À Bourges, l’usine des canons Caesar prend le virage de l’économie de guerre

2 comments
  1. À Bourges, l’usine des canons Caesar prend le virage de l’économie de guerre

    L’industrie française de l’armement connaît un regain d’attention et de nouvelles attentes depuis le début de la guerre en Ukraine. Dans cette usine de Bourges, où sont notamment fabriqués des canons Caesar, la production s’accélère, comme a pu le constater le journal suisse “Le Temps”.

    *“Si vous êtes soudeur, envoyez-nous votre candidature !”* Face aux micros des grandes radios nationales françaises, Alexandre Dupuy répond de manière joviale, mais sous pression. Ce polytechnicien, ancien pilote de chasse, a troqué la combinaison kaki pour le costard-cravate bleu foncé de directeur des ventes de Nexter, fabricant du fameux canon Caesar. À Bourges, dans la dernière canonnerie de France, on embauche massivement. Y compris au sein de certains métiers “en tension”, dont les effectifs ont parfois doublé.

    La pression médiatique et surtout productiviste est forte autour de cette usine, constituée de deux énormes bâtiments industriels construits dans les années 1950 et 1960, à l’époque où les ouvriers de l’armement étaient encore des employés d’État et quand l’arsenal de Bourges n’était pas encore devenu, comme beaucoup d’autres, un élément de l’entreprise Nexter, aujourd’hui propriété d’un groupe franco-allemand, dont l’État français n’est actionnaire qu’à 50 %.

    Dans ce quartier d’anciens bâtiments militaires à base de vieilles pierres, la fabrique, perchée sur une sorte de rempart, surplombe le centre-ville, offrant une belle vue sur la magnifique cathédrale. Vers 1870, l’industrie d’armement et de pyrotechnie avait massivement été déplacée par Napoléon III dans cette région centrale de la France pour s’éloigner de l’Est et de la menace allemande. Depuis, c’est ici que l’on construit les canons français.

    Un contexte chargé d’histoire qui tranche avec les énormes machines ultramodernes capables de manier des tubes d’une dizaine de mètres, tout en effectuant le travail minutieux qui permettra à ces canons d’envoyer un obus de 40 kilos à 40 kilomètres avec une précision d’un demi-terrain de foot. C’est par ailleurs aussi ici que l’on fabrique les canons des chars Leclerc ou des avions de chasse Rafale. Pour ce qui est du Caesar, les forges Aubert & Duval, notamment celle de Firminy, près de Saint-Étienne, livrent, dans un acier particulièrement résistant et spécifiquement breveté, des blocs de matière et des tubes de 3 tonnes qui sont transformés à Bourges en canons de 1,8 tonne. Ils seront ensuite montés sur un véhicule à Roanne, 200 kilomètres plus loin.

    Cette industrie était, il y a peu, en perte de vitesse, et les journalistes ne s’y intéressaient pas trop. L’artillerie n’était plus à la mode, trop rustique. *“Mon prédécesseur n’avait pratiquement jamais de demandes des médias”,* s’amuse le directeur du site, Laurent Monzauge. Mais la guerre en Ukraine a fait basculer ce domaine. Sur le canon Caesar, la demande et l’intérêt explosent. Aujourd’hui, 96 ouvriers et 4 ouvrières travaillent ici, mais les chiffres grimpent très vite au fil des mois. Il faut donc former les arrivants par compagnonnage, avec un référent dans l’usine. Le domaine militaire requiert une discrétion que les jeunes recrues ne connaissent pas nécessairement et, surtout, des techniques spécifiques, très exigeantes, car les pièces d’artillerie subissent des pressions et des températures rarissimes dans l’industrie. Toute erreur peut provoquer la destruction de l’engin et coûter des vies.

    D’où vient précisément ce soudain coup de pression ? Après l’échec de la première phase de la guerre d’agression lancée il y a un an par Vladimir Poutine en Ukraine, l’armée russe s’est retirée pour concentrer ses efforts sur l’est du pays. C’est à ce moment, en avril 2022, qu’ont débuté les livraisons d’artillerie capables de frapper derrière les lignes ennemies. Plus de 300 obusiers, dont 18 canons Caesar français, ont ainsi été livrés à l’Ukraine par ses soutiens. La France a annoncé en janvier qu’elle fournirait, en ce début d’année 2023, 12 canons Caesar supplémentaires à Kiev en plus des 19 promis entre-temps par le Danemark, des pièces que les Scandinaves venaient d’acheter et qui étaient tout juste sorties de l’usine de Bourges.

    Cet effort n’a pas été sans conséquence sur les armées occidentales elles-mêmes. Les livraisons ont lourdement impacté les stocks et provoqué une prise de conscience. La France, première puissance militaire de l’Union européenne, ne peut compter que sur 76 Caesar même si elle prévoit d’en posséder 109 dans dix ans. Il faut donc remplacer dans le parc français les canons envoyés en Ukraine. Puis honorer les nouvelles commandes de la France, mais aussi celles de la République tchèque, du Danemark, du Maroc et de la Belgique.

    Car l’exportation est centrale dans le modèle hexagonal : *“Il y a un ADN français lié à la notion de souveraineté et d’autonomie stratégique depuis soixante ans,* nous explique le général Jean-Marc Duquesne, délégué général du Groupement des industries de l’armement terrestre (Gicat). *Cette intuition a été renforcée par la* *pandémie* *: on a bien vu ce que c’était, de ne plus être souverain, en matière de production de masques notamment. Pour maintenir cette souveraineté au niveau des équipements de l’armée française, il y a un business model qui implique l’exportation afin de pouvoir allonger les séries et couvrir ainsi l’ensemble des besoins français malgré des commandes limitées. C’est la façon pour l’industrie de défense de diminuer le coût unitaire de ses équipements.”*

    Et dans le domaine de l’artillerie et de l’armée de terre en général, la demande explose depuis un an. *“Les conflictualités se développent dans le monde, il y a donc une crainte légitime de bon nombre de nos partenaires qui veulent s’armer vite,* nous explique le général Duquesne*. Cela montre l’importance de pouvoir répondre rapidement. Un des facteurs qui a permis aux Coréens de placer leur matériel en* *Pologne**, c’est qu’ils avaient des capacités de livraison rapide. Comme la* *Corée du Sud* *est un pays en guerre et, donc, en économie de guerre, elle détient des stocks et peut livrer très rapidement, des chars par exemple. Les Américains aussi possèdent des réserves importantes. Nous, en France, n’avions pas de stocks, nous étions en flux tendu.”*

    Face au constat du retour en grâce des armes traditionnelles, parfois basiques, l’heure est donc à la prise de conscience. Le retour de la guerre de “haute intensité” en Europe implique de repenser les stratégies militaires et d’armement de ces dernières années. Les fabricants d’armes et l’armée française se trouvent face à un virage, Emmanuel Macron parlant de *“révolution copernicienne du mode de conception des conflits”*. Un tournant qui impose de passer à une *“économie de guerre”,* selon le président de la République, même si l’expression est abusive pour de nombreux observateurs. Le ministère des Armées françaises nous explique que le conflit en Ukraine a constitué *“un bouleversement du contexte stratégique”*.

    La prochaine loi de programmation militaire française, dont on sait déjà qu’elle impliquera une augmentation d’un tiers des budgets, sera donc une législation de transformation, *“qui doit faire passer les armées d’un modèle fait pour assurer des opérations dans des milieux où leur liberté d’action était forte, à une capacité d’évolution dans des environnements contestés”.* Et le ministère de citer le président : *“Nous devons être capables d’agir plus vite, d’être plus réactifs.”*

    Le général Jean-Marc Duquesne ne dit pas autre chose : *“On vient de passer vingt-cinq ans sur ce qu’on appelait les dividendes de la paix [économies faites dans les budgets militaires à la suite de la chute de l’**URSS**]. L’armée consacrait beaucoup d’argent à la recherche. Mais ce qui caractérise un* *conflit de haute intensité**, c’est la forte consommation en munitions et en pièces ainsi que beaucoup de matériel détruit. Dans la gestion de crise qui nous a occupés ces dernières années, il fallait gérer en priorité l’adhésion des populations, avec des frappes très ciblées provoquant peu de dégâts collatéraux. Il fallait beaucoup de recherche technologique. Et là, d’un seul coup, on nous demande de produire beaucoup plus dans des délais assez courts.”*

  2. Mes heures passées sur HoI4 me disent qu’il faut 150PP et 50% de War Support. Il en est où Macron là dessus ?

Leave a Reply