**Depuis 2017, la direction générale de la gendarmerie et le ministère de l’intérieur sont alertés sur les pratiques brutales du colonel Touron. Pourtant, il a été promu général, à la tête du Pôle judiciaire de l’institution. Ce n’est qu’après son départ à la retraite, en octobre 2022, que la hiérarchie a signalé à la justice les faits commis sur au moins neuf personnes.**
« Monsieur« Monsieur le Ministre, c’est une mère, une mère scandalisée par le sort fait à sa fille qui vous écrit, une mère prête à tout pour rétablir sa fille dans son honneur et sa dignité. Elle a subi une constante persécution de la part du colonel Touron, directeur de l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale. […] Elle a été victime d’un burn-out. Un seul constat : M. Touron passe général et ma fille doit aller voir ailleurs. Peut-on tout faire en toute impunité ? Peut-on détruire moralement et physiquement mon enfant ? J’ai honte de voir cela. »
Le 25 juin 2018, désespérée, Georgette, 65 ans, écrit au ministre de l’intérieur de l’époque, Gérard Collomb. Depuis plus de six mois, cette militaire à la retraite veille quotidiennement sur sa fille, Laurence*, 34 ans, commandante dans la gendarmerie, qui, à deux reprises, a émis le souhait de mettre fin à ses jours, se disant harcelée et humiliée par le directeur de l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale (IRCGN), le colonel Patrick Touron.
D’autres gendarmes ont pu participer à ce harcèlement, mais pour Laurence, c’est bien le colonel Touron qui est le principal responsable de la situation.
Le 31 juillet 2018, le directeur général de la gendarmerie nationale (DGGN), Richard Lizurey, lui répond, l’informant qu’une enquête administrative a établi qu’effectivement sa fille a bien été victime de « harcèlement moral ». Rien d’autre. Pas la moindre information concernant les sanctions décidées à l’égard des auteurs. Et pour cause : ce même été, l’un d’entre eux, le principal mis en cause, Patrick Touron, est promu général et prend la tête du prestigieux Pôle judiciaire de la gendarmerie nationale (PJGN), véritable vitrine de l’institution.
Quant à Laurence, c’est Christian Rodriguez, numéro deux de la gendarmerie (devenu numéro un en novembre 2019) qui la reçoit. Il lui conseille alors de retourner au travail et, pour toute protection, de revêtir un gilet pare-balles.
Malgré les rapports et les alertes de militaires et gendarmes qui s’accumulent sur le général Touron, ce n’est qu’en octobre 2022, soit trois mois après son départ à la retraite, que le directeur général de la gendarmerie nationale (DGGN), Christian Rodriguez, saisira enfin la justice sur la base des conclusions d’une nouvelle enquête administrative lancée en août 2021.
[…]
Contacté, l’ancien numéro un de la gendarmerie, le général Lizurey, renvoie la responsabilité à… Christian Rodriguez, certifiant que « lorsque l’Inspection générale de la gendarmerie nationale fait des enquêtes administratives, elle rend des comptes au numéro deux, le major général, qui était, en 2018, Christian Rodriguez. C’est lui qui est en charge du fonctionnement de la maison et qui doit décider des sanctions qu’il me soumet ».
À la suite de ces échanges, le général Christian Rodriguez nous a, le 18 février, adressé par courriel une nouvelle explication qui justifierait selon lui l’absence de mesures prises à l’encontre du général Touron. « En 2017, nous n’avions pas connaissance de dépôt de plainte [de la victime, Laurence – ndlr] » contrairement au signalement fait par le colonel T. en 2020, qui aurait, lui, selon le DGGN, déposé plainte. Cet « élément a eu son importance dans l’appréciation de la situation ».
Or les déclarations de Christian Rodriguez sont erronées : aucune plainte n’a été déposée au pénal par le colonel T., qui a demandé une protection fonctionnelle de la part de son administration pour que cessent les pratiques du général Touron. Plus grave, alors que déjà en 2018, une enquête administrative conclut au harcèlement moral, Christian Rodriguez laisse entendre de la sorte qu’il n’en a pas tenu compte, la victime n’ayant pas saisi la justice. Mais informé des faits, n’aurait-il pas dû lui-même les faire cesser et les signaler à la justice ?
**Le calvaire de Laurence, une officière humiliée au vu et au su de tous**
« J’ai failli perdre ma fille. Ça, je ne l’oublierai jamais », déclare à Mediapart Georgette, qui ne décolère pas. « Le général Rodriguez était numéro deux lorsque ma fille a tenté de mettre fin à ses jours. Il a été alerté. Même le ministre de l’intérieur était informé. C’était en 2018. Et aujourd’hui, cinq ans plus tard, une fois que le général Touron est à la retraite, la direction de la gendarmerie ouvre le parapluie et saisit le procureur ? C’est une honte », soupire-t-elle.
[…]
Tout prédestinait Laurence à une brillante carrière. Pharmacienne du service de santé des armées, sortie major de sa promotion, à 24 ans, en 2007, cette militaire intègre l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale (IRCGN) et retient rapidement l’attention du directeur de l’institut de l’époque, le général Daoust, qui la qualifie, dans ses notations, d’« officière de grande qualité, possédant un potentiel élevé et des capacités de management humain et technique particulièrement appréciées ».
En 2015, elle prend la tête de l’unité d’expertise toxicologique médico-légale et est élue au conseil d’administration de la Société française de toxicologie analytique. Concomitamment à ces nominations, son chef de service, pharmacien en chef, semble prendre ombrage de sa réussite et commence à remettre en question son travail.
Compte tenu de l’absence de fondement des remarques qui lui sont faites, elle interpelle alors le nouveau directeur de l’IRCGN, le colonel Patrick Touron. Loin de trouver un arbitrage permettant d’apaiser la situation, Patrick Touron la harcèle à son tour, la convoquant sans raison dans son bureau et la rabaissant publiquement.
Pendant les deux années suivantes, ses conditions de travail deviennent de plus en plus délétères : tout en ayant une surcharge de travail importante, Laurence est constamment remise en question sans avoir la possibilité de répondre aux critiques. Des ordres sont également donnés pour que son nom soit effacé des rapports dont elle est l’autrice. Laurence ne dort plus. Stressée, elle met en place des stratégies de contournement pour éviter de croiser le colonel Touron.
En mars 2017, lorsque Patrick Touron décide de lui retirer toutes ses responsabilités et la menace de mutation, elle s’effondre et est mise en congé maladie.
Le médecin de l’antenne médicale du Pôle judiciaire note qu’elle présente un « état anxiodépressif aigu réactionnel à une souffrance au travail » nécessitant une prise en charge « en urgence » et un arrêt de travail qui, compte tenu de l’aggravation de son état, sera prolongé durant six mois.
Elle confie son intention de mettre fin ses jours à l’un de ses collègues, un médecin du Pôle judiciaire. Immédiatement alertée, sa mère, Georgette, quitte Lyon pour rejoindre sa fille en banlieue parisienne. « J’ai emménagé chez elle. Chaque soir, je vérifiais qu’elle dormait, qu’elle respirait, comme on le fait avec un nouveau-né. Elle se réveillait parfois en nage. Elle était traumatisée », confie-t-elle à Mediapart.
[…]
**Une victime présumée placardisée**
En décembre 2017, le jour de son retour de congé maladie, le colonel Patrick Touron réserve à Laurence un accueil tout à fait particulier : il lui ordonne de déménager ses affaires dans un bureau situé à l’extérieur de l’institut, dans une enceinte isolée.
[…]
Le 22 décembre 2017, elle fait un signalement pour harcèlement auprès de la cellule dédiée, « Stop Discri », de l’IGGN.
Un mois plus tard, son corps lâche de nouveau et elle est hospitalisée pour un ulcère « en rapport avec les soucis professionnels graves qu’elle a eus récemment », selon le compte-rendu médical.
[…]
À la suite du signalement de Laurence, l’IGGN procède à une enquête administrative, mais le rapport ne sera jamais remis à la victime. Seules les conclusions lui seront transmises, le 31 juillet 2018, par le directeur général de l’époque, le général Richard Lizurey, et le chef de l’IGGN : « Certains faits, qui ne pouvaient pas être justifiés par l’exercice normal du pouvoir hiérarchique, constituent une forme de harcèlement moral. » La suite est pour le moins étonnante : « L’enquête n’a pas permis d’établir que ces agissements avaient été commis par le même auteur. »
Non, mais c’est pas tout le panier, qui est pourri ! Juste quelques pommes !
> . Ce n’est qu’après son départ à la retraite, en octobre 2022, que la hiérarchie a signalé à la justice les faits commis sur au moins neuf personnes.
Tout s’explique. Le projet de reculer les retraites, c’est pour masquer les violences policières des hauts gradés
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Extraits :
**Depuis 2017, la direction générale de la gendarmerie et le ministère de l’intérieur sont alertés sur les pratiques brutales du colonel Touron. Pourtant, il a été promu général, à la tête du Pôle judiciaire de l’institution. Ce n’est qu’après son départ à la retraite, en octobre 2022, que la hiérarchie a signalé à la justice les faits commis sur au moins neuf personnes.**
« Monsieur« Monsieur le Ministre, c’est une mère, une mère scandalisée par le sort fait à sa fille qui vous écrit, une mère prête à tout pour rétablir sa fille dans son honneur et sa dignité. Elle a subi une constante persécution de la part du colonel Touron, directeur de l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale. […] Elle a été victime d’un burn-out. Un seul constat : M. Touron passe général et ma fille doit aller voir ailleurs. Peut-on tout faire en toute impunité ? Peut-on détruire moralement et physiquement mon enfant ? J’ai honte de voir cela. »
Le 25 juin 2018, désespérée, Georgette, 65 ans, écrit au ministre de l’intérieur de l’époque, Gérard Collomb. Depuis plus de six mois, cette militaire à la retraite veille quotidiennement sur sa fille, Laurence*, 34 ans, commandante dans la gendarmerie, qui, à deux reprises, a émis le souhait de mettre fin à ses jours, se disant harcelée et humiliée par le directeur de l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale (IRCGN), le colonel Patrick Touron.
D’autres gendarmes ont pu participer à ce harcèlement, mais pour Laurence, c’est bien le colonel Touron qui est le principal responsable de la situation.
Le 31 juillet 2018, le directeur général de la gendarmerie nationale (DGGN), Richard Lizurey, lui répond, l’informant qu’une enquête administrative a établi qu’effectivement sa fille a bien été victime de « harcèlement moral ». Rien d’autre. Pas la moindre information concernant les sanctions décidées à l’égard des auteurs. Et pour cause : ce même été, l’un d’entre eux, le principal mis en cause, Patrick Touron, est promu général et prend la tête du prestigieux Pôle judiciaire de la gendarmerie nationale (PJGN), véritable vitrine de l’institution.
Quant à Laurence, c’est Christian Rodriguez, numéro deux de la gendarmerie (devenu numéro un en novembre 2019) qui la reçoit. Il lui conseille alors de retourner au travail et, pour toute protection, de revêtir un gilet pare-balles.
Malgré les rapports et les alertes de militaires et gendarmes qui s’accumulent sur le général Touron, ce n’est qu’en octobre 2022, soit trois mois après son départ à la retraite, que le directeur général de la gendarmerie nationale (DGGN), Christian Rodriguez, saisira enfin la justice sur la base des conclusions d’une nouvelle enquête administrative lancée en août 2021.
[…]
Contacté, l’ancien numéro un de la gendarmerie, le général Lizurey, renvoie la responsabilité à… Christian Rodriguez, certifiant que « lorsque l’Inspection générale de la gendarmerie nationale fait des enquêtes administratives, elle rend des comptes au numéro deux, le major général, qui était, en 2018, Christian Rodriguez. C’est lui qui est en charge du fonctionnement de la maison et qui doit décider des sanctions qu’il me soumet ».
À la suite de ces échanges, le général Christian Rodriguez nous a, le 18 février, adressé par courriel une nouvelle explication qui justifierait selon lui l’absence de mesures prises à l’encontre du général Touron. « En 2017, nous n’avions pas connaissance de dépôt de plainte [de la victime, Laurence – ndlr] » contrairement au signalement fait par le colonel T. en 2020, qui aurait, lui, selon le DGGN, déposé plainte. Cet « élément a eu son importance dans l’appréciation de la situation ».
Or les déclarations de Christian Rodriguez sont erronées : aucune plainte n’a été déposée au pénal par le colonel T., qui a demandé une protection fonctionnelle de la part de son administration pour que cessent les pratiques du général Touron. Plus grave, alors que déjà en 2018, une enquête administrative conclut au harcèlement moral, Christian Rodriguez laisse entendre de la sorte qu’il n’en a pas tenu compte, la victime n’ayant pas saisi la justice. Mais informé des faits, n’aurait-il pas dû lui-même les faire cesser et les signaler à la justice ?
**Le calvaire de Laurence, une officière humiliée au vu et au su de tous**
« J’ai failli perdre ma fille. Ça, je ne l’oublierai jamais », déclare à Mediapart Georgette, qui ne décolère pas. « Le général Rodriguez était numéro deux lorsque ma fille a tenté de mettre fin à ses jours. Il a été alerté. Même le ministre de l’intérieur était informé. C’était en 2018. Et aujourd’hui, cinq ans plus tard, une fois que le général Touron est à la retraite, la direction de la gendarmerie ouvre le parapluie et saisit le procureur ? C’est une honte », soupire-t-elle.
[…]
Tout prédestinait Laurence à une brillante carrière. Pharmacienne du service de santé des armées, sortie major de sa promotion, à 24 ans, en 2007, cette militaire intègre l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale (IRCGN) et retient rapidement l’attention du directeur de l’institut de l’époque, le général Daoust, qui la qualifie, dans ses notations, d’« officière de grande qualité, possédant un potentiel élevé et des capacités de management humain et technique particulièrement appréciées ».
En 2015, elle prend la tête de l’unité d’expertise toxicologique médico-légale et est élue au conseil d’administration de la Société française de toxicologie analytique. Concomitamment à ces nominations, son chef de service, pharmacien en chef, semble prendre ombrage de sa réussite et commence à remettre en question son travail.
Compte tenu de l’absence de fondement des remarques qui lui sont faites, elle interpelle alors le nouveau directeur de l’IRCGN, le colonel Patrick Touron. Loin de trouver un arbitrage permettant d’apaiser la situation, Patrick Touron la harcèle à son tour, la convoquant sans raison dans son bureau et la rabaissant publiquement.
Pendant les deux années suivantes, ses conditions de travail deviennent de plus en plus délétères : tout en ayant une surcharge de travail importante, Laurence est constamment remise en question sans avoir la possibilité de répondre aux critiques. Des ordres sont également donnés pour que son nom soit effacé des rapports dont elle est l’autrice. Laurence ne dort plus. Stressée, elle met en place des stratégies de contournement pour éviter de croiser le colonel Touron.
En mars 2017, lorsque Patrick Touron décide de lui retirer toutes ses responsabilités et la menace de mutation, elle s’effondre et est mise en congé maladie.
Le médecin de l’antenne médicale du Pôle judiciaire note qu’elle présente un « état anxiodépressif aigu réactionnel à une souffrance au travail » nécessitant une prise en charge « en urgence » et un arrêt de travail qui, compte tenu de l’aggravation de son état, sera prolongé durant six mois.
Elle confie son intention de mettre fin ses jours à l’un de ses collègues, un médecin du Pôle judiciaire. Immédiatement alertée, sa mère, Georgette, quitte Lyon pour rejoindre sa fille en banlieue parisienne. « J’ai emménagé chez elle. Chaque soir, je vérifiais qu’elle dormait, qu’elle respirait, comme on le fait avec un nouveau-né. Elle se réveillait parfois en nage. Elle était traumatisée », confie-t-elle à Mediapart.
[…]
**Une victime présumée placardisée**
En décembre 2017, le jour de son retour de congé maladie, le colonel Patrick Touron réserve à Laurence un accueil tout à fait particulier : il lui ordonne de déménager ses affaires dans un bureau situé à l’extérieur de l’institut, dans une enceinte isolée.
[…]
Le 22 décembre 2017, elle fait un signalement pour harcèlement auprès de la cellule dédiée, « Stop Discri », de l’IGGN.
Un mois plus tard, son corps lâche de nouveau et elle est hospitalisée pour un ulcère « en rapport avec les soucis professionnels graves qu’elle a eus récemment », selon le compte-rendu médical.
[…]
À la suite du signalement de Laurence, l’IGGN procède à une enquête administrative, mais le rapport ne sera jamais remis à la victime. Seules les conclusions lui seront transmises, le 31 juillet 2018, par le directeur général de l’époque, le général Richard Lizurey, et le chef de l’IGGN : « Certains faits, qui ne pouvaient pas être justifiés par l’exercice normal du pouvoir hiérarchique, constituent une forme de harcèlement moral. » La suite est pour le moins étonnante : « L’enquête n’a pas permis d’établir que ces agissements avaient été commis par le même auteur. »
Non, mais c’est pas tout le panier, qui est pourri ! Juste quelques pommes !
> . Ce n’est qu’après son départ à la retraite, en octobre 2022, que la hiérarchie a signalé à la justice les faits commis sur au moins neuf personnes.
Tout s’explique. Le projet de reculer les retraites, c’est pour masquer les violences policières des hauts gradés
Écoeurant, juste la honte quoi