Enquête sur le périple meurtrier du « tueur de DRH », une « vengeance froide et déterminée d’un homme intelligent »

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  1. **Gabriel Fortin, ingénieur au chômage, est mis en examen pour avoir assassiné trois femmes en 2021. L’homme est resté muet depuis son arrestation. Les investigations, elles, ont montré des repérages, d’autres cibles potentielles et une « accumulation compulsive » de données, des plus anodines aux plus inquiétantes.**

    « Pendant l’intégralité de l’interrogatoire, Gabriel Fortin est resté silencieux, les yeux dans le vague. » Accusé d’avoir tué une conseillère Pôle emploi et deux directrices des ressources humaines (DRH), les 26 et 28 janvier 2021, il se mure toujours dans le même « silence », répété depuis deux ans sur ses procès-verbaux (PV) d’audition. Mutique face aux enquêteurs. Pas plus bavard face à la juge d’instruction.

    L’ingénieur au chômage de 47 ans, mis en examen pour trois assassinats et une tentative, a également refusé de participer aux reconstitutions, restant dans le fourgon pénitentiaire. Le travail des enquêteurs a toutefois permis de retracer son parcours, et une plongée dans ses données numériques a commencé à le faire parler malgré lui. Sans compter les notes manuscrites saisies dans sa cellule.

    Le dossier, que Le Monde a consulté, raconte « la vengeance froide et déterminée d’un homme intelligent », selon les termes de l’ordonnance de mise en accusation. Renvoyé devant la cour d’assises de la Drôme, son procès devrait se tenir en juin. Contactés, ses avocats n’ont pas donné suite.

    Le 28 janvier 2021, à 9 h 20, une Hyundai rouge est percutée par des policiers sur le pont Frédéric-Mistral, à Valence. Gabriel Fortin est interpellé au volant. Dans la voiture : un Glock 9 mm et près de deux cents munitions. Dans la poche avant droite de son jean : deux cartouches 9 mm et un stylo. C’est la fin d’un périple meurtrier de trois jours.

    Vingt minutes plus tôt, il était entré dans une agence Pôle emploi sous un faux nom. La main fourrée dans un sac plastique, il fait les cent pas dans la salle d’attente. Avant de se diriger dans un couloir, de choisir un bureau et de faire feu. Patricia Pasquion, responsable indemnisation à Pôle emploi, est tuée d’une balle en pleine poitrine. Le tireur, lui, s’enfuit.

    De l’autre côté du Rhône, Gabriel Fortin entre tout aussi prestement dans les locaux de Faun Environnement, une entreprise qui fabrique des bennes à ordures. Casquette vissée sur son crâne rasé et sac plastique toujours à la main, il cherche « Philippe C. ». Sans succès : l’employé ne travaille plus ici. Il finit par trouver la DRH, Géraldine Caclin, et la touche mortellement avant de fuir à nouveau, abandonnant sur place son 9 mm enrayé.

    **Corps criblé de balles**

    En quelques heures, les enquêteurs tirent les premiers fils d’une investigation qui durera un an et demi. Ils découvrent que Gabriel Fortin était ingénieur chez Faun entre 2008 et 2009. La victime avait géré son licenciement et ce Philippe C. qu’il recherchait était son ancien chef. Gabriel Fortin avait ensuite été rattaché au Pôle emploi de Valence jusqu’en 2012, sans qu’aucun lien direct soit établi avec Patricia Pasquion. « L’hypothèse la plus probable », avance le policier chargé de l’enquête dans un PV de synthèse, est que Pôle emploi incarnait le « symbole de son échec professionnel » et que « Mme Pasquion se trouvait sans doute au mauvais endroit au mauvais moment ».

    Sept cartouches non percutées retrouvées au pied d’un escalier poussent même la police judiciaire à se demander si Gabriel Fortin n’avait pas prévu de faire d’autres victimes chez Pôle emploi, et si un « dysfonctionnement de l’arme » l’en aurait empêché.

    Gabriel Fortin n’en serait en tout cas pas à son premier meurtre. Le corps d’Estelle Luce, elle aussi DRH, a en effet été découvert deux jours plus tôt, le 26 janvier 2021, criblé de balles sur le parking de son entreprise, Knauf, à Wolfgantzen (Haut-Rhin). Elle venait d’envoyer un dernier message à sa fille : « Je pars. » Sa ceinture était enclenchée, le moteur de sa voiture tournait encore. Elle avait 39 ans.

    Un peu plus tard le même soir, la sonnette résonne au domicile d’un autre DRH, à quelques kilomètres. Bertrand Meichel ouvre. Face à lui, un homme tient un carton de pizza. Dessous, une arme. Un coup retentit, mais le rate. Miraculé, Bertrand Meichel poursuit son agresseur, et parvient à lui arracher lunettes, casquette et masque chirurgical, avant qu’il ne disparaisse.

    Le rapprochement est rapidement établi entre Drôme et Alsace : l’ADN de Gabriel Fortin est retrouvé sur le masque et les lunettes, et l’arme découverte dans sa voiture correspond. Le DRH survivant se souvient : il a mené le licenciement de Gabriel Fortin quelques années auparavant, en 2006. Estelle Luce était alors sa stagiaire.

    « Ses actes meurtriers étaient-ils la conséquence du comportement débridé d’une société capitaliste ayant fait de lui la victime innocente d’un système à la recherche de profits et expliquant ses licenciements successifs et son échec professionnel ? », s’interroge un gradé dans un PV. Il répond lui-même dans la foulée : non. « Seuls son incompétence professionnelle, son incapacité à travailler avec les autres et son comportement ingérable avec ses supérieurs » seraient en cause.

    « Manque de fiabilité » et « insuffisance professionnelle », tranche la lettre de licenciement signée par Géraldine Caclin en 2009. L’ordonnance de mise en accusation évoque aussi « des problèmes de comportement et d’insubordination » ainsi qu’un « manque de performance et de compétence technique » qui serait à l’origine du licenciement « pour faute » mené par Bertrand Meichel.

    **Préparation méthodique**

    Gabriel Fortin, lui, ne livre aucune réponse depuis deux ans. Du moins pas verbalement. Dans sa cellule, il rédige compulsivement de petites notes manuscrites, en français et en allemand, sur tous les supports qu’il trouve. « Jusque sur du papier absorbant », observe l’administration pénitentiaire.

    En février 2021, un surveillant raconte que le détenu Fortin conserve des articles de journaux sur son affaire et « écrit un peu partout des petites annotations, souvent en rapport avec de la souffrance au travail ». Il semble y parler de lui à la troisième personne en s’appelant « le boss » ou en utilisant ses initiales, « GF ». Sur l’une de ces notes, saisies et versées au dossier, il commente les questions de la juge d’instruction d’un petit smiley. Sur une autre, il inscrit « volonté de mettre à genoux + volonté d’humilier (Faun : la lettre envoyée le 24 décembre !!!) », évoquant la réception d’une lettre de licenciement le jour du réveillon de Noël, en 2009.

    Son ordinateur et les dizaines de milliers de fichiers informatiques analysés par les enquêteurs – parfois restaurés par les experts après avoir été effacés par Gabriel Fortin – ont également parlé pour lui. Car le quadra consigne tout, et depuis longtemps. Ses moindres dépenses sont classées par date depuis l’an 2000. Courses, péages, sorties…

    Dans les dizaines et dizaines d’onglets épluchés dans ses disques durs, l’évolution du prix des légumes côtoie le nombre de ses pas, ses déplacements en voiture, les noms des préfets, des composants d’explosifs, des recherches d’emploi, des techniques pour s’anonymiser en envoyant des SMS, la valeur du bitcoin, ce qu’on peut se procurer sur le darknet – comme une « Kalachnikov neutralisée » ou un « logiciel de géolocalisation de l’ordinateur » –, des adresses et des numéros de téléphone associés à des personnes plus ou moins identifiées, les revenus des hommes politiques, des statistiques sur l’emploi, des détails sur l’enterrement de Johnny Hallyday, les allées et venues autour de chez lui, avec la description physique des visiteurs et leurs liens avec ses voisins… Une « accumulation hors norme et compulsive » de données, des plus anodines aux plus inquiétantes, décrivent les enquêteurs.

    Au milieu de ce fourre-tout obsessionnel, les enquêteurs décèlent surtout les traces de la préparation méthodique de son passage à l’acte. Car Gabriel Fortin a multiplié les repérages, consignant des milliers de kilomètres parcourus depuis son appartement à Nancy, l’ancien logement social que lui avait laissé sa mère. En octobre 2020, il entre déjà sous un faux nom à l’agence Pôle emploi de Valence. Dès 2015, il se poste aux alentours de l’entreprise Faun, recensant notamment les plaques d’immatriculation. En Alsace, il va jusqu’à prendre en photo les voitures sur le parking de l’entreprise Knauf.

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