# « Monopole de la violence légitime » : la foire aux contresens
Le sociologue Max Weber est régulièrement enrôlé dans des tentatives de minimisation ou de justification des violences policières. Il s’agit d’un détournement de son œuvre, alors que ces violences découlent précisément d’un défaut de légitimation du pouvoir actuel.
En règle générale, les concepts de sciences sociales n’atterrissent pas sans encombre dans le débat public. Mais avec [Max Weber](https://fr.wikipedia.org/wiki/Max_Weber) (1864-1920) et sa notion de *« monopole de la violence légitime »* conquis par l’État, les contresens et les usages abusifs s’enchaînent avec une intensité peu commune. Transformée en slogan figé, abstraite du mode de raisonnement qui lui a donné naissance, la formule sert de vernis savant à une relativisation, voire à une justification des violences policières [reprochées au pouvoir macronien](https://www.mediapart.fr/journal/france/300323/face-aux-violences-policieres-et-l-extreme-droite-ne-lachera-pas).
La version la plus absurde de ce coup de force rhétorique a été livrée par le polémiste d’extrême droite Éric Zemmour, jeudi 30 mars, [sur le plateau de BFMTV](https://twitter.com/BFMTV/status/1641480517479460864?s=20). *« Il ne peut pas y avoir de violences policières, car la police, et donc l’État, a le monopole de la violence légitime. On sait ça depuis Max Weber »*, a-t-il déclaré. Prise au pied de la lettre, la phrase revient à considérer que le monopole de la violence annule l’existence de la violence.
Nous voilà entraînés loin des rivages de la logique, alors que le reste du propos d’Éric Zemmour consiste à affirmer le bon droit de la police à user de la force. À partir de la même référence au sociologue allemand, le ministre de l’intérieur Gérald Darmanin s’était révélé plus cohérent le 28 juillet 2020, lorsqu’il avait lâché devant la commission des lois de l’Assemblée nationale : *« La police exerce une violence, certes, mais une violence légitime. C’est vieux comme Max Weber ! »*
Professeur à Sciences Po, et donc *a priori* mieux renseigné sur le contenu réel des écrits d’une figure fondatrice des sciences sociales, Dominique Reynié a déroulé des affirmations semblables dans [l’émission de France 5 « C ce soir »](https://twitter.com/Ccesoir/status/1639180248213499904?s=20). *« Il y a évidemment des excès du côté de la violence policière, mais c’est quand même la violence légitime, c’est quand même l’État »*, a-t-il développé pour souligner qu’il n’y avait pas *« d’équivalence* [avec] *la violence manifestante »*, rabattue du côté de l’illégitimité.
## Expliquer n’est pas justifier, ou la sociologie pour les nuls
*« Not in my name »*, pourrait répliquer Max Weber par-delà les siècles. À défaut, celles et ceux qui l’ont lu et qui l’enseignent sont nombreux [à réagir](https://twitter.com/MaximCombes/status/1641727452262158337?s=20) face à l’appropriation infondée de son œuvre. Et pour cause : quand le sociologue écrit que *« l’État est cette communauté humaine, qui à l’intérieur d’un territoire déterminé* […] *revendique pour elle-même et parvient à imposer le monopole de la violence physique légitime »*, il décrit crûment un processus, mais ne dit pas que les forces de l’ordre seraient toujours dans leur bon droit.
La regrettée Catherine Colliot-Thélène, philosophe spécialiste de l’œuvre de Max Weber, [le rappelait en 2020](https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/02/19/catherine-colliot-thelene-la-violence-n-est-pas-necessairement-legitime-des-lors-qu-elle-est-le-fait-de-l-etat_6030035_3232.html) au *Monde* : *« Le terme “légitime”, dans* [sa] *définition, n’a pas un sens normatif : il n’est pas l’équivalent de “juste” ou de “rationnellement fondé”. La monopolisation par l’État de la violence légitime, c’est-à-dire de la capacité à garantir le droit (et généralement aussi à le fixer), est un constat de fait : un certain type de pouvoir, territorial, a réussi à imposer son hégémonie à d’autres types de pouvoir qui lui faisaient concurrence dans les siècles antérieurs. »*
Max Weber a en effet choisi, pour définir l’État, non pas de partir de ses objectifs ou de ses fonctions, mais des *moyens* que ce dernier a utilisés pour imposer son existence. Ce faisant, le sociologue incarne une tradition qui s’est souciée de la genèse de l’État, afin de comprendre comment cet agencement institutionnel s’est construit et répandu, au détriment d’autres. Un geste intellectuel très éloigné de réflexes idéalistes ou quasi religieux de ceux qui font de l’État une réalité majestueuse et transcendante, soustraite à toute critique parce qu’elle nous protégerait du chaos.
D’autres que Weber ont poursuivi cette tradition, à travers des œuvres extrêmement riches. C’est le cas de [Norbert Élias](https://fr.wikipedia.org/wiki/Norbert_Elias), une figure des sciences sociales dont l’existence aura épousé les bornes du XXe siècle. Connu pour ses travaux sur la pacification des mœurs en Occident, il a insisté sur le processus de monopolisation dont l’État est le résultat, en ce qui concerne non seulement les moyens de coercition, mais aussi les ressources fiscales ou la capacité de produire un sentiment d’appartenance.
S’il fallait se dessiller davantage, les travaux de l’universitaire états-unien Charles Tilly sont encore plus explicites. Pour lui, une description réaliste de la formation des États conduit à jeter aux orties les illusions de contrat social ou toute autre philosophie harmonieuse d’édification de la puissance publique. *« La guerre et l’État* […] *apparaissent comme les plus grands exemples de crime organisé »*, a-t-il affirmé sans ambages dans une contribution traduite en français [dans la revue *Politix*](https://www.persee.fr/docAsPDF/polix_0295-2319_2000_num_13_49_1075.pdf).
Ce tenant d’une macrosociologie historique a documenté les interdépendances qui se sont nouées, à partir du Moyen Âge, entre la conduite de la guerre, les prélèvements de ressources qu’elle impliquait, les protections accordées en échange et les innovations institutionnelles qui en ont résulté.
Faire l’histoire de l’État, c’est donc faire celle d’une stratégie d’accumulation de pouvoirs, d’avoirs et de savoirs, et raconter la fabrique d’une domination politique. On peut en déduire des partis pris très divers, certains souhaitant l’abolition de ce cadre, d’autres préférant le transformer dans un sens libéral et égalitaire. Mais partir du postulat que l’État exprime la légitimité par défaut relève soit de la naïveté, soit de la participation consciente à cette entreprise de domination.
C’est intéressant et élargit ma vision.
C’est assez rafraîchissant de lire ce genre de mise au point ; il est effrayant de constater à quel point nos « élites » manquent de culture politique.
Un point important que cet article omet : le terme même de « monopole de la violence légitime » est une traduction initiale fautive de l’allemand « *gewaltmonopol* ». Aujourd’hui on lui préfère « monopole de la contrainte physique légitime ».
La violence étant l’abus de la force physique, ça donnerait une connotation péjorative à ce mot qui ne correspond pas à l’esprit des travaux de Weber. « Violence légitime » est d’ailleurs un oxymore : un abus ne pouvant, par définition, pas être légitime.
Il serait de bon ton de rappeler aux tenants d’un légalisme béat, pour lesquels la légitimité serait consubstantielle à la légalité, que la violence est un *délit*, qui a pour circonstance *aggravante* le fait d’être commise par une personne dépositaire de l’autorité publique.
La droite meprise les sciences sociales, sauf quand c’est pour utiliser un concept qu’elle ne comprend pas afin de justifier sa violence.
Bordel merci Mediapart, j’en avais marre de voir Weber reprit à tout bout de champs depuis des mois.
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# « Monopole de la violence légitime » : la foire aux contresens
Le sociologue Max Weber est régulièrement enrôlé dans des tentatives de minimisation ou de justification des violences policières. Il s’agit d’un détournement de son œuvre, alors que ces violences découlent précisément d’un défaut de légitimation du pouvoir actuel.
En règle générale, les concepts de sciences sociales n’atterrissent pas sans encombre dans le débat public. Mais avec [Max Weber](https://fr.wikipedia.org/wiki/Max_Weber) (1864-1920) et sa notion de *« monopole de la violence légitime »* conquis par l’État, les contresens et les usages abusifs s’enchaînent avec une intensité peu commune. Transformée en slogan figé, abstraite du mode de raisonnement qui lui a donné naissance, la formule sert de vernis savant à une relativisation, voire à une justification des violences policières [reprochées au pouvoir macronien](https://www.mediapart.fr/journal/france/300323/face-aux-violences-policieres-et-l-extreme-droite-ne-lachera-pas).
La version la plus absurde de ce coup de force rhétorique a été livrée par le polémiste d’extrême droite Éric Zemmour, jeudi 30 mars, [sur le plateau de BFMTV](https://twitter.com/BFMTV/status/1641480517479460864?s=20). *« Il ne peut pas y avoir de violences policières, car la police, et donc l’État, a le monopole de la violence légitime. On sait ça depuis Max Weber »*, a-t-il déclaré. Prise au pied de la lettre, la phrase revient à considérer que le monopole de la violence annule l’existence de la violence.
Nous voilà entraînés loin des rivages de la logique, alors que le reste du propos d’Éric Zemmour consiste à affirmer le bon droit de la police à user de la force. À partir de la même référence au sociologue allemand, le ministre de l’intérieur Gérald Darmanin s’était révélé plus cohérent le 28 juillet 2020, lorsqu’il avait lâché devant la commission des lois de l’Assemblée nationale : *« La police exerce une violence, certes, mais une violence légitime. C’est vieux comme Max Weber ! »*
Ce raisonnement, exprimé depuis le cœur du pouvoir et [largement répandu](https://www.mediapart.fr/journal/politique/290323/face-aux-violences-policieres-les-macronistes-entre-deni-et-tetanie) au sein de la majorité, consiste à dire que puisque la violence de l’État est légitime, critiquer son exercice revient à remettre en cause l’ordre politique tout entier (ce qui fait évidemment de vous [un « mauvais républicain »](https://www.mediapart.fr/journal/dossier/france/un-totem-nomme-republique)). Tout juste consent-on à admettre l’existence de « brebis galeuses » qui outrepasseraient les ordres ou la mesure, mais pas plus que dans n’importe quel milieu.
Professeur à Sciences Po, et donc *a priori* mieux renseigné sur le contenu réel des écrits d’une figure fondatrice des sciences sociales, Dominique Reynié a déroulé des affirmations semblables dans [l’émission de France 5 « C ce soir »](https://twitter.com/Ccesoir/status/1639180248213499904?s=20). *« Il y a évidemment des excès du côté de la violence policière, mais c’est quand même la violence légitime, c’est quand même l’État »*, a-t-il développé pour souligner qu’il n’y avait pas *« d’équivalence* [avec] *la violence manifestante »*, rabattue du côté de l’illégitimité.
## Expliquer n’est pas justifier, ou la sociologie pour les nuls
*« Not in my name »*, pourrait répliquer Max Weber par-delà les siècles. À défaut, celles et ceux qui l’ont lu et qui l’enseignent sont nombreux [à réagir](https://twitter.com/MaximCombes/status/1641727452262158337?s=20) face à l’appropriation infondée de son œuvre. Et pour cause : quand le sociologue écrit que *« l’État est cette communauté humaine, qui à l’intérieur d’un territoire déterminé* […] *revendique pour elle-même et parvient à imposer le monopole de la violence physique légitime »*, il décrit crûment un processus, mais ne dit pas que les forces de l’ordre seraient toujours dans leur bon droit.
La regrettée Catherine Colliot-Thélène, philosophe spécialiste de l’œuvre de Max Weber, [le rappelait en 2020](https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/02/19/catherine-colliot-thelene-la-violence-n-est-pas-necessairement-legitime-des-lors-qu-elle-est-le-fait-de-l-etat_6030035_3232.html) au *Monde* : *« Le terme “légitime”, dans* [sa] *définition, n’a pas un sens normatif : il n’est pas l’équivalent de “juste” ou de “rationnellement fondé”. La monopolisation par l’État de la violence légitime, c’est-à-dire de la capacité à garantir le droit (et généralement aussi à le fixer), est un constat de fait : un certain type de pouvoir, territorial, a réussi à imposer son hégémonie à d’autres types de pouvoir qui lui faisaient concurrence dans les siècles antérieurs. »*
Max Weber a en effet choisi, pour définir l’État, non pas de partir de ses objectifs ou de ses fonctions, mais des *moyens* que ce dernier a utilisés pour imposer son existence. Ce faisant, le sociologue incarne une tradition qui s’est souciée de la genèse de l’État, afin de comprendre comment cet agencement institutionnel s’est construit et répandu, au détriment d’autres. Un geste intellectuel très éloigné de réflexes idéalistes ou quasi religieux de ceux qui font de l’État une réalité majestueuse et transcendante, soustraite à toute critique parce qu’elle nous protégerait du chaos.
D’autres que Weber ont poursuivi cette tradition, à travers des œuvres extrêmement riches. C’est le cas de [Norbert Élias](https://fr.wikipedia.org/wiki/Norbert_Elias), une figure des sciences sociales dont l’existence aura épousé les bornes du XXe siècle. Connu pour ses travaux sur la pacification des mœurs en Occident, il a insisté sur le processus de monopolisation dont l’État est le résultat, en ce qui concerne non seulement les moyens de coercition, mais aussi les ressources fiscales ou la capacité de produire un sentiment d’appartenance.
S’il fallait se dessiller davantage, les travaux de l’universitaire états-unien Charles Tilly sont encore plus explicites. Pour lui, une description réaliste de la formation des États conduit à jeter aux orties les illusions de contrat social ou toute autre philosophie harmonieuse d’édification de la puissance publique. *« La guerre et l’État* […] *apparaissent comme les plus grands exemples de crime organisé »*, a-t-il affirmé sans ambages dans une contribution traduite en français [dans la revue *Politix*](https://www.persee.fr/docAsPDF/polix_0295-2319_2000_num_13_49_1075.pdf).
Ce tenant d’une macrosociologie historique a documenté les interdépendances qui se sont nouées, à partir du Moyen Âge, entre la conduite de la guerre, les prélèvements de ressources qu’elle impliquait, les protections accordées en échange et les innovations institutionnelles qui en ont résulté.
Faire l’histoire de l’État, c’est donc faire celle d’une stratégie d’accumulation de pouvoirs, d’avoirs et de savoirs, et raconter la fabrique d’une domination politique. On peut en déduire des partis pris très divers, certains souhaitant l’abolition de ce cadre, d’autres préférant le transformer dans un sens libéral et égalitaire. Mais partir du postulat que l’État exprime la légitimité par défaut relève soit de la naïveté, soit de la participation consciente à cette entreprise de domination.
C’est intéressant et élargit ma vision.
C’est assez rafraîchissant de lire ce genre de mise au point ; il est effrayant de constater à quel point nos « élites » manquent de culture politique.
Un point important que cet article omet : le terme même de « monopole de la violence légitime » est une traduction initiale fautive de l’allemand « *gewaltmonopol* ». Aujourd’hui on lui préfère « monopole de la contrainte physique légitime ».
La violence étant l’abus de la force physique, ça donnerait une connotation péjorative à ce mot qui ne correspond pas à l’esprit des travaux de Weber. « Violence légitime » est d’ailleurs un oxymore : un abus ne pouvant, par définition, pas être légitime.
Il serait de bon ton de rappeler aux tenants d’un légalisme béat, pour lesquels la légitimité serait consubstantielle à la légalité, que la violence est un *délit*, qui a pour circonstance *aggravante* le fait d’être commise par une personne dépositaire de l’autorité publique.
La droite meprise les sciences sociales, sauf quand c’est pour utiliser un concept qu’elle ne comprend pas afin de justifier sa violence.
Bordel merci Mediapart, j’en avais marre de voir Weber reprit à tout bout de champs depuis des mois.