**Absence de dialogue social, cafouillages parmi les ministres, tensions dans la majorité et erreurs de communication : les nuages s’amoncellent pour la première ministre, alors que le texte est plus que jamais impopulaire dans l’opinion.**
L’horloge de l’Assemblée nationale indique 17 h 50, mardi 7 mars, quand Eric Dupond-Moretti fixe Olivier Marleix. Entre le garde des sceaux et le président du groupe Les Républicains (LR), l’ambiance est à couper au couteau quand, soudain, le premier assène un bras d’honneur. Puis un autre. La séance est suspendue. L’ex-pénaliste quitte la scène, bouillonnant, et s’en va fumer des cigarettes.
Elisabeth Borne, qui vient de sortir de l’Hémicycle, lessivée par la tension d’une sixième journée de mobilisation contre la réforme des retraites, n’avait pas besoin de ce nouvel incident. Il faut éteindre ce départ de feu qui menace les relations entre la majorité présidentielle et la droite, alliée pour ce projet hautement impopulaire.
Les responsables de la majorité se précipitent pour convaincre l’ancienne star du barreau de s’excuser. Rien n’y fait, le garde des sceaux menace de « tout plaquer » en démissionnant. Il juge qu’Olivier Marleix a sali son honneur en le décrivant comme un coupable, alors qu’il n’est « que » mis en examen pour « prise illégale d’intérêt ». Après dix longues minutes, il accepte finalement de présenter des excuses publiques. « Imagine-t-on Alain Peyrefitte ou Robert Badinter se comporter de la sorte ? », soupire Olivier Marleix. Elisabeth Borne devait s’entretenir avec l’élu de la droite et le président du parti, Eric Ciotti, dans la soirée, mais le rendez-vous est annulé. Une déconvenue pour la cheffe du gouvernement. Une de plus.
Quelques heures plus tôt, à un jet de pierre de l’Assemblée nationale, le cortège des manifestants s’élance, boulevard Saint-Germain. De l’hôtel de Matignon, on entend les « boums » des pétards à faire trembler les murs. Moins les moqueries qui fusent dans un mégaphone de la CGT : « Monsieur Véran [porte-parole du gouvernement] dit qu’on est responsables de la disparition des dinosaures et du naufrage du Titanic », « Monsieur Dussopt [ministre du travail] hurle que personne n’a craqué alors qu’il est en plein craquage »… Autant de références aux déclarations mal avisées de ces ministres, au mépris d’une consigne de Matignon : éviter la provocation. Comme si Elisabeth Borne, au plus fort de la houle, peinait à tenir son équipe. « On aborde la face nord des Grandes Jorasses », observe le sénateur (Renaissance) de la Côte-d’Or François Patriat.
**Comparée à Margaret Thatcher**
Se revendiquant d’une sensibilité de gauche, Elisabeth Borne avait promis, lors de son entrée à Matignon, de réformer « dans la concertation » et de préserver « la cohésion du pays », confiante en sa capacité à convaincre syndicats et parlementaires. Dix mois plus tard, la première ministre est comparée à la « dame de fer », Margaret Thatcher, qui brisa les syndicats britanniques. Et renvoie poliment les organisations syndicales, qui réclament d’être reçues par Emmanuel Macron, vers la porte du ministre du travail, Olivier Dussopt, qu’elle dit « toujours ouverte ».
L’échec de la démocratie sociale est acté. Mais il doit être compensé par une victoire de la démocratie parlementaire, en évitant à tout prix un recours au 49.3. Ce scénario, qui permettrait l’adoption de la réforme sans vote, est le cauchemar d’Elisabeth Borne. Las. Malgré l’attention accordée aux troupes d’Eric Ciotti, la première ministre n’a jamais été assurée d’obtenir une majorité.
A la mi-février, à la veille du dernier jour de débat à l’Assemblée nationale, les équipes de l’Elysée vérifiaient que l’Airbus A330 qui devait emmener Emmanuel Macron vers Munich (Allemagne) disposait bien du système de visioconférence ultra-sécurisé. Objectif : pouvoir convoquer en urgence un conseil des ministres afin d’autoriser Elisabeth Borne à recourir au 49.3 si le débat s’accélérait jusqu’à l’article sur l’âge légal de départ à la retraite à 64 ans. Une précaution dénotant la fébrilité du pouvoir. En ce début mars, la menace du 49.3 plane toujours, en vue du retour du texte au Palais-Bourbon.
**Elisabeth Borne cajole la droite**
Y a-t-il eu une erreur tactique ? Partisan du bras de fer, Emmanuel Macron ne voulait pas faire tant de gestes en direction du parti Les Républicains, parti pesant moins de 5 % des voix à la présidentielle de 2022. Le chef de l’Etat considère que si les élus LR ne votent pas pour une réforme qu’ils défendaient eux-mêmes, « ils sont morts ».
Moins matamore, la première ministre cajole une droite gourmande en revendications. « Les concessions, il y en a tous les jours, c’est ridicule », tranche l’ancien président de l’UMP (ex-LR), Jean-François Copé. « Je suis le gardien des finances publiques, s’exaspère de son côté le locataire de Bercy, Bruno Le Maire. Il faut que le régime des retraites soit à l’équilibre en 2030. C’est la promesse du gouvernement, nous devons la tenir. »
Lire le décryptage : Article réservé à nos abonnés La réforme des retraites entre les mains de la droite
Elisabeth Borne doit aussi souder ses troupes. Avec son camp, le chef de l’Etat se veut ferme. « On ne négocie pas avec sa majorité », assène souvent Emmanuel Macron, jugeant que les élus de sa coalition ont le devoir de s’aligner.
Mais la cheffe du gouvernement peine à tenir son ensemble « à trois piliers ». Mardi, les députés alliés – Horizons pour Edouard Philippe et le MoDem pour François Bayrou – ont voté contre la proposition de loi de la présidente du groupe Renaissance, Aurore Bergé, visant à frapper d’inéligibilité des auteurs de violences conjugales. Un camouflet. « Renaissance, c’est la start-up nation, ils ne parlent pas à la même France. Ils foncent. Moi, j’ai des doutes », expliquait, en février, Laurent Marcangeli, chef du groupe Horizons à l’Assemblée nationale.
**Au sein du gouvernement, le doute s’installe**
Trois députées Renaissance ont aussi émis des réserves, menaçant de s’abstenir le jour du vote, dont Barbara Pompili, élue de la Somme. Depuis des mois, les cadres du groupe voient l’ex-ministre de l’écologie bougonner dans l’Hémicycle et appellent à ce que Matignon la soigne. Les responsables du parti présidentiel ont finalement averti en début de semaine que ne pas voter pour la réforme, s’abstenir ou s’absenter, conduirait à une éviction du groupe. « On ne menace pas d’exclusion quand tout va bien », constate Olivier Marleix.
Au sein du gouvernement, le doute s’installe : Elisabeth Borne a-t-elle jamais eu la réforme en main ? Le 10 janvier, jour de la présentation du projet, est décrit comme un pied d’appel manqué. Depuis, à chaque temps fort médiatique, la première ministre trébuche.
Sur Franceinfo, le 3 janvier, elle ouvre la brèche au débat sur les carrières longues en promettant que personne ne travaillera plus de quarante-trois ans, et se trompe. Sur France 2, le 2 février, elle n’éteint pas la critique d’une réforme pénalisant les femmes et admet une « colle » sur les trimestres d’apprentissage. Sur France 5, le 6 mars, elle s’emmêle, assurant que l’âge auquel un futur retraité en carrière longue peut bénéficier d’une surcote ne changera pas. Réputée « techno » à l’autorité solide, l’ex-ministre du travail n’aura pas évité à la situation de déraper.
Et sur la réforme elle-même ils ont un doute ou pas ?
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**Absence de dialogue social, cafouillages parmi les ministres, tensions dans la majorité et erreurs de communication : les nuages s’amoncellent pour la première ministre, alors que le texte est plus que jamais impopulaire dans l’opinion.**
L’horloge de l’Assemblée nationale indique 17 h 50, mardi 7 mars, quand Eric Dupond-Moretti fixe Olivier Marleix. Entre le garde des sceaux et le président du groupe Les Républicains (LR), l’ambiance est à couper au couteau quand, soudain, le premier assène un bras d’honneur. Puis un autre. La séance est suspendue. L’ex-pénaliste quitte la scène, bouillonnant, et s’en va fumer des cigarettes.
Elisabeth Borne, qui vient de sortir de l’Hémicycle, lessivée par la tension d’une sixième journée de mobilisation contre la réforme des retraites, n’avait pas besoin de ce nouvel incident. Il faut éteindre ce départ de feu qui menace les relations entre la majorité présidentielle et la droite, alliée pour ce projet hautement impopulaire.
Les responsables de la majorité se précipitent pour convaincre l’ancienne star du barreau de s’excuser. Rien n’y fait, le garde des sceaux menace de « tout plaquer » en démissionnant. Il juge qu’Olivier Marleix a sali son honneur en le décrivant comme un coupable, alors qu’il n’est « que » mis en examen pour « prise illégale d’intérêt ». Après dix longues minutes, il accepte finalement de présenter des excuses publiques. « Imagine-t-on Alain Peyrefitte ou Robert Badinter se comporter de la sorte ? », soupire Olivier Marleix. Elisabeth Borne devait s’entretenir avec l’élu de la droite et le président du parti, Eric Ciotti, dans la soirée, mais le rendez-vous est annulé. Une déconvenue pour la cheffe du gouvernement. Une de plus.
Quelques heures plus tôt, à un jet de pierre de l’Assemblée nationale, le cortège des manifestants s’élance, boulevard Saint-Germain. De l’hôtel de Matignon, on entend les « boums » des pétards à faire trembler les murs. Moins les moqueries qui fusent dans un mégaphone de la CGT : « Monsieur Véran [porte-parole du gouvernement] dit qu’on est responsables de la disparition des dinosaures et du naufrage du Titanic », « Monsieur Dussopt [ministre du travail] hurle que personne n’a craqué alors qu’il est en plein craquage »… Autant de références aux déclarations mal avisées de ces ministres, au mépris d’une consigne de Matignon : éviter la provocation. Comme si Elisabeth Borne, au plus fort de la houle, peinait à tenir son équipe. « On aborde la face nord des Grandes Jorasses », observe le sénateur (Renaissance) de la Côte-d’Or François Patriat.
**Comparée à Margaret Thatcher**
Se revendiquant d’une sensibilité de gauche, Elisabeth Borne avait promis, lors de son entrée à Matignon, de réformer « dans la concertation » et de préserver « la cohésion du pays », confiante en sa capacité à convaincre syndicats et parlementaires. Dix mois plus tard, la première ministre est comparée à la « dame de fer », Margaret Thatcher, qui brisa les syndicats britanniques. Et renvoie poliment les organisations syndicales, qui réclament d’être reçues par Emmanuel Macron, vers la porte du ministre du travail, Olivier Dussopt, qu’elle dit « toujours ouverte ».
L’échec de la démocratie sociale est acté. Mais il doit être compensé par une victoire de la démocratie parlementaire, en évitant à tout prix un recours au 49.3. Ce scénario, qui permettrait l’adoption de la réforme sans vote, est le cauchemar d’Elisabeth Borne. Las. Malgré l’attention accordée aux troupes d’Eric Ciotti, la première ministre n’a jamais été assurée d’obtenir une majorité.
A la mi-février, à la veille du dernier jour de débat à l’Assemblée nationale, les équipes de l’Elysée vérifiaient que l’Airbus A330 qui devait emmener Emmanuel Macron vers Munich (Allemagne) disposait bien du système de visioconférence ultra-sécurisé. Objectif : pouvoir convoquer en urgence un conseil des ministres afin d’autoriser Elisabeth Borne à recourir au 49.3 si le débat s’accélérait jusqu’à l’article sur l’âge légal de départ à la retraite à 64 ans. Une précaution dénotant la fébrilité du pouvoir. En ce début mars, la menace du 49.3 plane toujours, en vue du retour du texte au Palais-Bourbon.
**Elisabeth Borne cajole la droite**
Y a-t-il eu une erreur tactique ? Partisan du bras de fer, Emmanuel Macron ne voulait pas faire tant de gestes en direction du parti Les Républicains, parti pesant moins de 5 % des voix à la présidentielle de 2022. Le chef de l’Etat considère que si les élus LR ne votent pas pour une réforme qu’ils défendaient eux-mêmes, « ils sont morts ».
Moins matamore, la première ministre cajole une droite gourmande en revendications. « Les concessions, il y en a tous les jours, c’est ridicule », tranche l’ancien président de l’UMP (ex-LR), Jean-François Copé. « Je suis le gardien des finances publiques, s’exaspère de son côté le locataire de Bercy, Bruno Le Maire. Il faut que le régime des retraites soit à l’équilibre en 2030. C’est la promesse du gouvernement, nous devons la tenir. »
Lire le décryptage : Article réservé à nos abonnés La réforme des retraites entre les mains de la droite
Elisabeth Borne doit aussi souder ses troupes. Avec son camp, le chef de l’Etat se veut ferme. « On ne négocie pas avec sa majorité », assène souvent Emmanuel Macron, jugeant que les élus de sa coalition ont le devoir de s’aligner.
Mais la cheffe du gouvernement peine à tenir son ensemble « à trois piliers ». Mardi, les députés alliés – Horizons pour Edouard Philippe et le MoDem pour François Bayrou – ont voté contre la proposition de loi de la présidente du groupe Renaissance, Aurore Bergé, visant à frapper d’inéligibilité des auteurs de violences conjugales. Un camouflet. « Renaissance, c’est la start-up nation, ils ne parlent pas à la même France. Ils foncent. Moi, j’ai des doutes », expliquait, en février, Laurent Marcangeli, chef du groupe Horizons à l’Assemblée nationale.
**Au sein du gouvernement, le doute s’installe**
Trois députées Renaissance ont aussi émis des réserves, menaçant de s’abstenir le jour du vote, dont Barbara Pompili, élue de la Somme. Depuis des mois, les cadres du groupe voient l’ex-ministre de l’écologie bougonner dans l’Hémicycle et appellent à ce que Matignon la soigne. Les responsables du parti présidentiel ont finalement averti en début de semaine que ne pas voter pour la réforme, s’abstenir ou s’absenter, conduirait à une éviction du groupe. « On ne menace pas d’exclusion quand tout va bien », constate Olivier Marleix.
Au sein du gouvernement, le doute s’installe : Elisabeth Borne a-t-elle jamais eu la réforme en main ? Le 10 janvier, jour de la présentation du projet, est décrit comme un pied d’appel manqué. Depuis, à chaque temps fort médiatique, la première ministre trébuche.
Sur Franceinfo, le 3 janvier, elle ouvre la brèche au débat sur les carrières longues en promettant que personne ne travaillera plus de quarante-trois ans, et se trompe. Sur France 2, le 2 février, elle n’éteint pas la critique d’une réforme pénalisant les femmes et admet une « colle » sur les trimestres d’apprentissage. Sur France 5, le 6 mars, elle s’emmêle, assurant que l’âge auquel un futur retraité en carrière longue peut bénéficier d’une surcote ne changera pas. Réputée « techno » à l’autorité solide, l’ex-ministre du travail n’aura pas évité à la situation de déraper.
Et sur la réforme elle-même ils ont un doute ou pas ?