
Bonjour à tous,
Ces derniers temps, quasiment pas une journée sans qu’il ne soit question des violences policières, de ses blessés, de ses mutilés.
Ceux qui avec qui j’échange régulièrement ici, savent très bien le rapport critique que j’ai par rapport aux forces de l’ordre (fdo).
Ces derniers jours, j’ai essayé de rechercher en moi l’origine de la défiance que je ressens par rapport aux FDO, d’où est-ce que cela me vient, d’où partent ma crainte et ma colère à leur encontre. En gros, j’ai essayé de comprendre, dans ma vie, comment j’étais passé de « la police fait son travail » à « ACAB » (je caricature volontairement mais c’est pour que vous saisissiez l’idée). Un petit travail d’introspection.
Il ne sera pas question ici de vérité générale mais uniquement de mon propre récit, une sorte d’égo-poteau en quelque sorte. Je vais donc parler de ce qui me gène *moi* sans supposer de ce qui gène les autres à ce sujet. Clairement, ici, il n’y aura zéro analyse de quoi que ce soit à part de moi-même.
Quelques éléments biographiques : Je ne viens pas de banlieue ou de la ville, je viens plutôt d’un milieu rural. Mes grand-parents étaient pauvres (mais faut voir qu’ils partaient de très très loin), la génération de ma mère et de mes tantes est la première à avoir eu le bac et des emplois à peu près stables, la première génération à entrer réellement dans la classe moyenne.
Je ne viens pas d’une famille politisée au sens traditionnel du terme. Dans ma famille, à part un oncle qui bossait au Port Autonome avec les dockers, pas de syndiqués ou de grévistes. Aucun militant politique non plus. Je viens d’une famille conservatrice sans être *radicalement* conservatrice. Simplement, je viens d’une famille où il n’y a aucune culture de la lutte ouvrière et politique. Pour tout dire, ça a toujours été un non-sujet.
Le rapport à la police et à la gendarmerie est aussi un rapport complètement dénué de tout rapport critique aux FDO.
Dans ma famille, les tontons prennent parfois une amende pour un excès de vitesse mais ça s’arrête là. Ils payent, râlent le dimanche sur les « radars pompes à fric » et c’est tout.
Pas de délinquants graves dans ma famille, pas de rébellion d’aucune sorte. Une famille docile, le genre à toujours être *par défaut* du côté des FDO. Finalement, peut-être que mon grand-père, avec ses micro-magouilles diverses (petit braconnage, sûrement des fraudes sur la législation sur le calva de ferme, ce genre de choses) était le plus illégaliste de la famille. Autant dire, une famille pépère.
J’ai été élevé par une mère seule, surendettée, qui en chiait à fond les ballons. Elle ne faisait jamais grève (les infirmières ne font pas grève), et parlait assez peu de politique (lors de mon enfance, mais ça a changé depuis). Pour tout dire, alors que nous parlons d’énormément de choses, je serai bien en peine de dire pour qui ma mère a pu voter lorsque j’étais plus jeune. Je sais juste qu’elle n’aurait jamais voté pour l’ED ni pour la droite dure mais, ça ne dit pas grand-chose du reste. Elle n’avait aucun discours critique sur les FDO. Tout au plus, elle se permettait de s’agacer lorsqu’elle prenait des amendes de stationnement alors qu’elle faisait sa tournée du soir pour piquer ses diabétiques.
Pour ma part, je suis ce que l’on appelait un « bon élève ». Le genre de gamin qui a des facilités à apprendre, retient tout et ne galère pas à l’école. Le genre de gamin qui passe beaucoup de temps à lire, un rat de bibliothèque. Pas chiant à l’école, pas la moindre heure de colle, un peu glandeur.
*Bon ok, tu nous as fait ta petite bio, viens-en au fait.*
J’y arrive.
Quand j’étais môme, ma mère ne m’a jamais caché les yeux sur les saloperies qui se passaient dans le monde. Les images de la famine en Somalie ou de la guerre en Yougoslavie, je les ai vu à la télé. J’ai évidemment grandi dans cet environnement où la violence était toujours lointaine (des pays étrangers) et jamais spécialement liée aux FDO lorsqu’il s’agissait de la France. Je le rappelle, j’ai grandi loin de la banlieue. Dans mon village, il y avait un garde-champêtre (*qui pue qui pète qui prends son cul pour une trompette*) et c’est tout. Parfois, on croisait une voiture de gendarmerie.
Pour le môme que j’étais, qui avait vu *Chips*, *Hooker* et *Rick Hunter (*mais aussi *Moulin, Navarro et Lescaut*), les policiers arrêtaient les méchants point barre.
Lorsque j’avais seize ans, j’ai vu quelque chose qui m’a horrifié et a agit sur moi comme une sorte de révélateur : les images de la mort de [Carlo Giuliani](https://fr.wikipedia.org/wiki/Carlo_Giuliani).
J’étais trop jeune pour avoir connu l’histoire de Malik Oussekine, trop jeune pour comprendre la répression dans d’autres pays (et les enjeux complexes qui s’y rapportent), mais là, à ce moment de mon adolescence, j’ai vu les images de la mort de ce garçon. Il était un peu plus vieux que moi mais à cet époque, je traînais déjà avec des gens de son âge. Et on voyait les photos de ce garçon, le sang qui coulait de son crâne, l’enchaînement des événements (lui qui veut jeter un extincteur sur la porte arrière d’un véhicule des FDO, les carabinieri qui lui tirent une balle dans la tête, le corps qui s’effondre, le sang). Et j’ai un souvenir assez précis de me dire : « mais c’est quoi ce délire ? C’est en Italie. »
Quand on voyait des choses violentes, c’était toujours dans des pays très lointains (en Palestine par exemple), pas chez des voisins directs de la France (je parle d’une époque avec cinq chaînes de télé en clair, et pas d’internet généralisé) et là, ça se passait juste à côté de chez nous. Quand j’étais môme, ça m’a vraiment marqué cette histoire notamment parce que la France et l’Italie, je prenais ça pour des pays assez semblables.
J’ai l’impression que la découverte de la mort de ce garçon a ouvert une sorte de boite de Pandorre dans ma tête avec une sorte de dissonance cognitive : « *Mais les policiers sont censés nous protéger normalement ? Et là, ils n’ont pas arrêté quelqu’un pour le confier à la justice, ils l’ont juste tué. Oui mais c’est pas possible puisqu’ils sont censés nous protéger. Oui, mais ce n’est pas ce qu’ils ont fait. Etc* ».
De là, à commencer à découler l’envie de comprendre comment la police d’une démocratie pouvait faire de la merde comme ça. Et j’ai commencé à lire des trucs sur le sujet des violences policières, sur ce qui avait pu se passer avant, sur ce qui se passait à ce moment là. Les articles de journaux que je ne lisais pas avant, je me suis mis à les lire avec attention. Il m’arrivait de lire Charlie Hebdo ou le Canard (pas encore de Médiapart à l’époque ni même de médias d’investigation sur internet qui soit grand public).
Comme je l’ai dit, j’étais plutôt bon élève. Les cours d’histoire et d’éducation civique, je les retenais sans trop le vouloir. Et le récit hagiographique de l’état français à propos de lui-même, je l’avais complètement *intégré*. Je me souviens d’ailleurs d’absurdités pédagogiques. En terminal, nous avons eu des cours sur la décolonisation en Indochine et en Afrique… sans jamais avoir eu de cours sur la colonisation. Bref, c’est un autre sujet, c’est juste que ce paradoxe est amusant. Mais clairement, à ce moment là de mon adolescence, je me souviens d’une sorte de tiraillement entre ce que j’apprenais à l’école en éducation civique et la réalité de la situation en France. Plus j’en apprenais, plus ce tiraillement s’accentuait. On nous apprenait la façon théorique dont les choses étaient censées se passer mais la réalité était souvent bien différente.
Autre chose à préciser aussi : mes copains de lycée n’étaient pas spécialement intéressés par ce sujet ou politisés à part quelques uns. Je veux dire, je ne me suis jamais retrouvé « embrigadé » par des gars ultra déterminés et politisés.
Après le lycée, je suis allé en études supérieures et j’ai été amené à rencontrer des totos (autonomes), des mecs qui lisaient les bouquins de Debord, etc. On ne s’est pas trop entendus mais ça m’a permis de comprendre deux-trois trucs quand même. Et je me suis mis à lire pas mal de fanzines qu’on trouve dans les concerts de hardcore, des bouquins d’Hakim Bey, ce genre de trucs.
Ensuite, il y a eu plusieurs événements marquants, les émeutes de 2005, la lutte contre le CPE en 2006, la mort de Rémi Fraisse en 2014, la loi El-Khomri/Nuit Debout en 2016. Mais surtout, sur toute cette période là, il y a eu deux changements énormes : la multiplication des appareils de prise de vue (téléphones, caméra) et la multiplication des médias de diffusion (YouTube, Twitter etc.). Et là, on s’est retrouvé à avoir une documentation fourmillante de toute les saloperies régulièrement commises par les FDO en France ou dans d’autres pays d’ailleurs.
La considérable quantité de bavures et de violences en tout genre est devenue visible.
Je pourrais malheureusement multiplier les exemples mais je vais m’en dispenser. Ils pullulent. Littéralement. Vous voyez ce qui se passe quand on détache l’écorce d’une souche pourrie ? On trouve des centaines de cloportes. Et bien quand on commence à s’intéresser aux violences policières, c’est pareil. C’est sans fin. Littéralement sans fin. Cela grouille, pullule, rampe.
Et sans faire d’analogie à la con avec *Matri*x etc, il faut reconnaître que la prise de conscience de ce que la police est capable de faire alors même que :
*1) j’ai grandi dans un environnement dénué de présence des FDO*
*2) j’avais intégré le discours « officiel » de l’état français sur la police irréprochable qu’elle se targue d’avoir*
a complètement modifié en profondeur ce que je pensais de cette institution.
*Bon bah ok, Néo, t’as découvert ce que les mecs des banlieues savaient depuis bien avant toi, que la police est violente (et aussi raciste). Et alors ?*
Et alors, justement, j’en viens précisément à ce qui moi me pose problème et ce qui est finalement aux sources de ma propre défiance. Ce que j’ai réussi à isoler ces derniers temps.
Imaginez une situation : vous couchez avec un nouveau partenaire nommé X. Cette situation se passe bien. Tout le monde est content. Avant que le sujet de la nature de la relation ou de la fidélité n’arrive sur la table, cette personne décide d’aller voir ailleurs. Bon et bien ok, vous allez prendre sur vous et n’aurez aucune raison de vous sentir trahi, puisque personne n’a rien promis à qui que ce soit.
Imaginez maintenant une autre situation : vous êtes en couple monogame et fidèle avec X depuis trente ans. La situation d’exclusivité est claire pour tout le monde et vous vous jurez régulièrement fidélité. Et là, X vous trompe. Vous aurez toutes les raisons de vous sentir trahi. L’acte en soi (X qui couche ailleurs) n’aura pas été différent. Et pourtant, l’un de ces actes sera perçu comme une trahison difficilement pardonnable.
En fait, la situation est simple : lorsqu’on ne fait pas de promesses, on ne les trahit pas.
On ne se sent trahi que par ses proches, jamais par les inconnus. Si vous vous faîtes bouffer la main par un labrador dans la rue, ça fait chier, mais ce n’est pas perçu comme une trahison. Si par contre, le chien qui vous mord la main est le labrador qui vit chez vous depuis dix ans et montre son affection au quotidien, l’acte aura quelque chose d’amer.
C’est pour ça que certaines affaires judiciaires semblent particulièrement plus dérangeantes que d’autres : le maître d’école Marcel Lechien condamné pour pédophilie, Jérome Cahuzac qui est condamné pour fraude fiscale, le chirurgien pédophile Le Scouarnec, l’histoire du juge qui proposait sa fille à prostituer etc. Ce qui est horrible c’est justement la dissonance entre le rôle de confiance qui est attribué à l’auteur des faits et la réalité de ce qui est commis.
On apprendrait que Francis Heaulme, en plus de tout ses crimes, violait aussi sa sœur, cela serait horrible, mais personne ne ressentirait de trahison parce que personne n’attends rien de Heaulme. Par contre, on apprendrait que l’Abbé Pierre organisait des combats de SDF dans les locaux d’Emmaüs, on se sentirait tous trahis par le personnage parce que justement, nos attentes sont grandes.
Or, absolument la majeure partie des discours médiatiques et politiques va dans le même sens : les FDO françaises sont irréprochables. L’État Français ne cesse de le répéter, il n’y a aucun problème. Aucun. Et les conneries de Macron/Darmanin/Lallement/Nunez vont aussi dans le même sens (les neuneus des gouvernements précédents allaient dans le même sens hein).
Alors peut-être que ces gens sont incapables de lire un article de Médiapart/Loopsider/Streetpress ou de regarder ce qu’il se passe sur YouTube mais c’est hautement improbable (Darmanin doit probablement se secouer régulièrement la nouille devant les vidéos de Maître Yoda). L’hypothèse la plus probable est la suivante : ces gens mentent sciemment. Ils prennent l’allégorie de la Vérité, ils lui écartent l’anus avec un spéculum barbelé, ils lui remplissent le rectum avec du verre pilé et après, ils lui pissent au visage pendant que du sang s’écoule de ses sphincters.
Et ça, je crois bien que c’est ce que je trouve le plus répugnant et c’est probablement la nappe phréatique qui alimente ma source de défiance pour les FDO. Cette trahison de la vérité est probablement ce qui me débecte le plus.
Si les politiques et les représentants de l’État étaient sincères et affirmaient sans ciller la réalité du terrain, les violences racistes, les mensonges, les parjures divers, les tabassages, les mutilations, les morts et j’en passe, je serais toujours en colère, mais j’aurai bien moins d’amertume. Au moins, ils assumeraient. Mais là, on se retrouve avec des représentants de l’état qui continuent à alimenter une fiction à laquelle de moins en moins de gens croient.
Imaginez, vous racontez à votre enfant que le Père Noël existe. Au bout d’un moment ce dernier découvre qu’il n’existe pas et là… vous continuez à le pipoter et à essayer coûte que coûte de maintenir cette fiction à laquelle il ne croit plus.
On en est rendu exactement là. C’est une de mes antiennes, mais… je préfère les salauds honnêtes. Et nos représentants de l’état sont parfois (mais pas toujours) des salauds mais ils sont toujours malhonnêtes.
Dans son unique roman (*Des Femmes Qui Tombent*), Desproges parle de la misanthropie de l’un de ses personnages en ces termes (je paraphrase, je n’ai plus la citation exacte) : « il aimait trop les hommes pour les tolérer médiocres ». Et bien, cette phrase, je peux l’appliquer concernant ma source de ma défiance : « j’ai trop d’attente concernant la fonction policière pour tolérer qu’elle soit occupée par des médiocres ». On m’a élevé dans ce sens, dans l’idée que cette fonction était noble et respectable, en bon petit français bien élevé et poli. Voilà les attentes que j’ai. Ces attentes sont considérées comme légitimes. Elles ont constamment été renforcées par le discours étatique. Et ces attentes n’ont jamais fait qu’être déçues. Encore et encore et encore.
Le paradoxe est là : ma défiance des forces de l’ordre vient justement du fait que je prends leur rôle au sérieux. Je prends leur rôle plus au sérieux qu’eux-mêmes. Plus au sérieux que les humoristes de l’IGPN. Plus au sérieux que l’État et ses représentants.
Et voilà pourquoi j’aurais aussi plus d’indulgence pour les violences des émeutiers que pour celle des FDO. Les émeutiers, je n’ai aucune attente les concernant. Ils n’ont fait aucun serment, aucune promesse. Je n’attends rien des émeutiers comme je n’attends rien de Francis Heaulme justement. Je n’attends rien des émeutiers comme je n’attends rien d’un nuage de criquets. Les bavures des FDO au contraire ne sont pas que des violences (et mensonges etc), ce sont aussi des parjures.
Je n’entends absolument pas convaincre qui que ce soit avec ce petit texte. Ni vous convaincre d’avoir une posture critique vis-à-vis des FDO, ni vous convaincre que ces gens sont le mal absolu ou des êtres de lumière pure. J’entendais juste partager mon propre cheminement et notamment le fait que c’est justement parce que j’ai des hautes attentes pour cette fonction, que la déception de la réalité n’engendre chez moi que de la défiance et du mépris. Paradoxalement, c’est parce que je suis un bon élève docile à qui on a appris l’importance de la justice et de l’égalité, que je tolère encore moins l’injustice et l’inégalité.
TLPL : J’ai cru en la narration de l’État français, dommage.
12 comments
Je suis désolé, j’ai honte pour mon pays…
>« j’ai trop d’attente concernant la fonction policière pour tolérer qu’elle soit occupée par des médiocres »
Rien à ajouter, si ce n’est qu’à titre personnel c’est pareil pour les politiciens.
L’État n’est jamais que le plus grand groupe criminel du pays. Ce sont les citoyens qui le rendent poli, pas sa bonté d’âme. Un état poli est très utile pour tout le monde, l’ennui est qu’il est actuellement impoli. Tirez-en vos conclusions.
À cela j’ajoute que ce n’est pas qu’ils mentent sciemment, c’est simplement que dire la vérité n’est pas nécessairement arrangeant. Nuance.
Intéressant.
J’ai un passif proche du tien, enfance rurale, loin des FDO, bon élève, famille non politisée, etc.
Mon premier contact avec “une autre vision” des forces de l’ordre fut d’abord un récit, celui d’un de mes grand-pères. Un homme costaud mais paisible, cheminot pendant la seconde guerre. Déporté et survivant in extremis. Jamais été résistant, mais arrêté pour avoir aidé un ami à lui membre d’un réseau (sécurité parisienne). Il a accepté une fois, et une fois seulement de me parler de ce moment qui a bousillé une bonne partie de sa vie. Il m’a raconté ce qu’il avait fait, la peur qu’il avait eu, le désespoir qu’il l’a envahi, les horreurs impensables qu’il a vu au camp. Quand il s’est fait tabassé pour balancer des gens (il ne connaissait personne à part son ami). Quand il s’est pissé dessus. Quand “ils” l’ont emmené dans une petite salle voir son pote avec un œil crevé et des dents manquantes. Je me souviens avoir **parfaitement** visualisé des mecs de la Gestapo avec des grands manteaux noirs, façon méchants d’Indiana Jones. Mais il m’a dit que c’était des policiers français qui leur avaient fait ça. Des policiers en uniformes.
Ça n’a pas bouleversé mes convictions (je devais avoir 14-15 ans, le peu de convictions et de certitudes qu’on a sont en général trop fragiles pour être vraiment bouleversées) mais malgré la suite de son récit qui tend vers l’horreur humaine la plus immonde (sonderkommando), c’est un moment qui me revient toujours de façon très précise quand le souvenir (sacrément marquant, tu t’en doutes) de cette conversation me revient parfois.
Le “second contact” avec les bavures, les exactions, c’est… l’Histoire. J’ai toujours été un passionné d’Histoire et je pense que si j’avais continué mes études plus longtemps, je me serais orienté vers le métier d’historien. Et s’il y a bien quelque chose de récurrent, c’est qu’on se rend compte que pas mal des pires horreurs de l’Histoire ont été commise avec l’aval, voir l’aide des autorités en place.
Puis c’est le lycée. Le moment où nos horizons s’élargissent, où on commence enfin à croiser des gens d’un autre milieu social, des gens qui n’ont pas grandi dans un petit village de mille habitants. Moins bon élève, je commence à fumer, à trainer avec des gens plus diversifiés que ma bande de potes “originelle”. Parmi ceux-là, quelque uns qui ont grandi dans des quartiers “populaires” dans cette ville ou dans une autre.
Dans ces gens-là, on trouvera toujours des forts en gueule, des bravaches qui gonflent leurs exploits voir s’inventent une vie, que ce soit pour impressionner ou simplement par mimétisme, parce que la culture de leurs bandes à eux s’est faite ainsi. Mais je me suis fait deux amis parmi ceux-là, deux gars sûrs, qui se ressemblaient assez dans le fond. Pas des forts en gueule (ça m’a toujours gonflé), deux mecs plutôt discrets mais respectés parce qu’on pouvait compter sur eux. Des gars solides qui essayaient à la fois d’étudier mais qui contrairement à moi devaient aussi prendre soin de leurs frères, leurs sœurs, leurs amis, leurs parents.
Les récits qu’ils m’ont fait des “descentes” dans leurs quartiers, des arrestations, les fouilles, les insultes, les humiliations, m’ont pas mal ouvert les yeux sur ce que tolérait la police dans des coins plus peuplés, surtout avec des gens d’une autre couleur de peau. Je me suis fait arrêté 5 ou 6 fois ces années-là, et même si j’ai vu de mes yeux les “libertés” que prenaient les policiers avec moi et ma conso, j’avais du mal à ne pas penser aux récits que m’avait fait mes potes, à me demander ce qu’il se serait passé si j’avais été noir, si j’avais été une fille, si on avait été le soir derrière un HLM pourri. (déjà je me serais sans doute fait arreté beaucoup plus que 5 ou 6 fois).
Après c’est la même chose que toi (on ne doit pas être très éloigné dans l’âge), le FN au second tour (“L’Horreur”, “Plus jamais ça” titraient les journaux de l’époque, lol), les manifs du CPE (la seconde fois où on me braquera une arme à feu au visage, première fois par un policier), la multiplication des portables avec caméra, des images et situations difficilement “interprétables” comme étant propres, même avec 12 ans de contexte derrière, Sarko qui bousille la police de proximité et flirte avec la droite dure, la mise en place des politiques du chiffre dans la Police…
**Entendons-nous bien** : Je ne pense pas que dans un métier aussi stressant, aussi dur, au contact avec ce que la société peut nous faire de pire, on puisse n’avoir que des parangons de vertu, ni même des gens irréprochables ne faisant jamais d’erreur. Comme tout les métiers, c’est représentatif de la société, on va donc y trouver les même proportions de cons, de petits chefs, de fragiles, de gens honnêtes, d’ordures qui abusent de leur pouvoir, de gars (ou meufs) sûr(e)s ou de psychopathes (1% de la population et oui, je sais que “psychopathe” n’est pas un diagnostic clinique).
J’ai encore vu plus tôt dans l’aprem un commentaire “mais sur r/france ils sont trop cons pour se rendre compte que c’est juste une poignée de mecs qui donne une mauvaise image”…
Alors déjà, “une poignée”, ça peut faire sacrément large… mais surtout (je sais, on le répète souvent) c’est pas ça le problème.
Le problème, c’est quand personne n’est puni pour ça. Le problème, c’est quand “la poignée” est responsable de la gestion d’une manifestation. C’est quand “la poignée” fait parti de la hiérarchie. C’est quand “la poignée” est laissé en roue libre. C’est quand le gouvernement cesse à peu près tout dialogue (à part des platitudes et des sorties lunaires de connards déconnectés du monde) autre qu’avec des CRS.
Le problème c’est quand un gouvernement s’accommode, voir encourage la radicalisation au sein des forces de l’ordre. Le “eux contre nous”.
Le problème, c’est quand un gouvernement joue avec la peur que peut inspirer une force de police. Parce que cette force possède les moyens et l’organisation nécessaire pour réduire une population en esclavage. Ça s’est déjà vu, et ça se reverra sans doute encore.
**Donc oui, tu as raison** : la Police devrait être tenu en plus haute estime. On ne devrait *jamais* laisser “une poignée” de mecs salir son image, “une poignée” de responsables s’en sortir impunément, “une poignée” de ~~fils de~~ décideurs jouer avec sa force. À l’échelle d’une société toute entière c’est simplement trop grave.
On ne trouvera pas de compagnie aérienne qui dit “On a une poignée de pilotes de ligne qui aiment se castagner avec les passagers ou jouer à Qui Flanche le Premier sur la piste d’atterrissage, mais les autres sont très bien.”
On ne trouvera pas de Département de Sécurité disant “Nos pompiers sont des héros, y’en a juste une poignée qui aime allumer des feux en été parce qu’ils trouvent que les gens sont méchants avec eux en intervention.”
On ne trouvera pas d’armée annonçant “Nos soldats sont l’élite des forces de défense, bon évidemment parfois quelques uns organisent des viols en réunion ou exécutent sommairement des civils, mais c’est un métier très stressant.”
Prenez lui par exemple : https://www.politis.fr/articles/2022/12/condamnation-du-policier-municipal-accuse-davoir-urine-sur-deux-mineurs/
Vous savez, le flic qui s’est filmé en train de tabasser un gosse de 14 ans menotté avant de lui pisser dessus (rappelons au passage que le grand frère de la victime est de la BAC, sans ça il y a de bonnes chances pour que le mec n’ait jamais été inquiété). Il a pris 12 mois ferme (j’ai peur d’aller lire plus loin que sa peine a été aménagé) et interdiction d’exercer pendant 5 ans. **5 ANS. En 2027, ce mec qui a pris plaisir à torturer un enfant attaché pourra à nouveau obtenir de l’autorité sur VOUS. OUI VOUS, LÀ, QUI ME LISEZ**.
Il est là le problème. Cet homme devrait être **activement et définitivement** maintenu à l’écart de toute forme d’autorité sur un autre être humain. Ce n’est pas une torture, hein (contrairement à ce que lui a fait), une bonne partie de l’humanité vit toute sa vie sans avoir d’autorité sur d’autres gens et vivent très bien.
Et enfin, pour citer l’article
>Mais sur le banc des accusés ce jour-là, il n’y a qu’un seul homme. Où est le collègue qui l’a couvert ? Où sont tous ceux qui ont regardé sans rien faire ? Au commissariat de Saint-Ouen, « on peut mettre des pains dans la gueule d’un gamin de 14 ans dans la plus grande tranquillité » plaide Me Tricaud.
>Mais c’est Me Kathleen Taïeb, avocate de Pierre, qui enfonce le clou lors de sa plaidoirie et fustige le nombre d’infractions qui n‘ont ni fait l’objet d’investigations, ni poursuivies : « Port d’arme non autorisé, violences sur mineurs avec matraque, insultes racistes, complicité, non-assistance à personne en danger, faux en écriture publique, subornation de témoins… Passé au tamis du ministère public, on se retrouve avec une seule personne mise en cause pour exhibition et violences volontaires. » Et de clamer : « Cédric G. ne devrait pas être seul ici. »
Il est là le problème.
>Pour une fois, l’avocat de la défense Me Hauchecorne est relativement d’accord : « Il y a des pans entiers sur lesquels il aurait fallu investiguer » plaide-t-il, pointant la perversion du fonctionnement des polices municipales.
Ptain même *la défense* du policier est d’accord.
Merci pour ton billet d’opinion /u/morinl ça m’a permis de faire sortir un peu de colère rentrée. Et pardon pour le pavé.
Bon dimanche à vous <3
Je te haut-vote rien que parce que tu précises ton acronyme avant de l’utiliser <3
Merci pour ton témoignage. Je ne connaissais pas la mort de Carlo Giuliani, c’est révoltant cette histoire.
>L’Abbé Pierre qui organise des combats de SDF
:’)
J’aurais du m’arrêter à égo-poteau, parce que clairement ça n’est que ça. Mais bon, j’ai tout lu pour vérifier.
Pavé César, ceux qui ne t’ont pas lu te saluent
C’est marrant, mes parents m’avaient vachement préparé au fait que l’état était violent et ça passe mieux.
Ça me donne pas moins la rage, mais j’ai suffisamment de gendarmes dans la famille qui parlent des problèmes des collègues et de la hiérarchie pour pas les mettre dans le même panier ou attribuer la violence à la personnalité des gens dans les Fdo.
Mais ta bio me fait penser à mon petit cousin, il habite à la campagne, ma tante est très pauvre et pas du tout politisé. Il est allé en manif “pour voir” il y a trois semaines. C’était la première fois et c’était sur son chemin pour rentrer chez lui. Quand ça a commencé à chauffer il a voulu se barrer. Les flics barraient la rue, mais comme il avait rien fait de spécial et qu’il avait confiance en eux, il est allé tranquillement les voir pour demander à passer. Ils l’ont plaqué au sol, et ils l’ont tabassé avant de la mettre 48h en gav. Ils lui ont fait la classique, menace, essayer de le passer en comparution immédiate sans prévenir son avocat etc.
Il a plusieurs jours d’itt alors qu’il est mineur quand même. Du coup il va détester et se méfier des flics maintenant, bravo à eux d’être aussi cons et violents pour rien.
C’est sa petite sœur qui est traumatisé par contre. Sans raison autre que les dérivés autoritaire de Darmanin et des autres sales merde du gouvernent qui vont raconter qu’il y a pas de violence ou de crise démocratiques.
J’hésite à aller en manif ces derniers temps, pas parce que j’ai peur de me faire taper ou gazer, parce que je sens que je peux plus rester sans rien faire…
Je me permets de raconter ma vie aussi, mais voilà, je comprends ce que tu veux dire.
Tu as parfaitement décrit l’évolution de mon propre approche vis-à-vis des FDO au cours de ma (certes courte pour l’instant) vie. Bien que j’ai été élevée dans une famille à tendance gauche modérée, on ne m’a jamais réellement apporté un point de vue critique envers l’autorité du pays. Je veux dire par là, jamais mes parents (bon surtout ma mère, vu que mes parents sont séparés et qu’elle a le plus souvent eu ma garde) n’ont jamais vraiment pris la peine de me parler des bavures policières, souvent ça s’arrêtait à “tu sais Intheierestellar, faut pas croire aveuglément à ce que disent ceux au-dessus de toi, apprends à penser par toi-même”, cela fait que j’avais un point de vue neutre envers la police. Ils faisaient des conneries parfois, mais bon ils sont humains comme toi et moi et puis quand même leur boulot n’est pas facile et puis t’en as certains ils font les cons devant les flics pour gueuler après.
Ce n’est vraiment qu’à partir de l’époque des Gilets Jaune où j’ai réellement commencé à voir l’envers du décor. Il faut savoir que comme toi j’ai toujours été “la bonne élève”, sage comme une image en cours, rapportant toujours des bonnes notes grâce à une facilité à apprendre les leçons et passant le plus clair de mon temps sur des jeux-vidéos, YouTube ou des bouquins. J’étais clairement pas le genre de fille qui était intéressée par les divers questions politiques de l’époque (ironique, vu mes positions aujourd’hui) et encore moins par les revendications des Gilets Jaunes, ça me faisaient chier qu’on bloquait des routes pour ça mais bon tant que y’avait pas de mort ça allait. Puis là d’un coup, sur toutes les chaînes de télé et sur YouTube, je me suis retrouvée exposé à des dizaines, des centaines de vidéos de flics qui allaient bien au-delà de leur mission de maintien de l’ordre: tir de LBD dans des foules, matraquage de manifestant encerclé et acculé dans une ruelle, les politiciens qui niaient en bloc toutes les violences et n’apportaient aucune excuse envers les manifestants blessés.
Depuis cette période-là, mon rapport envers les FDO n’a fait que changer et pas en bien. Plus les années passèrent, plus je voyais la partie immergée de l’iceberg que sont les violences des FDO. En plus de ça, ça concorde également avec le vrai début de ma politisation qui m’a réellement apporté un sens critique envers toute forme d’autorité en général. Je suis passée de “Les flics peuvent être chiants mais il faut quand même les respecter” à “tous des sacs à merde” et les événements récents ne font que me convaincre davantage que c’est pas juste quelques policiers, mais bien toute l’institution de la Police Nationale qui est pourrie jusqu’à l’os, et que le seul moyen de régler tout le merdier serait d’appliquer à la lettre ce que préconise Léodagan: “tout cramer pour repartir sur des bases saines”.
Sinon je n’ai rien d’autre à ajouter, simplement que j’ai tout lu et que je te rejoins sur absolument tous les points que tu as écris.
J’ai tout lu, je me reconnais dans beaucoup de points (famille pas du tout politisée, classe moyenne basse rurale, non-sujet de la politique à la maison).
Et prise de conscience il y a quelques années, en étant étudiante et habitant dans des grandes villes, en voyant les choses se dérouler sous mes yeux.
Ma belle-sœur est dans le milieu des forces de l’ordre, comme son père. Autant dire que les repas de famille deviennent de plus en plus pénibles. Je prends sur moi pour rester polie et maintenir une ambiance sereine à table. 😅
J’ai toujours eu peur des flics, c’est instinctif. Sans doute à cause de mon taux de mélanine lol
Je te comprends.
Pour moi être policier, c’est un métier inhumain sur beaucoup de points. Je ne pourrais en aucun cas exercer ce métier car ça demande, à mon avis, de se détacher de tout ce qui fait une personne : sa personnalité, sa susceptibilité, ses opinions politiques, personnelles, etc. pour devenir une machine à appliquer des règles, des procédés, des lois, des façons d’agir, des réflexes, le tout sans jamais laisser une seconde l’humain prendre le dessus.
Je peux concevoir que ce ne soit pas la définition pour tout le monde, mais c’est ainsi que je vois le métier de policier. Probablement l’un des plus compliqués du monde, l’un des plus honorables aussi, parce qu’il devrait à mon sens nécessiter un détachement et une barrière à l’entrée sans pareils. Ce qui n’est pas le cas, semble-t-il.
C’est aussi pour cela que je ne comprends pas qu’on réponde à “les policiers sont trop violents” par un “oui mais les manifestants aussi” ou “les casseurs ont commencé”. Que ce soit le cas ou non, pour moi, un policier se doit de rester solide, intègre, droit en toutes circonstances. Un citoyen peut être mauvais – et évidemment, des lois sont là pour l’en dissuader ou pour le faire payer -, pas un flic, pas avec ces responsabilités et ce pouvoir. Des lois existent, à vrai dire, pour les en dissuader et pour les faire payer, mais vu que ce n’est pas vraiment appliqué…
Alors, peut-être qu’aux vues de ma définition, on galèrerait trop à remplir les rangs. Mais il faut rééquilibrer. Si on nivelle par le bas, il faut s’assurer qu’on balise bien le champ des possibles et on limite le pouvoir et l’impunité. Je ne peux pas accepter le fait que des policiers soient violents sans raison ou pour se mettre au niveau des casseurs ni des manifestants. C’est quand même inconcevable que ce soit accepté, je ne comprends pas.
Et puis, plus personnellement, il y a eu des contrôles un peu plus fréquents que certains camarades moins bronzés lorsque je marchais dans la rue le soir. Puis, en Ecole de commerce, des contrôles à chaque péage lorsque je conduisais quand je partais en weekend avec des camarades tandis que ça se passait bien quand j’étais tranquillement à l’arrière et que l’un de mes amis conduisait (on est sur un score de 10 ou 15 à 0). A Paris comme ailleurs, parfois, une certaine impolitesse lors de certains échanges, mais rien de particulièrement violent. Et autour de moi, deux personnes que je connais qui ont viré bien mauvaise droite bien racistes décomplexés depuis leur passage par les forces de l’ordre. Une connaissance qui a voulu changer de métier et s’est dirigée vers cette fonction parce qu’elle s’ennuyait et a réussi à devenir policière sans trop forcer.
Les flics n’ont pas ma confiance, globalement. Evidemment que je ferai appel à eux en cas de besoin, c’est leur métier. Mais je trouve terrifiante l’idée de ne pas me sentir “serein” à côté d’un policier, de me dire que selon son humeur, son histoire personnelle, l’ambiance dans son commissariat il peut agir de telle ou telle manière.
Profond respect pour la fonction et pour les braves qui aiment leur métier et tentent de le faire avec rigueur, objectivité, amour de la République. Vraiment. J’en saisis l’idée, l’essence, le besoin, le prestige. Mais de ma fenêtre, je vois un trop grand décalage.