Sur la trace des enfants ukrainiens emmenés en Russie | Sunday Times/Courrier International

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    # Sur la trace des enfants ukrainiens emmenés en Russie

    En septembre dernier, quand Lilia, la fille de 11 ans de Tatiana Vlaïko, est rentrée de l’école en annonçant que sa classe allait partir en colonie de vacances pendant deux semaines, sa mère s’est aussitôt inquiétée. Leur ville, Kherson, dans le sud de l’Ukraine, était occupée par les Russes, et la colonie se trouvait en Crimée, annexée par Moscou en 2014. “J’ai eu peur, se souvient Tatiana, âgée de 36 ans. C’est la guerre, je lui ai dit, ça risque d’être difficile de te récupérer après. Mais ses camarades y allaient aussi, et elle tenait vraiment à partir.”

    Du reste, il ne semblait pas y avoir d’autre choix. Les formulaires de consentement envoyés par l’école demandaient aux parents d’apporter les actes de naissance et d’autres documents, et de se présenter au port fluvial à 6 heures du matin le lendemain, pour un voyage en bateau à vapeur sur la mer Noire. Tatiana Vlaïko, mère célibataire, a embrassé Lilia et l’a laissée avec le directeur de l’établissement, puis s’est hâtée de se rendre à son travail, dans une laiterie industrielle.

    ## Transférée dans un camp… puis un autre

    Les liaisons téléphoniques entre l’Ukraine et la Russie sont compliquées, mais pendant les deux semaines qui ont suivi, elle a réussi à entrer plusieurs fois en contact avec sa fille. “Lilia m’a raconté de jolies choses – qu’elle avait vu des dauphins, qu’elle avait assisté à des concerts, visité des sites”, dit-elle. Mais elle lui a aussi expliqué que tout était en russe et qu’ils étaient obligés de chanter l’hymne russe tous les matins.

    Puis, au lieu de la voir rentrer au bout de deux semaines, Tatiana a appris que sa fille avait été transférée dans un autre camp. Et dans un autre encore.

    “J’ai appelé sa professeure, j’ai demandé, qu’est-ce qui se passe, vous allez les ramener ? Elle a cessé de me répondre.”
    Lilia fait partie de ces milliers d’enfants ukrainiens qui ont été enlevés et emmenés en Russie ou en Crimée au cours de l’année écoulée, butin humain de la guerre. Le mois dernier, un rapport de l’université Yale a affirmé que plus de 6 000 enfants âgés de 4 mois à 17 ans étaient détenus dans 43 camps, dans le cadre d’une campagne systématique, “coordonnée par le gouvernement de la Fédération de Russie”. Plus des deux tiers de ces sites, ajoute Yale, pratiqueraient la “rééducation”.

    Daria Herassymtchouk, commissaire ukrainienne des droits de l’enfance, estime que ce chiffre pourrait être nettement plus élevé. “Jusqu’à présent, nous en avons identifié 16 221, mais je pense que l’on parle de quelques centaines de milliers, assure-t-elle. Tout ça fait partie de leur campagne de russification.” D’après elle, les Russes ont recours à cinq méthodes :

    « Ils tuent les parents et emmènent les enfants ; ils les prennent directement à leurs parents ; ils séparent les parents et les enfants dans ce qu’ils appellent des camps de filtration ; ils trompent les parents en envoyant les enfants en colonie sportive ou sanitaire ; ils les enlèvent dans les institutions spécialisées, les pensionnats et les orphelinats.”
    L’Ukraine affiche le taux d’institutionnalisation infantile le plus élevé d’Europe, et plus de 105 000 enfants étaient placés dans des orphelinats quand la guerre a commencé.

    Aucun enfant ukrainien n’a vraiment échappé au conflit. Plus de 460 auraient été tués et près de 1 000 blessés, tandis que l’ONG Save the Children calcule qu’en Ukraine un enfant a passé en moyenne plus de neuf cents heures en sous-sol durant l’année – soit un total de quarante jours. Quelque 1 583 écoles auraient été détruites ou endommagées.

    “Cette guerre a affecté 7,5 millions d’enfants”, précise Daria Herassymtchouk. “C’est ça que font les Russes : ils essaient de briser nos enfants psychologiquement, parce qu’ils représentent l’avenir de l’Ukraine. Ça va être un énorme problème après la guerre.”

    ## Des peluches données à la télévision

    Les enlèvements massifs d’enfants font l’objet d’une enquête menée par Karim Khan, procureur général de la Cour pénale internationale, qui s’est rendu en Ukraine le 7 mars et devait évoquer la question à Genève le 9. “Je n’ai rien vu de tel, commente-t-il. Daech enlevait les filles yazidies pour en faire des esclaves sexuelles, et les garçons pour en faire des combattants, et Pol Pot avait obligé les familles citadines à partir à la campagne, mais là, c’est différent.”

    Les Russes ne se cachent pas : les chaînes nationales de télévision montrent des représentants des autorités en train de donner des ours en peluche aux nouveaux arrivants, dépeints comme des enfants abandonnés et sauvés de la guerre. Maria Lvova-Belova, commissaire russe des droits de l’enfance, s’est vantée l’an dernier d’avoir adopté un adolescent de Marioupol.

    Témoin de ce genre de scènes sur les réseaux sociaux depuis Kherson occupé, Lioudmila Motytchak, âgée de 44 ans, a commencé à se faire de plus en plus de souci pour Anastassia, sa fille de 15 ans, partie en voyage scolaire dans un “camp de santé en Crimée” pour s’éloigner des combats.

    “Je n’ai pas de quoi nous payer des vacances. Anastassia avait vraiment envie de partir voir la mer. Et puis, ils ne nous ont pas franchement donné le choix, ni le temps de réfléchir.”
    Quand elle a déposé sa fille à l’école [le jour du départ], Lioudmila a été surprise par le nombre de gens. “Il y avait environ une centaine de bus – comme s’ils étaient en train d’emmener tous les enfants de Kherson.” Anastassia se souvient d’avoir fait la route jusqu’à Ievpatoria, dans l’ouest de la Crimée. “C’était magnifique, et ça a commencé comme une colonie de vacances normale, mais tout était en russe, raconte-t-elle. Ensuite, au bout de deux semaines, ils nous ont dit qu’il faudrait attendre trois jours avant de rentrer chez nous, puis quatre jours, puis un mois, et ils ont commencé à envoyer les enfants dans des camps différents partout en Crimée.”

    ## “Dites à vos parents de venir”

    Communiquant avec elle par Telegram, sa mère s’est méfiée.

    “Anastassia m’a expliqué qu’on leur avait dit : ‘Dites à vos parents que s’ils viennent ici, ils pourront avoir un appartement et de l’argent.’ Certains des parents sont partis en Crimée, et ils ne sont pas revenus. Ce n’était pas ça que je voulais. Je voulais juste récupérer ma fille.”
    Quand Kherson a été repris par les forces ukrainiennes, en novembre, elles ont perdu contact. Ni la Croix-Rouge ni la police n’ont pu les aider. Lioudmila a fini par entendre parler d’une organisation du nom de Save Ukraine, dirigée par Mykola Kouleba, ancien commissaire des droits de l’enfance. “Nous faisons tout notre possible pour faire rentrer ces gosses, lance-t-il. Ce que font les Russes, c’est de l’endoctrinement pur et simple.”

    ## Un gigantesque détour en territoire ennemi

    Save Ukraine a dit à Lioudmila qu’ils allaient s’organiser pour qu’elle puisse partir en Crimée avec 15 autres parents. Comme elle n’avait jamais quitté le pays auparavant, l’association lui a procuré un passeport et des billets. Ils sont partis à la fin du mois de janvier, pour un périple étonnant en plein cœur du territoire ennemi. “J’avais très peur d’aller en Russie, parce qu’on est en guerre”, confie-t-elle. Tatiana, la mère de Lilia, a aussi fait partie du voyage. “Je regardais par la vitre du bus, et j’avais l’impression d’être dans une espèce de film affreux”, décrit-elle.

    L’affaire s’est transformée en marathon. Si la Crimée n’est qu’à quelques heures de route de Kherson, il y avait des troupes russes sur le parcours, si bien qu’ils ont dû faire un gigantesque détour en train par la Pologne, puis au nord jusqu’en Biélorussie, où ils ont été soumis à une fouille agressive à la frontière. De là, ils ont roulé vers l’est et sont passés en Russie, où on leur a demandé si des hommes de leur famille se battaient [dans l’armée ukrainienne], et ils se sont enfin dirigés vers le sud et la Crimée.

    Quand ils ont atteint les camps et présenté leurs papiers, Tatiana a constaté, stupéfaite, que les portes étaient ouvertes et que les enfants pouvaient sortir. “Quand Lilia a couru vers moi, nous avons éclaté en sanglots toutes les deux, se rappelle-t-elle. C’était comme si j’avais porté trois sacs de cailloux, et qu’en une seconde ils étaient tous tombés.”

    Dans un autre camp, Lioudmila Motytchak et sa fille Anastassia se sont jetées dans les bras l’une de l’autre. “J’étais tellement heureuse que je pleurais, dit Anastassia. On nous avait dit, si vos parents ne viennent pas, vous serez envoyés en pensionnat, ou dans de nouvelles familles.”

    ## “Il n’aime pas aller à l’école russe”

    Le voyage de retour a duré encore plus longtemps. La Biélorussie a refusé de les laisser passer, aussi ont-ils dû se rendre jusqu’en Lettonie. En tout, ils ont parcouru 8 100 kilomètres en quinze jours, alors qu’il y a moins de 500 kilomètres à vol d’oiseau entre Kherson et les camps.

    Pourtant, elles font partie de ceux qui ont eu de la chance. Pour l’heure, 307 enfants seulement ont pu être récupérés, selon Daria Herassymtchouk. Nul ne sait quelles négociations sont à l’origine de ces succès. Save Ukraine en a sauvé 164, mais lors de leur dernière mission, leur chauffeur en Biélorussie a été arrêté. Certains enfants ont été inclus dans des échanges de prisonniers de guerre.

    Parmi les nombreuses mères qui attendent toujours se trouve Ianna Klymenko, âgée de 33 ans, qui n’a pas revu son fils de 13 ans, Dmytro, depuis bientôt six mois.

    “On est toujours en contact, mais sa grand-mère et moi, on se fait beaucoup de souci et on pleure la nuit parce que ça fait des mois et il n’est pas avec nous, détaille-t-elle depuis son domicile à Ostrov, alors que retentissent des tirs d’artillerie. Il nous dit qu’il mange, qu’il étudie, mais qu’il est fatigué et qu’il veut rentrer à la maison. Et il n’aime pas aller à l’école russe, alors, il fait souvent semblant d’être malade.”

    Elle redoute qu’il ne soit transféré dans un orphelinat en Russie.

  2. >Les formulaires de consentement envoyés par l’école demandaient aux parents d’apporter les actes de naissance et d’autres documents.

    >Mais elle lui a aussi expliqué que tout était en russe et qu’ils étaient obligés de chanter l’hymne russe tous les matins.

    >Puis, au lieu de la voir rentrer au bout de deux semaines, Tatiana a appris que sa fille avait été transférée dans un autre camp. Et dans un autre encore.

    >Le mois dernier, un rapport de l’université Yale a affirmé que plus de 6 000 enfants âgés de 4 mois à 17 ans étaient détenus dans 43 camps, dans le cadre d’une campagne systématique, “coordonnée par le gouvernement de la Fédération de Russie”. Plus des deux tiers de ces sites, ajoute Yale, pratiqueraient la “rééducation”.

    Et dire qu’on a encore des personnes en Europe qui supportent la Russie…

  3. Rappel que le kidnapping d’enfants pour le but de les “adopter” est une des définitions du génocide.

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