Ashley Gjøvik, lanceuse d’alerte licenciée par Apple, seule contre tous

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  1. >###La faute de cette salariée, licenciée en 2021 : avoir révélé que la firme californienne transforme ses employés en cobayes. Allant jusqu’à les traquer dans leur intimité.

    >«Respect de la vie privée, c’est ça l’iPhone », claironne une récente réclame d’Apple. De longue date, la marque à la pomme a construit sa réputation sur une promesse : ses appareils au design impeccable sont des doudous qui ne mouchardent pas, ceux qui les utilisent peuvent dormir sur leurs deux oreilles. C’est beaucoup moins vrai pour les salariés de l’entreprise.

    >Demandez à Ashley Gjøvik. Responsable du programme d’ingénierie, cette Américaine de 36 ans a été brutalement licenciée en septembre 2021. Sa faute ? Avoir révélé que, pour améliorer les fonctionnalités de ses produits, la firme de Cupertino n’hésite pas à transformer ses équipes en cobayes, soumis à une surveillance invasive et astreints au secret comme s’ils travaillaient pour un service de renseignement. À l’aide de centaines de documents confidentiels recoupés par de multiples témoignages, Télérama peut raconter une culture d’entreprise où le silence est une valeur cardinale et l’intimidation, une pratique déployée au plus haut niveau. Sollicitée, Apple s’est refusée à tout commentaire.

    >##Je suis devenue révolutionnaire quand j’ai compris qu’ils se fichaient de savoir que nous pouvions mourir.

    >L’histoire de Gjøvik commence comme un remake d’Erin Brockovich, cette lanceuse d’alerte immortalisée au cinéma par Julia Roberts. Début 2020, en emménageant à Santa Clara, au cœur de la Silicon Valley, sa santé se dégrade. Vertiges, palpitations, saignements, vomissements… Elle s’inquiète, consulte des cohortes de médecins et finit par découvrir que son logement est construit sur un terrain rongé par les déchets toxiques. Ils sont particulièrement envahissants dans cette partie de la Californie : pendant des décennies, la production massive de semi-conducteurs a pollué les sols, chargés de solvants cancérigènes qui remontent à la surface au fil des ans. Sur son lieu de travail tout proche, au campus d’Apple, à Sunnyvale, la jeune femme ressent des symptômes similaires. Elle avise sa hiérarchie, réclame des tests.

    >Son insistance agace : son employeur finit par lui intimer de ne plus évoquer le problème avec ses collègues. Elle prévient l’agence américaine de protection de l’environnement. En 2021, sur la messagerie Slack, dans un canal créé par des salariées au moment où le mouvement #MeToo percute Apple, elle mâche de moins en moins ses mots et rassemble les colères. Au premier rang desquelles le sort que le temple du cool technologique réserve à ses ouailles. « Je suis devenue révolutionnaire quand j’ai compris qu’ils se fichaient de savoir que nous pouvions mourir », se souvient-elle.

    >##Je n’ai jamais réussi à vraiment m’intégrer, ça m’a facilité la tâche au moment de tout brûler.

    >Gjøvik n’est pas un produit des élites technologiques californiennes, qui n’ont qu’à traverser la rue depuis le campus de Stanford pour rejoindre une multinationale offrant salaires à six chiffres et bonus confortables. Elle a vécu « une enfance de merde » dans une ferme en périphérie de Portland, dans l’Oregon pluvieux. Elle travaille dès 14 ans, manifeste contre la guerre en Irak à 16 et coupe les ponts avec sa famille à 20.

    >Après avoir débuté chez Nike (« J’essayais de ne pas penser au travail des enfants »), elle atterrit un peu par hasard chez Apple en 2015, fauchée et endettée. « J’ai commencé à travailler dans la technologie parce que j’avais besoin de comprendre les systèmes complexes », explique-t-elle d’une voix de mitraillette rigolarde, son chien Captain sur les genoux. Elle se tue à la tâche, soixante-dix heures par semaine pendant cinq ans. Elle prend du galon, mais pas le pli de la culture locale, qui, souvent, ressemble à une expérimentation sociale en milieu clos : « Je n’ai jamais réussi à vraiment m’intégrer, ça m’a facilité la tâche au moment de tout brûler. »

    >Goûtant peu ce vent de rébellion, Apple décide de la mettre au repos forcé en août 2021, invoquant une enquête interne lancée sur la base de ses accusations. Pas refroidie, Gjøvik saisit l’agence fédérale chargée de faire respecter le droit du travail. Fin août, elle dévoile sur Twitter l’existence d’un programme clandestin, Gobbler (plus tard rebaptisé Glimmer). Déployé en 2017 auprès des salariés, cet outil interne a accompagné le lancement de Face ID, la fonctionnalité de reconnaissance faciale d’Apple, qui permet de déverrouiller son téléphone avec son visage. Dans un e-mail envoyé le 3 août 2017, et que nous avons pu consulter, un ingénieur de l’équipe vidéo explique les grandes lignes : pour entraîner l’algorithme, il faut le nourrir. Une fois activé, Gobbler prend une photo dès qu’il détecte un visage. C’est un œil qui ne cligne jamais. « En matière de données, nous en voulons plus », ajoute l’ingénieur gourmand.

    >Dans un autre document, Apple précise quelques règles. L’application ne peut pas être utilisée en France ou en Allemagne (elle y serait illégale du fait des réglementations locales) et les salariés sont priés de ne pas télécharger de clichés immortalisés dans des lieux intimes. Gjøvik est récalcitrante, mais pour arracher le consentement de ses cobayes, l’employeur sait ruser. Un jour d’été, elle est invitée à un « apéro de collecte de données » d’une vingtaine de minutes, sans plus de précisions. Interdiction d’en parler sans obtenir le feu vert du service juridique. Une fois sur place, à deux pas du siège historique de la société, elle découvre « ce qui ressemble à un complexe militaire » protégé par des gardes. Il faut donner son téléphone, passer une porte, la refermer, en ouvrir une autre, et pénétrer quatre par quatre dans un espace cylindrique en plein cagnard pour se faire tirer le portrait. Un vrai trombinoscope composé par la force, dont l’objectif est d’améliorer l’intelligence artificielle

    >Quelques jours après ses premières révélations, le 9 septembre, Apple la licencie et la convoque dans l’heure, invoquant une violation de la propriété intellectuelle de l’entreprise. Elle se retrouve dans le viseur de la « Worldwide Loyalty Team », des investigateurs maison qui ont souvent fait carrière dans la police ou les services secrets. Par le passé, ces privés n’ont pas hésité à pénétrer dans des domiciles afin de retrouver un prototype d’iPhone égaré. En 2017, Apple s’est même vantée d’avoir fait arrêter douze salariés trop bavards. On ne badine pas avec les secrets industriels de la première capitalisation boursière de la planète. Dans un courrier transmis au Département du travail le 4 mars 2022, les avocats d’Apple justifient le licenciement d’Ashley Gjøvik : « Elle a choisi de divulguer des informations qu’elle était tenue de garder confidentielles. » Gobbler n’y est jamais nommé, la société se bornant à évoquer « l’étude » sous le nom de code Omega.

    >Au fil des ans, Apple a multiplié les expérimentations de ce type, enregistrant et stockant toutes sortes d’informations intimes et biométriques sur ses salariés-testeurs : scan des conduits auditifs pour optimiser l’ergonomie des AirPods (les designers s’enorgueillissant de posséder « l’une des plus larges bibliothèques d’oreilles de la planète »), mesure du sommeil, pression artérielle et même surveillance du cycle menstruel. Sous couvert d’anonymat, une ex-salariée a accepté de nous transmettre les photos d’un kit proposé par Apple en 2019 en échange d’un bon d’achat de 10 dollars, afin de mesurer la qualité des glaires cervicales de son utérus. Inquiète des conséquences d’un refus, elle a accepté de se prêter à l’exercice, qui la hante encore.

    >##Vous ne devez avoir aucune attente en matière de vie privée lorsque vous utilisez vos appareils personnels ou ceux de quelqu’un d’autre à des fins professionnelles. Apple

    >Si le géant de la tech n’hésite pas à coloniser le corps de ses collaborateurs, ceux-ci sont priés de ne pas moufter. La politique interne d’Apple, elle aussi confidentielle, annonce la couleur : « Vous ne devez avoir aucune attente en matière de vie privée lorsque vous utilisez vos appareils personnels ou ceux de quelqu’un d’autre à des fins professionnelles, lorsque vous utilisez les systèmes ou les réseaux d’Apple, ou lorsque vous vous trouvez dans les locaux d’Apple. » Mais ça pourrait ne pas durer. Fin janvier, le gendarme du droit du travail a estimé que la politique d’omerta de l’entreprise violait la loi, ouvrant la voie à un procès. Est notamment visé un mémo intimidant envoyé par le grand patron, Tim Cook, une semaine après le licenciement de la lanceuse d’alerte. « Nous savons que les auteurs de fuites constituent un petit nombre de personnes, écrivait-il. Nous savons également que les personnes qui divulguent des informations confidentielles n’ont pas leur place ici. »

    >Pour l’avocat Seth Goldstein, qui a récemment aidé les travailleurs d’Amazon à combattre les pratiques antisyndicales de Jeff Bezos, c’est un signal important : « Les révélations d’Ashley mettent en lumière le pire de la culture d’entreprise dans la Silicon Valley. J’ai bon espoir que son cas permette de faire bouger les choses, car les gens n’ont plus confiance en ces sociétés. » La lanceuse d’alerte, elle, n’est pas près de rendre les armes, même si le combat l’a éprouvée. « J’ai parfois l’impression d’avoir perdu mon identité, et je n’ai jamais été aussi proche du suicide depuis l’adolescence », explique-t-elle au bord des larmes, en ajoutant qu’elle a trouvé du réconfort dans un livre sur les blessures morales des GI de retour de guerre. Début février, elle a eu rendez-vous avec des enquêteurs de la Securities and Exchange Commission, l’autorité des marchés financiers américains. Dans la plainte qu’elle a adressée à une douzaine d’autorités judiciaires ou de protection de la vie privée, elle annonce avec une pointe d’humour sa future reconversion en droit international public, droits humains et « méga-corporations dystopiques ».

  2. >mesure du sommeil, pression artérielle et même surveillance du cycle menstruel.

    Exactement ce que fait une Apple Watch.

  3. Je vais me faire détruire mais je suis pas convaincu par la justesse de son combat et la façon dont les faits sont présentés.

    Apple expérimente sa technologie sur ses employés au lieu de ses clients, en vrai je le vois comme un progrès par rapport à d’autres boites.

    Notamment cette histoire d’apéro photo, où on nous présente ça comme une séance de torture dans un auto cuiseur. 30s dans un scanner 3D, quoi.

    Ça fait un peu « Au voleur il a volé ma couleur »

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