire, une concession non renouvelée tombe en déshérence et, au bout d’un certain nombre d’années, peut être relevée par la ville. Si depuis 1927 une telle procédure n’a jamais eu lieu, les choses pourraient changer.

    **« C’est une catastrophe »**

    Un second problème, celui de l’état fortement dégradé du cimetière, inquiète Nicolas Lopoukhine. La Russie n’a à sa charge, du fait du partenariat, que le renouvellement des concessions. La mairie, elle, s’occupe de l’entretien des allées. Et le Cesor ne nettoie que les tombes des familles qui payent pour ce service, soit pour seulement 15 % des sépultures. Le reste est à l’abandon.

    Pour pallier ce problème, la Russie avait lancé, en 2018, un état des lieux du cimetière, en vue de mener un grand projet de restauration. Un second inventaire a été dressé, deux ans plus tard, afin de prendre en compte les nouvelles dégradations. Des techniciens ont été spécialement envoyés de Moscou pour l’occasion. Bilan : presque la moitié des tombes russes (45 %) nécessitent des travaux. Certaines, dont il ne reste rien, demandent une recomposition complète. « A travers certaines pierres tombales fissurées, on aperçoit des caveaux. L’eau s’est infiltrée, c’est une catastrophe, s’insurge Jean-Pierre Lamotte. Si on ne fait rien, ce sera une jungle d’ici une dizaine d’années. »

    L’inventaire des travaux, mis à jour en janvier 2022, a été envoyé au Kremlin pour la suite des démarches administratives et financières par la Maison russe des sciences et de la culture à Paris, mandatée par la Russie. Selon Konstantin Volkov, son ancien directeur, toutes les approbations « externes » nécessaires – avec la mairie, les autorités réglementaires françaises et les archéologues – avaient été obtenues en 2019 ; le cimetière est classé au titre des Monuments historiques. « On parlait de 2 millions d’euros de travaux », avance Nicolas Lopoukhine, qui a contribué au projet.

    L’épidémie liée au Covid-19, puis la guerre en Ukraine sont venues percuter le projet de restauration, aujourd’hui abandonné. « S’il avait eu lieu, il aurait fait à coup sûr la “une” des journaux télévisés russes. Un coup de publicité en interne pour le président, c’est à ça aussi que servent les démarches de la Russie ! », conclut Nicolas Lopoukhine.

    Eve Chancel

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