Bonjour à tous,

Suite aux dernières annonces de Mme Borne concernant le RSA, je me suis dit que ça pourrait être pas mal de parler de l’intérêt qu’à le RSA pour la scène artistique. Je vais parler de ce que je connais le mieux (la musique amplifiée) mais je sais qu’une partie de ce que je vais dire s’applique sans soucis aux plasticiens (avec quelques adaptations évidemment). Aucune idée de ce que ça peut bien dire pour les gens du théâtre et de la danse.

Je vais être extrêmement schématique (très simpliste même voire volontairement caricatural) mais voici à quoi ressemble le fait d’être musicien en France.

**Cas de figure numéro 1 : Tu es** ***Daft Punk, Gojira*** **ou** ***Air***

Alors là, c’est le cas de figure le moins courant évidemment. A priori, c’est le genre de situation où la question de l’intermittence ne se pose plus (ou presque plus) puisque les concerts seuls, la thune des plateformes de streaming, le merchandising, les ventes de disques, et les virements de la SACEM (ou équivalents internationaux) font l’affaire et que l’argent rentre assez régulièrement.

**Cas de figure numéro 2 : Tu es batteur pour** ***Julien Doré*** **ou guitariste de tournée de** ***Jennifer***

Alors là, on est dans le cas de figure où la thune rentre déjà moins facilement. Déjà, il ne faut pas compter (ou quasiment pas) sur certaines des ressources comme le merchandising, les ventes de disque et les royalties sur les ventes de disque (à moins d’être co-producteur, arrangeur ou compositeur). Il y a moins de thunes qui rentre, mais il y a une forme d’assurance de ne pas trop galérer pour boucler son intermittence. En gros, on se retrouve dans un réseau de musiciens de studio/musiciens de scène où il est possible de naviguer d’un chanteur à l’autre pour ne pas trop galérer à faire ses cachets. De plus, les gens comme *Doré/Jennifer/Lavoine*/etc ont des dates bouclées assez longtemps à l’avance avec pas mal de concerts à la suite. Du coup, c’est plus simple pour s’organiser. Et bien sûr, il est possible d’avoir d’autres projets plus personnels à côté.

**Cas de figure numéro 3 : Tu es intermittent « tout juste »**

Bon là, on commence à être dans l’un des cas de figure que je rencontre le plus souvent. Il s’agit de personnes qui arrivent à avoir leur intermittence presque tous les ans mais qui sont parfois un peu justes d’une année sur l’autre pour réussir à boucler.

Dans cette catégorie, on va retrouver plein de gens qui sont multitâches (par exemple machiniste à l’Opéra le lundi, déchargeur de semi-remorque pour le Zénith le mercredi et musicien en concert le samedi). D’autres qui sont uniquement musiciens mais qui accumulent les projets pour pouvoir choper le nombre de cachets nécessaire (on va avoir par exemple des musiciens qui ont des projets indés qui ramènent pas un kopek mais qui alternent avec des ateliers pédagogiques ou des concerts de baloche ou des concerts pour des groupes pas ouf mais qui tournent un peu). Clairement pour ces musiciens là, lorsqu’il y a des années de vache maigre où l’intermittence n’est pas bouclée, il reste l’argent ramené par les cachets ponctuels, des boulots divers ou… le RSA en attendant de réaccumuler suffisamment de cachets. Et évidemment dans le cas où les groupes jouent/enregistrent des compos, on peut compter sur un peu de SACEM/SPEDIDAM, et un peu de thune qui rentre de temps en temps.

**Cas de figure numéro 4 : Tu n’es pas intermittent mais tu as d’autres revenus.**

Bon là, c’est un peu le cas de figure « [à l’américaine](https://www.youtube.com/watch?v=agUS6GnZr_U) » où on se retrouve avec des mecs qui tournent, qui peuvent aussi avoir un succès d’estime de folie mais qui se retrouvent à être barmen (ou autre) lorsqu’ils ne sont pas en tournée. Alors là, ça peut être compliqué niveau temps parce qu’il faut réussir à être assez dispo pour pouvoir bosser la musique, tourner, enregistrer des disques etc. mais réussir aussi à ménager sa vie professionnelle. Dans mon cas de figure perso (je suis auto-entrepreneur), c’est pas trop compliqué de se ménager du temps. Dans le cas où on est salarié ça devient vite plus compliqué de se libérer du temps pour tout cela selon le type d’emploi que l’on a et les ambitions artistiques que l’on défends. Et évidemment, quand on pose des jours de vacances pour partir en tournée… et bien on n’a pas de vacances en fait.

Truc qui est pas mal à noter, c’est que dans un cas de figure comme celui-ci, quand on part en tournée ou en concert et que des cachets tombent, ça peut pallier un peu au manque à gagner (quand je ne suis pas en train de travailler par exemple). Par exemple, ça m’est arrivé de me prendre une semaine de congé pour partir dans des résidences payées où finalement, je gagnais autant que si j’étais resté à gérer mon activité perso. Comme dans le cas numéro 3, il est possible de gratter un peu de SACEM/SPEDIDAM etc.

**Cas de figure numéro 5 : Tu n’es pas intermittent et tu n’as que le RSA**

Là, c’est le cas de figure un peu compliqué. En gros, pas une thune mais beaucoup de temps pour créer. Possibilité d’avoir des cachets de temps en temps (même s’ils sont compensés sur le RSA dans les trois mois qui suivent), possibilité de tourner un peu n’importe quand, possibilité de toucher la SACEM/SPEDIDAM etc. Dans un cas de figure comme celui-ci, la question du matériel devient aussi un enjeu complexe. Quand on n’a pas une thune en poche, racheter un jeu de cordes de gratte à 13 euros ne devient pas franchement une priorité non plus.

​

Alors évidemment, tous ces cas de figure sont des catégories volontairement simplistes et caricaturales mais c’est pour que vous compreniez. Ce sont des catégories fluides et l’on peut passer de l’une à l’autre en fonction des opportunités et des parcours empruntés. Personnellement, j’ai rencontré quelques personnes des catégories 1 ou 2, mais l’essentiel des personnes que j’ai pu rencontrer sont essentiellement dans les catégories 3, 4 ou 5.

*Ok, on est bien d’accord, mais c’est quoi le rapport avec Borne et ses déclarations ?*

J’y viens. Comme je le disais, on peut passer d’une catégorie à l’autre. Ce n’est pas toujours évident, mais c’est possible. Et en fait, cet ensemble de catégorie forme un écosystème. Pour avoir des gens en catégorie 1, 2 ou 3, il faut parfois (pas toujours) en passer par de nombreuses années en catégorie 5. En gros, galérer au RSA, à la petite semaine, en profitant du temps disponible pour bâtir ce qui peut permettre de changer de catégorie (se faire des contacts, travailler son réseau, bosser son instrument, composer des chefs d’œuvre). Et du coup, cela veut dire bosser d’arrache-pied, écumer les café-concert, les caves de bars, les squats etc. pour faire avancer son projet musical. Il va sans dire que le projet de Mme Borne risque de mettre un sacré frein à tout cela.

*Ouais mais on s’en fout, après tout, ces musiciens, ils n’ont qu’à trouver un autre boulot et se mettre en catégorie 4 !*

C’est là où c’est compliqué. Déjà parce qu’il y a des gens qui ne savent faire qu’une seule chose dans la vie : être musicien (et qui peuvent être très spécialisés. Un batteur de death metal qui est ultra fort en double-pédale et *blast-beat* peut très bien n’être absolument pas polyvalent pour jouer dans d’autres projets).

De plus, dans un cas de figure comme le mien (l’autoentreprenariat alors que je n’ai pas de familles à charge), c’est ultra facile d’être libre de mon temps pour répéter/partir en tournée etc. mais dès qu’on est employé c’est compliqué. Il faut avoir un patron qui permette de partir lorsqu’on en a besoin sinon on risque de ne plus faire de musique du tout. Et évidemment, comme on ne peut pas être tous autoentrepreneurs, il y a plein de gens qui sont coincés à ce niveau là.

*Bon bah d’accord mais dans ces cas là, il n’ont qu’à arrêter de faire de la musique ! Tant pis pour leur projet ! Et puis si leur musique avait un intérêt, elle serait rentable depuis longtemps !*

Oui, ça pourrait se faire ainsi. Le problème c’est que ça détruirait un énorme pan de la culture musicale. Et comme je l’ai déjà dit, tout cela forme un écosystème où intérêt artistique et rentabilité ne vont pas toujours de pair. On ne peut détruire l’un des éléments sans foutre le bordel dans le reste des éléments.

On va prendre un exemple américain mais qui va vous permettre de saisir ce dont je parle : *Nirvana*.

Ce groupe a eu un impact énorme à l’échelle mondiale (catégorie 1) après des années passées à bosser d’arrache-pied. Très bien pour eux. En plus, ils ont allié succès populaire et réelle qualité d’écriture ce qui n’est pas systématique.

Mais lorsqu’on écoute les interviews des membres du groupe, un certain nombre de noms d’autres groupes sont convoqués comme des références musicales : *Pixies*, *Meat Puppets*, *Melvins*,*Vaselines*, etc. En gros, dans les interviews, Cobain et ses copains rappellent régulièrement l’intérêt qu’ils ont pu avoir pour la musique de plein d’autres groupes avant eux qui ont eux parfois beaucoup moins de succès. En gros, sans les *Melvins*, probablement pas de Nirvana. Et sans d’obscures groupes de grind, de jazz, de noise, ou autre, pas de *Melvins*. Tout cela est complètement interconnecté. Et ça pour le coup, c’est quelque chose qui est tout à fait existant en France également.

Pour reprendre une [vieille interview](https://www.traxmag.com/daft-punk-leur-interview-historique-pour-la-sortie-de-discovery-en-2001/) de Daft Punk (2001) : « *Ça, c’est le problème de ceux qui suivent. Mais ça peut être intéressant, si c’est ce que les gens veulent faire. Certains peuvent devenir très adroits dans ce sens. Si tu le prend comme une piste de bobsleigh, certains fabriquent la piste plus ou moins bien en y mettant du temps, et d’autres peuvent la descendre ensuite avec une plus grande dextérité. L’innovation n’est pas la valeur reine : la musique, c’est de la transmission d’émotions, pour que les gens dansent ou qu’ils soient heureux, et ce n’est pas toujours à travers quelque chose de nouveau. C’est ce qui nous intéresse, mais chaque artiste est libre d’avoir l’approche qu’il veut. Il y a la démarche d’une part, et la musique en elle-même.* »

Ce qui est intéressant dans cette interview c’est qu’il y a l’idée que l’innovation ET la construction de morceau sur des bases déjà établies vont de pair. Et clairement, en tant que spectateurs, nous avons besoin des deux. Perso, j’adore la musique populaire (genre Beyoncé) ET la noise dégueulasse (genre des trucs de *harsh wall* imbouffables). Et ça me ferait chier de devoir me passer de l’un ou l’autre. Et si je n’ai pas les moyens d’aller me payer des places de concert pour des grands noms, j’ai toujours cinq euros pour aller voir trois groupes de math/noise/harsh/techno/etc dans un rade quelconque.

Et évidemment, si on commence à niquer le mode de fonctionnement des musiciens de la catégorie 5, on affaiblit la base d’où se construit plein de choses.

C’est entre autre grâce aux gens qui jouent dans des squats pas chauffés ou des lieux associatifs improbables et qui proposent des choses innovantes (parce que loin de tout intérêt commercial et donc sans enjeu financier) qu’on se retrouve in fine avec tout un tas de personnes qui se nourrissent de ces innovations et parfois réussissent à retirer ce qui leur permets à eux de vivre en proposant des choses plus grand public. Il ne faut pas oublier que pour que le hip-hop devienne un genre musical aussi important qu’il l’est aujourd’hui, il a d’abord fallu qu’il démarre dans l’*underground* le plus complet.

*Mais musicien, c’est pas un métier, j’ai pas à payer des impôts pour que des gens n’en branlent pas une en faisant mumuse avec leur crincrin !* (bon là, j’ai vraiment forcé le trait de l’homme de paille, désolé mais c’était pour pouvoir développer ensuite)

Alors là, on va se retrouver à parler de ce que l’on considère ou non comme du travail ou pas et Bernard Friot risque de rentrer dans la conversation (je l’en empêcherai !!!). Mais en gros, ma propre position sur le sujet est la suivante : que l’on soit un des *Daft Punk*, le batteur de *Marc Lavoine* ou guitariste d’un obscure groupe de black metal, on accomplit des actions similaires : faire de la musique, composer, répéter, tourner, poser pour des photos, répondre à des interviews etc.

Parfois, c’est rémunérateur. Parfois pas. Parfois ça ne l’est pas dans un premier temps puis ça le devient. Parfois c’est l’inverse. Mais *in fine*, l’activité est quasiment la même. Si on est prêt à accepter que les collectivités locales dépensent des sous pour des concerts gratuits de *Calogero* ou *Superbus* (exemples pris au hasard), on doit pouvoir accepter tout pareil qu’un peu d’argent du contribuable permette de payer le RSA de gens qui composent des choses (incroyables ou pas incroyables d’ailleurs).

Alors bien sûr, on peut rétorquer que quand Calogero fait son concert gratuit pour un festival en plein air quelconque, il touche davantage de monde que le keupon du coin qui joue dans la cave de son bar à clodo et c’est tout à fait vrai.

Mais le coût financier de ce type d’événement culturel est quand même très important (pour donner un ordre d’idée, le concert gratuit de Martin Garrix organisé par la Région Haute-Normandie en 2014 devant 70 000 personnes aurait coûté à peu près 70000 euros (fourchette basse) rien que pour le cachet du musicien et à cela se rajoute tout le reste : location et montage de la scène, cachets divers des intermittents présents sur place, cachets des musiciens de première partie, coût des diverses installations). Alors oui, bien sûr si on divise tous ces coûts par le nombre de spectateur, ça représente assez peu mais en valeur absolue ça représente quand même une belle somme. Juste pour donner un ordre d’idée : avec les 70 000 euros de MG (son cachet sans compter les coûts annexes), on peut payer 115 RSA à 607,75 euros, soit l’équivalent d’un peu plus de 9 ans de RSA.

A titre personnel, je ne considère que ce genre de calcul ne devrait même pas rentrer dans l’équation et que c’est vraiment une sorte de non-débat mais c’est pour vous donner un ordre d’idée.

Alors concrètement, qu’est ce qui va se passer si Mme Borne mets en place son idée de RSA conditionné à des activités ? Et bien déjà, tout ce qui a déjà été décris ici en long, en large et en travers sur la mise en place d’une main d’œuvre corvéable à merci. Je ne vais pas revenir dessus, de nombreux redditeurs en ont déjà parlé.

Pour les domaines artistiques, cela risque d’avoir un impact assez dévastateur. En fait, le double système que l’on a en France (intermittence + RSA) qui n’est pas présent dans d’autres pays est vraiment une chance et la garantie d’avoir une production artistique innovante. Alors oui, on peut très bien s’en foutre. Après tout, c’est une pure affaire de choix de société. Et c’est tout à fait vrai. Mais c’est aussi quelque chose que l’on peut défendre. Ceux qui échangent régulièrement avec moi ici (et parfois de manière virulente) savent qu’on peut difficilement me taxer de chauvinisme. Néanmoins, je suis heureux que la France et sont terreau fertile aient pu permettre l’éclosion de musicien de renommée internationale comme *Air*, *Daft Punk*, *Gojira* et tant d’autre. Ce n’est pas de la fierté cocardière. C’est juste que je suis heureux que ces personnes puissent produire la musique qu’ils font et que le plus grand nombre puisse en connaître l’existence. Et pour qu’un *Gojira* existe, il faut avant tout avoir une scène métal vivace, avoir plein de groupes qui tournent etc. En gros… avoir un écosystème en bonne santé.

Voilà c’est tout : bon dimanche à tous. Et demain, n’oubliez pas, c’est la journée ~~du zbeul~~ des travailleurs !

1 comment
  1. Tu as bien expliqué en quoi et comment le RSA participe à l’entretien de l’écosystème de la création musicale dans les faits.

    Seulement c’est un effet de bord, le RSA n’était pas destiné à cela à la base.

    Il serai peut être plus logique d’organiser une solidarité entre les personnes de ce secteur d’activité.

    On pourrait par exemple taxer les superprofits des artistes, producteurs, compositeurs, à succès pour remplacer le RSA des artistes à faible revenu.

Leave a Reply