**Dans une tribune au « Monde », l’auteur de « Gomorra » revient sur l’arrestation, le 16 janvier, de Matteo Messina Denaro, le mafieux le plus recherché d’Italie. L’écrivain italien alerte : pour lui, l’emprise du crime organisé sur la vie économique et les lieux de pouvoir est largement sous-estimée.**
En France, l’arrestation de Matteo Messina Denaro doit être l’occasion de parler de l’extraordinaire pouvoir de la Mafia. Comparons les plus grandes sources de revenus : l’économie criminelle est la seule à rivaliser avec celle du pétrole. Rien qu’en Italie, le patrimoine provenant du trafic de drogue est estimé à quelque 400 milliards d’euros, selon une enquête majeure réalisée en 2020 par la direction nationale anti-Mafia.
Dans pareil contexte, l’inadéquation du débat politique et des politiques internationales, encore trop rares, saute aux yeux. Plus que tout, l’Europe doit discuter de cette question : comment l’économie illégale fait-elle pour gagner du terrain sur l’économie légale au point de nous mettre dans cette situation ô combien dangereuse de ne plus pouvoir tracer de frontière entre les deux ?
Nous ne parlons pourtant des organisations criminelles, des mafias et de leurs intérêts que lorsqu’un fugitif sanguinaire se fait arrêter au terme de trente années de cavale. Aussi, après les clameurs de ces premiers jours, je parie que le silence reviendra bien vite.
Matteo Messina Denaro, dernier roi du clan des Corleonesi, dernier représentant d’une mafia qui appartient au passé, fait partie de cette génération qui s’est attaquée à l’Etat par la lutte terroriste. Pourquoi la Cosa Nostra de Toto Riina, à laquelle Matteo Messina Denaro a adhéré avec ferveur, décide-t-elle dans les années 1990 de déployer une stratégie aussi violente ? Parce qu’elle est persuadée que l’Etat n’est rien d’autre qu’une émanation de l’organisation criminelle, qui lui apporte des bulletins de vote et, dans de nombreux cas, choisit ses fonctionnaires, ses dirigeants, ses maires.
**Un chef atypique**
Or, ce même Etat finit pourtant par ne plus pouvoir protéger Cosa Nostra : pour la première fois, grâce au pool anti-Mafia de Palerme conduit par les magistrats Giovanni Falcone et Paolo Borsellino, il a en son sein des ennemis capables de s’opposer à elle.
Cette partie-là de l’Etat décide de s’attaquer à Cosa Nostra, qui multiplie alors les massacres dans l’objectif de contraindre la justice à se rétracter et à faire acquitter les personnes arrêtées. Dans ces années où le pool anti-Mafia mène ses enquêtes, les exécutions, les enlèvements, les bombes dévastent l’Italie entière, et adressent à l’Etat un message clair : « Faites marche arrière, laissez l’organisation poursuivre ses affaires et, surtout, tenez votre parole – accordez-nous votre protection en échange des votes que Cosa Nostra vous apporte – ou vous n’aurez pas la paix ».
Messina Denaro est un chef atypique. Lors de son arrestation, il porte au poignet une montre à 35 000 euros, chose rare chez les chefs corléonais de Cosa Nostra d’ordinaire enclins à une existence bien plus sobre, dans leur apparence comme dans leurs relations personnelles. Toto Riina, par exemple, dont Messina Denaro a été le protégé, était obsédé par la monogamie et par une conduite rigoureusement morale envers les femmes ; il a fondé une famille et, lors du « maxi-procès » [en 1986-1987, 475 accusés ont été jugés au cours d’un seul et même procès à Palerme], a refusé d’être confronté au repenti Tommaso Buscetta en raison de sa « moralité » : « Ce n’est pas un homme comme moi, de ma stature, c’est un homme qui a trop de maîtresses. » A l’époque, à Cosa Nostra, il n’y a pas de place pour les divorcés ou enfants de divorcés, pour les amateurs de prostituées ou de drogues, pour les individus à la vie dissolue ou les homosexuels.
Messina Denaro, lui, ne crée pas de dynastie. Il a une fille qui a pris le nom de sa mère et avec laquelle il n’a pas de relation. Il est davantage un assassin, un soldat qui, au fil des ans, perfectionne ses aptitudes relationnelles et économiques. Messina Denaro a le visage et le goût de la violence. Il fait partie du commando qui, en 1992, assassine Antonella Bonomo, enceinte de trois mois, coupable d’être l’épouse du boss Vincenzo Milazzo, et qui commence à regarder tout ce sang versé d’un œil critique. Il a de plus le sens de l’organisation : il coordonne, par exemple, l’enlèvement du fils d’un repenti, Santino Di Matteo. L’enfant, Giuseppe, a 13 ans. Cosa Nostra l’enlève, le tue et dissout son corps dans l’acide après deux ans de captivité : l’enlèvement le plus long de l’histoire italienne.
**Il fait profil bas et devient entrepreneur**
La carrière de Messina Denaro décolle lorsqu’il soutient Toto Riina dans sa sanglante stratégie, la seule qui semble efficace pour faire chuter les majorités politiques par la terreur ; mais arrivé au sommet, il change de cap. En prison, Toto Riina le déplore : « Il s’est mis à faire de la lumière ! » [une allusion aux investissements de Messina Denaro dans l’éolien], se lamente-t-il à propos du virage qu’opère son protégé dans l’entrepreneuriat. « Qu’il se la mette dans le cul, sa lumière, et qu’elle l’éclaire », commente-t-il depuis sa cellule de prison, où il est soumis au dur régime carcéral du 41bis [en référence à l’article du code carcéral qui durcit, depuis 1975, les conditions de détention des chefs mafieux].
Bref, aux yeux du vieux boss, Messina Denaro gaspille son talent. Que fait le seul de ses hommes capable de poursuivre une stratégie meurtrière à même d’obliger l’Etat à respecter ses accords politiques ? Il fait profil bas et devient entrepreneur.
Donnons une idée des sommes en jeu : en 2007, la Direzione investigativa anti-Mafia a saisi à un prête-nom de Messina Denaro, en une seule opération, des biens et propriétés immobilières d’une valeur de 700 millions d’euros. Du côté des investissements dans l’énergie éolienne – « la lumière », dont parlait Riina –, la justice s’en est prise en 2010 à un autre prête-nom. Valeur de la saisie : 1,5 milliard d’euros.
Pourquoi le dernier roi de la Cosa Nostra sanguinaire entreprend-il ce virage vers le monde entrepreneurial ? A ses yeux, la politique de contrôle par les votes et les bombes appartient au passé. L’obsession de la violence doit laisser place à une politique d’infiltration souterraine, où l’on ne tue qu’en dernier recours. La Mafia opte pour cette stratégie de camouflage – qui s’avérera gagnante – jusqu’à parfois se faire passer pour l’anti-Mafia.
Article passionnant, comme je m’en doutais. Il réitère bien le point sur l’intégration économique de la Mafia moderne qu’il faisait déjà dans Gomorra.
Dans les Bouches-du-Rhône on a un problème de crime organisé, qui s’entretien sur la misère sociale de certains quartiers de Marseille et sur la richesse du reste du département. Et pourtant l’intégralité du discours national se résume à mentionner les inévitables règlement de comptes occasionnels, sans plus élaborer. Est-ce que les gens ne veulent pas en entendre parler ou est-ce que ça cache autre chose de plus néfaste encore ?
Concernant la situation en Italie, ça me rappelle cette citation : *”L’État détient le monopole de la violence”*. Il semble que la Mafia italienne en ait pris conscience et ait décidé de jouer dans les systèmes modernes de pouvoir. Une nécrose prenant l’Etat à sa base. Un État dont sa propre administration ne croit pas à son projet. Des acteurs malicieux qui sont à la fois la vie économique et la vie publique. Que dire de plus ?
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**Dans une tribune au « Monde », l’auteur de « Gomorra » revient sur l’arrestation, le 16 janvier, de Matteo Messina Denaro, le mafieux le plus recherché d’Italie. L’écrivain italien alerte : pour lui, l’emprise du crime organisé sur la vie économique et les lieux de pouvoir est largement sous-estimée.**
En France, l’arrestation de Matteo Messina Denaro doit être l’occasion de parler de l’extraordinaire pouvoir de la Mafia. Comparons les plus grandes sources de revenus : l’économie criminelle est la seule à rivaliser avec celle du pétrole. Rien qu’en Italie, le patrimoine provenant du trafic de drogue est estimé à quelque 400 milliards d’euros, selon une enquête majeure réalisée en 2020 par la direction nationale anti-Mafia.
Dans pareil contexte, l’inadéquation du débat politique et des politiques internationales, encore trop rares, saute aux yeux. Plus que tout, l’Europe doit discuter de cette question : comment l’économie illégale fait-elle pour gagner du terrain sur l’économie légale au point de nous mettre dans cette situation ô combien dangereuse de ne plus pouvoir tracer de frontière entre les deux ?
Nous ne parlons pourtant des organisations criminelles, des mafias et de leurs intérêts que lorsqu’un fugitif sanguinaire se fait arrêter au terme de trente années de cavale. Aussi, après les clameurs de ces premiers jours, je parie que le silence reviendra bien vite.
Matteo Messina Denaro, dernier roi du clan des Corleonesi, dernier représentant d’une mafia qui appartient au passé, fait partie de cette génération qui s’est attaquée à l’Etat par la lutte terroriste. Pourquoi la Cosa Nostra de Toto Riina, à laquelle Matteo Messina Denaro a adhéré avec ferveur, décide-t-elle dans les années 1990 de déployer une stratégie aussi violente ? Parce qu’elle est persuadée que l’Etat n’est rien d’autre qu’une émanation de l’organisation criminelle, qui lui apporte des bulletins de vote et, dans de nombreux cas, choisit ses fonctionnaires, ses dirigeants, ses maires.
**Un chef atypique**
Or, ce même Etat finit pourtant par ne plus pouvoir protéger Cosa Nostra : pour la première fois, grâce au pool anti-Mafia de Palerme conduit par les magistrats Giovanni Falcone et Paolo Borsellino, il a en son sein des ennemis capables de s’opposer à elle.
Cette partie-là de l’Etat décide de s’attaquer à Cosa Nostra, qui multiplie alors les massacres dans l’objectif de contraindre la justice à se rétracter et à faire acquitter les personnes arrêtées. Dans ces années où le pool anti-Mafia mène ses enquêtes, les exécutions, les enlèvements, les bombes dévastent l’Italie entière, et adressent à l’Etat un message clair : « Faites marche arrière, laissez l’organisation poursuivre ses affaires et, surtout, tenez votre parole – accordez-nous votre protection en échange des votes que Cosa Nostra vous apporte – ou vous n’aurez pas la paix ».
Messina Denaro est un chef atypique. Lors de son arrestation, il porte au poignet une montre à 35 000 euros, chose rare chez les chefs corléonais de Cosa Nostra d’ordinaire enclins à une existence bien plus sobre, dans leur apparence comme dans leurs relations personnelles. Toto Riina, par exemple, dont Messina Denaro a été le protégé, était obsédé par la monogamie et par une conduite rigoureusement morale envers les femmes ; il a fondé une famille et, lors du « maxi-procès » [en 1986-1987, 475 accusés ont été jugés au cours d’un seul et même procès à Palerme], a refusé d’être confronté au repenti Tommaso Buscetta en raison de sa « moralité » : « Ce n’est pas un homme comme moi, de ma stature, c’est un homme qui a trop de maîtresses. » A l’époque, à Cosa Nostra, il n’y a pas de place pour les divorcés ou enfants de divorcés, pour les amateurs de prostituées ou de drogues, pour les individus à la vie dissolue ou les homosexuels.
Messina Denaro, lui, ne crée pas de dynastie. Il a une fille qui a pris le nom de sa mère et avec laquelle il n’a pas de relation. Il est davantage un assassin, un soldat qui, au fil des ans, perfectionne ses aptitudes relationnelles et économiques. Messina Denaro a le visage et le goût de la violence. Il fait partie du commando qui, en 1992, assassine Antonella Bonomo, enceinte de trois mois, coupable d’être l’épouse du boss Vincenzo Milazzo, et qui commence à regarder tout ce sang versé d’un œil critique. Il a de plus le sens de l’organisation : il coordonne, par exemple, l’enlèvement du fils d’un repenti, Santino Di Matteo. L’enfant, Giuseppe, a 13 ans. Cosa Nostra l’enlève, le tue et dissout son corps dans l’acide après deux ans de captivité : l’enlèvement le plus long de l’histoire italienne.
**Il fait profil bas et devient entrepreneur**
La carrière de Messina Denaro décolle lorsqu’il soutient Toto Riina dans sa sanglante stratégie, la seule qui semble efficace pour faire chuter les majorités politiques par la terreur ; mais arrivé au sommet, il change de cap. En prison, Toto Riina le déplore : « Il s’est mis à faire de la lumière ! » [une allusion aux investissements de Messina Denaro dans l’éolien], se lamente-t-il à propos du virage qu’opère son protégé dans l’entrepreneuriat. « Qu’il se la mette dans le cul, sa lumière, et qu’elle l’éclaire », commente-t-il depuis sa cellule de prison, où il est soumis au dur régime carcéral du 41bis [en référence à l’article du code carcéral qui durcit, depuis 1975, les conditions de détention des chefs mafieux].
Bref, aux yeux du vieux boss, Messina Denaro gaspille son talent. Que fait le seul de ses hommes capable de poursuivre une stratégie meurtrière à même d’obliger l’Etat à respecter ses accords politiques ? Il fait profil bas et devient entrepreneur.
Donnons une idée des sommes en jeu : en 2007, la Direzione investigativa anti-Mafia a saisi à un prête-nom de Messina Denaro, en une seule opération, des biens et propriétés immobilières d’une valeur de 700 millions d’euros. Du côté des investissements dans l’énergie éolienne – « la lumière », dont parlait Riina –, la justice s’en est prise en 2010 à un autre prête-nom. Valeur de la saisie : 1,5 milliard d’euros.
Pourquoi le dernier roi de la Cosa Nostra sanguinaire entreprend-il ce virage vers le monde entrepreneurial ? A ses yeux, la politique de contrôle par les votes et les bombes appartient au passé. L’obsession de la violence doit laisser place à une politique d’infiltration souterraine, où l’on ne tue qu’en dernier recours. La Mafia opte pour cette stratégie de camouflage – qui s’avérera gagnante – jusqu’à parfois se faire passer pour l’anti-Mafia.
Article passionnant, comme je m’en doutais. Il réitère bien le point sur l’intégration économique de la Mafia moderne qu’il faisait déjà dans Gomorra.
Dans les Bouches-du-Rhône on a un problème de crime organisé, qui s’entretien sur la misère sociale de certains quartiers de Marseille et sur la richesse du reste du département. Et pourtant l’intégralité du discours national se résume à mentionner les inévitables règlement de comptes occasionnels, sans plus élaborer. Est-ce que les gens ne veulent pas en entendre parler ou est-ce que ça cache autre chose de plus néfaste encore ?
Concernant la situation en Italie, ça me rappelle cette citation : *”L’État détient le monopole de la violence”*. Il semble que la Mafia italienne en ait pris conscience et ait décidé de jouer dans les systèmes modernes de pouvoir. Une nécrose prenant l’Etat à sa base. Un État dont sa propre administration ne croit pas à son projet. Des acteurs malicieux qui sont à la fois la vie économique et la vie publique. Que dire de plus ?