Pourquoi la France hésite à livrer des chars Leclerc à l’Ukraine

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  1. **Le parc des blindés lourds français est réduit à 226, et Paris n’a pas de solution de remplacement immédiate. Côté ukrainien, on privilégie les Leopard allemands, plus simples à entretenir et à dépanner.**

    La question a très vite surgi après l’annonce, mercredi 25 janvier, de l’envoi en Ukraine de chars Leopard allemands et Abrams américains : la France va-t-elle suivre le mouvement et livrer à son tour des chars lourds modernes aux forces de Kiev ? L’armée de terre va-t-elle accepter de se séparer de quelques-uns des 226 Leclerc chenillés dont elle dispose ? Ou va-t-elle se contenter d’envoyer des AMX-10 RC, un char léger monté sur roues progressivement retiré du service, comme Emmanuel Macron l’a annoncé le 4 janvier ?

    Officiellement, des « discussions » ont lieu depuis plusieurs semaines entre Paris et Kiev sur l’opportunité de fournir des Leclerc aux forces ukrainiennes, et aucune décision définitive n’a été prise. Selon l’Elysée, le sujet a encore été abordé par le président de la République lors d’un échange téléphonique, mardi 24 janvier, avec son homologue ukrainien, Volodymyr Zelensky. « Les échanges entre les experts français et ukrainiens se poursuivent, notamment pour estimer le rapport coût-bénéfice d’une telle fourniture », explique une source officielle, écartant l’hypothèse d’une livraison rapide.

    Un char de combat n’est, il est vrai, pas un matériel comme les autres. Fer de lance des armées, c’est le seul engin terrestre qui combine mobilité (avec ses chenilles), protection (avec son blindage) et puissance de feu (avec son canon de 120 mm). « Un Leclerc peut rouler jusqu’à 80 km/h, détruire en se déplaçant une cible située à 4 000 mètres de distance, tout en protégeant son équipage des tirs ennemis », précise le colonel Alexandre de Féligonde, chef de corps du 1er régiment de chasseurs (1er RCh) de Verdun, qui commande le bataillon blindé envoyé par la France en Roumanie après l’invasion de l’Ukraine, dans lequel se trouvent notamment treize chars Leclerc, afin d’assurer la défense du flanc oriental de l’Europe.

    Seul hic, ces monstres d’acier de plus de 50 tonnes sont « aussi robustes que fragiles », reconnaît une source militaire. Un char moderne demande un soutien logistique très important lorsqu’il est déployé. Pour le ravitailler en carburant et en munitions, mais surtout pour assurer sa maintenance. Quand un char roule, deux sont immobilisés, ont l’habitude de dire les spécialistes de la cavalerie mécanisée. En Roumanie, quelque 200 hommes du 1er RCh, accompagnés de deux chars de dépannage, ont été déployés pour s’occuper de la poignée de Leclerc envoyés. Pour l’avoir oublié, Moscou a perdu des dizaines d’unités au début de son offensive en Ukraine : partis à l’assaut de Kiev sans soutien, une partie des T-72 et des T-80 russes ont dû être abandonnés par leur équipage, à court de carburant ou simplement incapable de les dépanner.

    **« Rien n’est exclu »**

    Or, les modèles occidentaux, s’ils affichent entre eux des performances similaires, n’ont pas les mêmes caractéristiques, ce qui complique prodigieusement pour l’Ukraine leur « maintien en condition opérationnelle » (MCO), terme qui désigne dans les armées les moyens d’assurer la disponibilité des matériels. Seul char doté d’un canon rayé, le Challenger britannique ne peut pas, par exemple, tirer les obus destinés aux canons lisses de ses concurrents, même s’ils sont de même calibre. De même, l’Abrams américain est propulsé par une turbine, conçue à l’origine pour équiper un hélicoptère, et non par un moteur diesel, ce qui demande des compétences et un entretien particuliers. Sans parler des pièces détachées, toutes différentes d’un char à l’autre. Un vrai casse-tête pour les logisticiens et les mécaniciens.

    « C’est pour cette raison que les Ukrainiens privilégient le Leopard dans leurs demandes : plus leur parc sera composé du même modèle, plus cela facilitera la mise en œuvre pour eux. Et le Leopard est le char qu’ils ont le plus de chance d’obtenir en nombre », explique une source française. De fait, les experts militaires estiment à environ 2 000 le nombre de chars de fabrication allemande actuellement en dotation dans les armées européennes, de loin le plus gros contingent sur le Vieux Continent. A l’inverse, la France est la seule à être équipée de Leclerc en Europe. Seuls les Emirats arabes unis et la Jordanie ont adopté le modèle fabriqué par Nexter. « Il n’y a pas de tabou [sur la livraison de Leclerc], mais il faut que ce soit opérant pour les Ukrainiens », confirme-t-on au ministère des armées.

    Mais si Paris hésite à fournir des Leclerc à l’Ukraine, c’est aussi parce que l’état-major français estime son parc de 226 chars déjà très limité. A titre de comparaison, la France disposait de plus de 800 chars de bataille au début des années 2000. Surtout, seuls 60 % des Leclerc tricolores se trouvent aujourd’hui dans des régiments, c’est-à-dire mobilisables. Les 40 % restants sont utilisés pour l’entraînement. Et celui-ci est déjà très insuffisant : selon un rapport parlementaire sur la guerre de haute intensité, publié il y a un an, les équipages des Leclerc tricolores ne se sont exercés que 54 heures sur leurs montures en 2021, alors que la norme est fixée à 115 heures.

    Circonstance aggravante, l’entreprise Nexter ne fabrique plus de Leclerc depuis 2008. Chaque char livré ne pourrait donc être remplacé par un exemplaire neuf. Or, le MGCS (Main Ground Combat System), qui doit succéder au Leclerc, n’est pas attendu avant 2040, au mieux. Les discussions entre Français et Allemands sur ce projet européen commencé en 2012 patinent depuis de nombreux mois, engluées dans les dissensions industrielles entre le français Nexter et les allemands Rheinmetall et Krauss-Maffei Wegmann. Or, Emmanuel Macron l’a encore répété le 22 janvier : si « rien n’est exclu » concernant une éventuelle livraison de Leclerc à l’Ukraine, celle-ci ne se fera qu’à la condition de « ne pas affaiblir nos capacités propres de défense ».

    Par ailleurs, la France contribue à hauteur de 18 % à la Facilité européenne pour la paix, un instrument communautaire créé en 2021 pour financer le soutien militaire des membres de l’Union européenne à des pays tiers. L’Elysée souligne que, dans ce cadre, Paris a déjà consacré 630 millions d’euros à aider militairement l’Ukraine depuis le début de la guerre, en plus des dons directs de matériels.

  2. Disponible en faible quantité et plus complexe que la moyenne. Plutôt les livrer a la République tchèque qui fournirait en échange des T72 a l’Ukraine.

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