Quand la sociabilité exigée en start-up finit par écœurer : « Ils ont du mal à comprendre que pour nous, c’est juste un travail, souvent alimentaire »

14 comments
  1. **Quand la sociabilité exigée en start-up finit par écœurer : « Ils ont du mal à comprendre que pour nous, c’est juste un travail, souvent alimentaire »**

    Les employés de start-up, dont c’est souvent la première embauche, finissent par former des bandes d’amis, favorisées par des verres le soir et le « team building ». Avec des inégalités de traitement et des risques de surmenage.

    Par [Anne Chirol](https://www.lemonde.fr/signataires/anne-chirol/)

    *« Quand je suis arrivée en stage, on était plusieurs jeunes à devenir une bande d’amis et à obtenir un CDI. L’ambiance était bonne, les boss cherchaient à développer cet esprit de petite équipe de bons potes. »* Tout allait alors très bien pour Constance (tous les prénoms ont été modifiés), 25 ans, dans sa start-up en technologie de l’information depuis trois ans. Dîners entre collègues, travail le week-end chez son patron, verres le soir… la jeune diplômée d’école de commerce finit par enchaîner les événements de l’entreprise avec appréhension. *« Si tu ne viens pas, il y a des projets dans lesquels tu n’es pas intégrée, parce que tu n’étais pas là le soir. J’ai eu par exemple une opportunité qui aurait pu être pour quelqu’un qui était plus en retrait du groupe. Plutôt que de lui donner, on me l’a filée. Ça se fait beaucoup par affinités »*, raconte la cheffe de projet.

    Constance constate qu’il y a un fort taux de rotation. Et ceux qui se font remercier sont ceux qui sont restés hors de ce schéma « bande de potes ». Au bout de deux ans, après avoir travaillé de 9 heures à 21 heures *« comme un chien »* chaque jour, elle est victime d’un [syndrome d’épuisement professionnel](https://www.lemonde.fr/sante/video/2020/02/04/comment-reperer-un-burn-out-et-y-faire-face_6028394_1651302.html) non diagnostiqué : *« Une fois, je me suis mise à pleurer en parlant du travail. »* La jeune femme décide alors d’écouter les signaux de son corps ainsi que les alertes de ses amis en n’allant plus au-delà de ses horaires. Et en ne participant plus aux sorties professionnelles.

    *« A partir du moment où j’ai pris mes distances, ça a été la descente aux enfers »*, confie-t-elle. Les dirigeants lui reprochent de s’être isolée du groupe. *« On m’a enlevé certaines tâches, on m’a reproché de mettre une mauvaise ambiance »,* regrette celle qui est devenue *« le vilain petit canard »*. *« Soit t’es in, soit t’es out. Il n’y a pas d’entre-deux. Soit t’es dans le groupe, à fond dedans, dans le partage, soit tu dis stop pour retrouver ta vie à toi »*, tranche-t-elle.

    ## Une sociabilité forcée de plus en plus dénoncée

    Constance est loin d’être la seule à avoir expérimenté cette forme de violence. La sociabilité forcée dans les start-up est de plus en plus dénoncée. Souvent, dans le domaine du numérique, ces petites structures tâtonnent et recrutent de nombreux jeunes en stage, en alternance ou en contrat. La plupart du temps, il s’agit d’une première embauche en sortie d’études, parfois facilitée par des relations communes. Le recrutement se fait beaucoup par le bouche-à-oreille et la recommandation.

  2. > « Ils ont du mal à comprendre que pour nous, c’est juste un travail, souvent alimentaire. Pour fédérer autour de leur projet, plutôt que de miser sur le salaire ou les conditions de travail, ils mettent le paquet sur les soirées »

    Je me permets un argument connexe. J’aime mon job, il est clairement pas uniquement “alimentaire”. Mais la sociabilisation à la mords-moi-le-nœud, c’est pas mon job et ça m’intéresse pas. Aimer les soirées, c’est pas aimer son job.

  3. Je déteste cette mode aux ambiances start-up nations. La possibilité même qu’un salarié puisse être fatigué, introverti ou simplement pas d’humeur semble étranger aux patrons, parce que ça fait bien sur le CV et sur les images d’avoir ces belles photos d’employés souriants qui jouent au baby foot.

    Dans les faits c’est une belle arnaque. On appâte avec de belles promesses et de beaux clichés mais l’ambiance y est souvent terriblement anxiogène et oppressive. Tout le monde doit être gentil, souriant, pas se plaindre et éviter les accrochages. Tout le monde doit être disponible tout le temps, à n’importe quelle heure, sinon “oulala tu supporte pas le groupe”. Tout le monde doit se complaire dans de vieux discours bienveillant complètement pété parce que sinon “tu nuis à la cohésion d’équipe en mettant la mauvaise ambiance”. C’est vraiment juste usant à la longue.

    Bref, pour moi, plus jamais je retournerai en start-up. Je suis bien dans mon petit bureau commun à 3. On a pas de baby foot, mais on peut se parler en face à face sans masques et éviter de perdre du temps et de l’énergie sur le bullshit des ambiances start-up. C’est sur, le boulot est dur et si quelqu’un foire, tout le monde est dans la merde. Mais ça permet aussi un contrat social qui force la confiance.

    Coup de gueule mais j’ai vraiment très mal vécu mon expérience dans ce milieu. C’était vraiment horrible.

  4. La start-up, l’entreprise des schizophrènes : un jour, tu es gentil(le), le lendemain la pire des ordures.

  5. C’est une logique générale qui touche progressivement à peu près tout l’emploi tertiaire.
    L’individu n’existe plus ou plutôt, tout ce qui fait l’individu doit être mis à *profit* de l’entreprise.
    Le rapport contractuel entre un salarié et une entreprise est normalement clair et borné: effectuer des tâches, ce qui prend un temps, ce dernier servant de référence à la rémunération.

    Or, cela a un terrible défaut: le salarié demeure maître de son temps en dehors des heures définies légalement par contrat.

    Il faut donc “envahir” ce temps libre et il est évident qu’on ne peut le faire que de manière détournée, sauf à devoir payer ce temps libre. La fiction du “team-building” sert à cela: transformer les liens professionnels en liens interpersonnels, ainsi, espère-t-on, le “taf” sera la composante structurante de toute votre vie, vous en parlerez sans cesse, vous travaillerez sans même vous en rendre compte (car “parler taf”, gossips exclus, c’est aussi bosser !), vous consacrerez un temps infiniment supérieur à celui rémunéré, jusqu’à votre rupture.

    Cette réification, cet essorage des individus engendre une souffrance psychosociale non négligeable, que la communauté paye collectivement.

    Ce qui rend tout cela difficilement combattable, c’est que cela se fait dans le cadre d’une fiction redoutable: tout cela se fait au nom du bien, de l’amitié, de la cohésion et du partage.

    Quel braquage sémantique !

  6. J’ai une ancienne collègue qui a tellement kiffée qu’elle est tombé dedans et qu’on l’a jamais revue.

    C’etait un grand groupe qui avait monté une structure en mode startup, bien extrême, à la limite de la secte. Le management faisait tout pour qu’ils vivent en vase clos. Tout devait tourner autour de la boite et du projet. Tout etait organisé pour que leurs loisirs et le lien social se fasse en interne et dans les locaux de la boite. Comme ça les mecs faisaient plus de distinctions entre vie pro et peso. Ils ne voyaient plus de soucis à bosser en dehors des heures ouvrées ou passer toutes leur vie au taf.

    Ca commençait par des activités le matin avant le boulot (sport, faire le ptit dej, etc.) le midi, c’etait pizzas autour du baby foot et le soir ca enchainait sur des soirées picole et jeux video/société, avec en plus le groupe Whatsapp où ca spammait 3 memes à la seconde.

    Du coup, elle commençait à 7h ou 8h le mat et ne rentrait pas chez elle avant minuit. Elle voyait pas le souci à recevoir, en plein wk ou en pleine nuit de ses collègues ou manager, le dernier meme pompé sur 9gag suivi d’une demande pour voir ou elle en etait sur telle ou telle tache ou si elle pouvait pas faire telle tache pour le lendemain.

    Quand on prenait des news, elle te disait fièrement qu’elle avait passé ses vacances avec tous ses collègues ou qu’ils avaient tous passé le wk chez leur manager (où bien sûr ils avaient travaillé et avancé sur leurs projets).

  7. Ce genre de startup c’est le village du prisonnier

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Prisonnier

    The man encounters the Village’s population, hundreds of people from all walks of life and cultures, all seeming to be peacefully and mostly enjoyably living out their lives. They do not use names, but have been assigned numbers which, aside from designations such as Two, Three, and Six, give no clue as to any person’s status within the Village, whether as prisoners or warders. Potential escapees, therefore, have no idea whom they can and cannot trust. The protagonist is assigned Number Six, but he repeatedly refuses the pretence of his new identity.

    Number Six is monitored heavily by the constantly changing Number Two, the Village administrator, who acts as an agent for the unseen Number One. Several techniques are used by Number Two to try to extract information from Number Six, including hallucinogenic drugs, identity theft, mind control, dream manipulation and forms of social indoctrination and physical coercion.

    Bonjour chez vous !

  8. Dédicace aux séminaires imposés par la direction qui elle même ne participe pas, parce que d’une on va quand même pas se mélanger aux prolos, et deux si on participe on peut pas détecter ceux qui se donnent pas assez a fond

  9. Parce qu’ils ne veulent pas comprendre. Le but, c’est que ton boulot absorbe ta vie sociale. Que tu te sente super à l’aise et super pote avec tout le monde.

    Dès lors, sous performer au boulot, c’est trahir les potes et perdre le boulot c’est être exclu de l’humanité. Il ne vous reste plus qu’à essayer de raccrocher avec vos potes d’avant à qui vous n’avez pas parlé depuis que vous êtes dans la boîte.

    Pour les rh moderne, le mec qui fait juste le boulot pour lequel il a été embauché et payé sans se donner plus, c’est l’ennemi.

    Le contrat ne vaut que dans un sens. Le nombre d’heures ne vaut que pour ce que vous serrez payés.

  10. L’ambiance start-up c’est quand tout le monde a des parts dans l’entreprise et une chance de gagner beaucoup d’argent.

    Si t’es juste un salarié, start-up ou pas c’est pas la peine d’y passer ta vie ou de faire semblant que c’est très important pour toi…

  11. Pour donner un avis qui sort un peu de ça : je bosse dans une très grosse boite, grand groupe, on a un baby au taf (et on l’utilise régulièrement) mais on est pas oppressé, rarement mis sous une grosse pression (il peut y avoir des périodes mais c’est pas la norme), on peut arriver à 9h et rentrer à 18h (voir avant en fait), c’est pas anxiogène et c’est super !

    Tout n’est pas parfait faut pas déconner, mais loin de la description que certains font.

  12. D’ailleurs, j’ai l’impression (d’expérience) que plus l’employeur laisse les salariés s’organiser en mettant seulement des moyens à disposition, c’est le truc qui fédère le plus.

    Exemple : un chef d’entreprise qui va ramener croissant / choco un jour par semaine (par exemple) en disant “je pose ça là, se sert qui veut”, c’est différent de l’employeur qui va sacraliser le café le matin en disant “arrive à 9h avec 15min de pause café”.

    Je sais pas si c’est clair mais les petites attentions et les considerations quotidiennes ont d’expérience mieux marché qu’avec les grands sabots des soirées, pots et autre happy hour.

  13. C’est drôle, on vient de me montrer la porte (rupture de période d’essai) à mon boulot actuel pour entre autres cette raison ! Mais bon je le prends pas trop mal, hier soir même je disais à des amis que je me voyais pas m’éterniser dans cette boite.

    Au moins j’aurais le chômage pour jouer à Zelda !

  14. Il y a start-up et start-up. Lorsque j’ai démarré ma carrière il y a près de vingt ans, l’ambiance start-up n’avait rien à voir avec ce que j’ai pu constater dans une expérience plus récente – que l’on peut aisément généraliser en mettant les pieds dans un espace de coworking.

    Ce milieu est devenu une caricature de ce qu’il était depuis qu’il est envahi par des gens qui n’ont plus aucun lien avec ce dont il s’agissait à la base : de l’informatique et de la technologie. Entre le massacre des langues (anglais et français), l’incompréhension de ce qu’est vraiment l’ingénierie, les politiques attardées d’inclusion, la mise à toute les sauces de l’écologie sans rien y comprendre et l’injonction à une espèce de fausse joie dégoulinante, le simple fait d’être est devenu une horreur dans ces entreprises, si tant est qu’elles méritent ce nom, on est souvent plus proches d’une prolongation *ad vitam eternam* d’un bureau des élèves.

    Le plus cocasse étant la naïveté des jeunes employés qu’on y rencontre, incapable de donner corps au bras de fer qui doit spontanément se faire avec leurs patrons, et incapables de mesurer ne serait-ce qu’une once de la fragilité des modèles économiques aussi fragiles que bancales, ni la générale incompétence des sacro-saints fondateurs dans ce que devrait être la tenue d’une entreprise et sa mission première : faire de l’argent.

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