Le maintien de l’ordre « à la française », une brutalité à rebours des voisins européens

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  1. ## Le maintien de l’ordre à la française, une agressivité à rebours des voisins européens

    **La police des foules en France refuse les logiques de « désescalade » avec les manifestants appliquées depuis des décennies en Allemagne, au Royaume-Uni et dans les pays scandinaves. Pourquoi un tel isolement ?**

    Des jeunes assis par terre, les mains sur la tête, sous la surveillance des forces de l’ordre ; des arrestations musclées réalisées par des policiers aux allures de Robocop ; des centaines de gardes à vue qui ne donnent lieu à aucune poursuite ; des gendarmes armés de lanceurs de balles de défense (LBD) qui circulent en quad au milieu de la foule et deux manifestants dans le coma pendant des semaines : chez les défenseurs des droits de l’homme, le maintien de l’ordre déployé après l’utilisation du 49.3 lors des manifestations contre la réforme des retraites et la mégabassine de Sainte-Soline (Deux-Sèvres) a engendré une franche inquiétude – en France comme à l’étranger.

    Le rapporteur spécial des Nations unies sur le droit de réunion pacifique et d’association, Clément Voule, a mis en garde le gouvernement contre un « usage excessif de la force », tandis que la commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe, Dunja Mijatovic, estimait que les libertés d’expression et de réunion s’exerçaient, en France, dans des conditions « préoccupantes ». Les instances hexagonales ne sont guère plus indulgentes : la Défenseure des droits, Claire Hédon, dénonce des situations « inacceptables », et la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) des « dérives » dans le maintien de l’ordre.

    Aux Nations unies comme au Conseil de l’Europe, à la CNCDH comme chez la Défenseure des droits, nul ne conteste que certains manifestants ont activement participé aux affrontements avec la police, voire les ont déclenchés. Mais si Gérald Darmanin, le ministre de l’intérieur, clame que les forces de l’ordre ont le monopole de la « violence légitime », selon les mots du sociologue allemand Max Weber (1864-1920), elles sont tenues de respecter le « droit d’expression collective des idées et des opinions », consacré en 1995 par le Conseil constitutionnel. Dans un Etat de droit, rappelle la CNCDH, l’usage de la force doit être « absolument nécessaire » et « strictement proportionné » – et, en France, ce n’est pas toujours le cas.

    **Des armes interdites ailleurs**

    Le maintien de l’ordre « à la française », qui s’exportait si bien dans les années 1990, a-t-il pris, dans les années 2000, un virage répressif ? Tourne-t-il aujourd’hui le dos au mouvement de « désescalade » engagé depuis des décennies par les polices allemande, anglaise ou scandinave ? La réponse à ces questions ne fait guère de doute : les chercheurs qui travaillent sur la gestion des foules protestataires constatent tous un raidissement français – une approche « confrontationnelle » pour Sebastian Roché, « chaotique » pour Aurélien Restelli, « musclée » pour Jacques de Maillard, ou encore « brutale » pour Olivier Fillieule et Fabien Jobard.

    Pour Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS et professeur à Sciences Po Grenoble, cette fermeté se mesure à quelques chiffres. « La police française est, en Europe, celle qui tue le plus en maintien de l’ordre, constate-t-il. Il y a eu un mort en 2014 à Sivens [Tarn], un autre en 2018 à Marseille, un troisième en 2019 à Nantes et deux manifestants dans le coma en 2023 à Sainte-Soline. Dans le même temps, on n’a recensé aucun décès aux Pays-Bas, en Allemagne, en Norvège, en Grèce, en Espagne ou au Royaume-Uni… Aucune autre police européenne n’a en outre infligé à des manifestants trente mutilations en six mois, comme la France pendant la crise des “gilets jaunes”. »

    Si la police des foules, en France, fait tant de dégâts parmi les manifestants, c’est parce qu’elle utilise des armes qui sont interdites dans la plupart des pays européens. Inaugurés lors des émeutes urbaines de 2005, les LBD peuvent, si un agent est menacé, être utilisés sans la moindre sommation : ils ont, depuis dix ans, provoqué tant de blessures que le Défenseur des droits a demandé leur interdiction en 2019. S’y ajoutent des grenades de désencerclement projetant des plots en caoutchouc, ainsi que des grenades lacrymogènes et étourdissantes officiellement classées parmi les « matériels de guerre ».

    Ce puissant arsenal est nettement plus étoffé que celui des autres polices européennes. « En matière de maintien de l’ordre, les pays démocratiques considérés comme les plus avancés par les index sur la défense des droits fondamentaux – ceux de The Economist ou du World Justice Project, par exemple – proscrivent les LBD et les grenades à effet de souffle, souligne Sebastian Roché. Les forces de l’ordre anglaises disposent certes de LBD, mais elles ne les utilisent quasiment jamais : pendant les émeutes de Londres, en 2011, la question s’est posée, mais la police y a finalement renoncé de peur de blesser les manifestants. »

    En Allemagne, les grenades et les LBD ne sont quasiment jamais utilisés face à des manifestants. « Depuis les années 1970, les grenades sont réservées aux situations exceptionnelles – lorsqu’un policier a recours au gaz, c’est par le biais de sa bombe individuelle, constate Fabien Jobard, directeur de recherche au CNRS. Quant aux LBD, ils équipent uniquement les unités spéciales affectées aux prises d’otages et aux attaques terroristes. Même les organisations syndicales policières y sont hostiles : quand le syndicat policier conservateur a demandé des LBD, en 2008, le syndicat majoritaire s’y est clairement opposé et l’Allemagne en est restée là. »

  2. Comparaison très intéressante (notamment quand on apprend qu Allemagne, les LBD sont reserves aux brigades sui luttent contre les attaques terroristes et les attentats. Ce qui semble sage).

  3. >Si la police est plus respectée en Allemagne, en Scandinavie ou en Angleterre qu’en France, c’est tout simplement parce qu’elle est respectable : cette pacification est le fruit, non pas de la culture ancestrale de nos voisins, mais d’un travail de fond sur la limitation de l’usage de la force.

    Une leçon en bonne et due forme pour tous les policiers qui ne font pas preuve de retenue à tout moment, même “fatigué” et “stressé”. Le respect se gagne il n’est pas un dû, quelle que soit la fonction ou l’uniforme.

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