**Cette jeune femme de 19 ans avait été rouée de coups de pied et de matraque au sol par des policiers alors qu’elle rentrait du travail, lors de l’acte IV des « gilets jaunes », le 8 décembre 2018.**
*Par Luc Leroux(Marseille, correspondant)*
*Publié le 09 mai 2023 à 19h42, modifié le 09 mai 2023 à 20h42*
L’espoir a presque totalement disparu. Maria (un prénom d’emprunt, devenu d’usage dans cette affaire) ne croit plus que la justice identifiera un jour les policiers qui, le samedi 8 décembre 2018, dans une rue du centre-ville de Marseille, l’ont rouée de coups de pied et de matraque jusqu’à lui fracturer le crâne, après qu’elle a été propulsée au sol par un tir de LBD dans la jambe. Ce jour-là, Maria rentrait du travail, elle n’avait pas pris part à l’acte IV de la manifestation des « gilets jaunes », un des plus violents de cette crise sociale.
Trois années d’enquête ont abouti, le 25 janvier 2022, à une deuxième ordonnance de non-lieu, infructueuse conclusion d’une instruction judiciaire ouverte contre X pour « violences aggravées » par trois circonstances – « par personne dépositaire de l’autorité publique », « en réunion » et « avec usage d’une arme » – ayant entraîné une incapacité totale de travail supérieure à huit jours, des faits punissables de dix ans de prison et 150 000 euros d’amende. Faute d’identification des auteurs des violences, le juge d’instruction Karim Badène a refermé le dossier, comme il l’avait déjà fait en décembre 2020, avant que l’enquête ne soit rouverte par le parquet de Marseille, en mars 2021, à la suite de la découverte d’un témoin des faits qui n’avait pas été entendu. Cette audition n’a finalement pas fait bouger le dossier. Des pistes ont pourtant été ouvertes, des policiers soupçonnés, interrogés, placés sous écoute. Aucun n’a été mis en cause.
Si Maria semble se résigner à une absence d’élucidation – « Je pense qu’ils savent qui c’est mais on s’attaque à des personnes qui ont l’impunité », déplore-t-elle –, c’est le parquet général de la cour d’appel d’Aix-en-Provence qui crée la surprise. Il se refuse à clore les investigations, annonce Maria au Monde, et, se joignant à la défense de la jeune femme, demande que cette deuxième ordonnance de non-lieu rendue contre X soit infirmée. Lors d’une audience devant la chambre de l’instruction, le 10 mai, l’avocat général devrait requérir la reprise de l’instruction.
**Une dernière vérification**
Le parquet général semble vouloir tout tenter, d’autant que le juge d’instruction n’est, à son sens, pas allé au bout des investigations. En juin 2021, Karim Badène avait demandé que les enquêteurs de l’inspection générale de la police nationale (IGPN) récupèrent auprès du centre de supervision urbain (CSU), lieu où convergent les images des caméras de surveillance de la ville, le nom de tous les services de police qui l’avaient sollicité pour obtenir des enregistrements du 8 décembre 2018 entre 14 heures et 20 heures, dans le but de confondre les 47 manifestants interpellés et soupçonnés de violences et de dégradations.
Dans vingt enquêtes judiciaires ouvertes ce jour-là, le CSU avait versé des images de caméras de surveillance. Aucun des services de police contactés par l’IGPN n’a gardé de copie de travail. Mais une dernière vérification pourtant réclamée par le juge d’instruction n’a pas été faite : solliciter le parquet de Marseille, destinataire de ces vingt enquêtes, pour obtenir une copie des procédures et des images qu’elles contiennent.
Qui sait si ces images oubliées, une fois exploitées par un expert, ne vont pas livrer un détail sur des chaussures, un sac à dos, un indice à même de positionner un équipage de police sur les lieux à l’heure des faits et conforter les pistes qui avaient conduit à s’intéresser à trois policiers ? Sur les vidéos de l’agression de Maria, enregistrées par des témoins, l’un des policiers portait une attelle au doigt, deux autres, un casque de la marque Decathlon à la place du casque réglementaire. Les auditions des trois policiers, les perquisitions de leurs casiers professionnels et de leurs domiciles avaient été réalisées plus d’un an après les faits. Et les gardes à vue, vite bouclées.
**« Les choses n’ont pas été faites jusqu’au bout »**
Le parquet général et Me Brice Grazzini, avocat de Maria, semblent s’accrocher à ce mince espoir plus que la jeune femme elle-même. « Surpris mais pas tant que ça de la position du parquet général », Me Grazzini se montre « confiant [au sujet] de la reprise de l’instruction car c’est une évidence que les choses n’ont pas été faites jusqu’au bout ». De la justice, Maria n’a obtenu, pour l’heure, que la reconnaissance de violences illégitimes qui ont transformé son caractère, modifié le cours de sa vie. « L’enquête, écrit le juge d’instruction dans sa deuxième ordonnance de non-lieu, a permis d’établir sans l’ombre d’un doute que les individus qui ont violenté [Maria] avaient tous la qualité de fonctionnaires de police et que, dès lors, ces violences sont d’autant plus inacceptables qu’elles ont été commises de façon purement gratuites ».
« J’aimerais que ça se termine, qu’ils arrêtent de tourner en rond. Je n’ai qu’une envie, c’est que ce ne soit pas arrivé mais ça, ce n’est pas possible », explique Maria au Monde. Elle veut tourner la page et puise des forces dans la course à pied – déjà deux Marseille-Cassis, et un marathon de New York prévu à l’automne. « Quand je n’arrive pas à aller travailler ou pour effacer les cauchemars de la nuit, je pars courir. » Maria veut se reconstruire, elle aimerait que la justice lui propose une indemnisation plutôt qu’elle ne soit contrainte de faire les démarches pour la solliciter. Et à ceux qui l’ont frappée, cette reconstruction qu’elle bâtit patiemment est, pour elle, un pied de nez. « C’est ma façon de leur dire : même si vous m’avez fait ça, je fais des trucs mieux que vous. »
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**Cette jeune femme de 19 ans avait été rouée de coups de pied et de matraque au sol par des policiers alors qu’elle rentrait du travail, lors de l’acte IV des « gilets jaunes », le 8 décembre 2018.**
*Par Luc Leroux(Marseille, correspondant)*
*Publié le 09 mai 2023 à 19h42, modifié le 09 mai 2023 à 20h42*
L’espoir a presque totalement disparu. Maria (un prénom d’emprunt, devenu d’usage dans cette affaire) ne croit plus que la justice identifiera un jour les policiers qui, le samedi 8 décembre 2018, dans une rue du centre-ville de Marseille, l’ont rouée de coups de pied et de matraque jusqu’à lui fracturer le crâne, après qu’elle a été propulsée au sol par un tir de LBD dans la jambe. Ce jour-là, Maria rentrait du travail, elle n’avait pas pris part à l’acte IV de la manifestation des « gilets jaunes », un des plus violents de cette crise sociale.
Trois années d’enquête ont abouti, le 25 janvier 2022, à une deuxième ordonnance de non-lieu, infructueuse conclusion d’une instruction judiciaire ouverte contre X pour « violences aggravées » par trois circonstances – « par personne dépositaire de l’autorité publique », « en réunion » et « avec usage d’une arme » – ayant entraîné une incapacité totale de travail supérieure à huit jours, des faits punissables de dix ans de prison et 150 000 euros d’amende. Faute d’identification des auteurs des violences, le juge d’instruction Karim Badène a refermé le dossier, comme il l’avait déjà fait en décembre 2020, avant que l’enquête ne soit rouverte par le parquet de Marseille, en mars 2021, à la suite de la découverte d’un témoin des faits qui n’avait pas été entendu. Cette audition n’a finalement pas fait bouger le dossier. Des pistes ont pourtant été ouvertes, des policiers soupçonnés, interrogés, placés sous écoute. Aucun n’a été mis en cause.
Si Maria semble se résigner à une absence d’élucidation – « Je pense qu’ils savent qui c’est mais on s’attaque à des personnes qui ont l’impunité », déplore-t-elle –, c’est le parquet général de la cour d’appel d’Aix-en-Provence qui crée la surprise. Il se refuse à clore les investigations, annonce Maria au Monde, et, se joignant à la défense de la jeune femme, demande que cette deuxième ordonnance de non-lieu rendue contre X soit infirmée. Lors d’une audience devant la chambre de l’instruction, le 10 mai, l’avocat général devrait requérir la reprise de l’instruction.
**Une dernière vérification**
Le parquet général semble vouloir tout tenter, d’autant que le juge d’instruction n’est, à son sens, pas allé au bout des investigations. En juin 2021, Karim Badène avait demandé que les enquêteurs de l’inspection générale de la police nationale (IGPN) récupèrent auprès du centre de supervision urbain (CSU), lieu où convergent les images des caméras de surveillance de la ville, le nom de tous les services de police qui l’avaient sollicité pour obtenir des enregistrements du 8 décembre 2018 entre 14 heures et 20 heures, dans le but de confondre les 47 manifestants interpellés et soupçonnés de violences et de dégradations.
Dans vingt enquêtes judiciaires ouvertes ce jour-là, le CSU avait versé des images de caméras de surveillance. Aucun des services de police contactés par l’IGPN n’a gardé de copie de travail. Mais une dernière vérification pourtant réclamée par le juge d’instruction n’a pas été faite : solliciter le parquet de Marseille, destinataire de ces vingt enquêtes, pour obtenir une copie des procédures et des images qu’elles contiennent.
Lire l’enquête (2020) : [Article réservé à nos abonnés Violences policières : à Marseille, les agresseurs de Maria toujours introuvables](https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/12/16/violences-policieres-a-marseille-les-agresseurs-de-maria-toujours-introuvables_6063579_3224.html)
Qui sait si ces images oubliées, une fois exploitées par un expert, ne vont pas livrer un détail sur des chaussures, un sac à dos, un indice à même de positionner un équipage de police sur les lieux à l’heure des faits et conforter les pistes qui avaient conduit à s’intéresser à trois policiers ? Sur les vidéos de l’agression de Maria, enregistrées par des témoins, l’un des policiers portait une attelle au doigt, deux autres, un casque de la marque Decathlon à la place du casque réglementaire. Les auditions des trois policiers, les perquisitions de leurs casiers professionnels et de leurs domiciles avaient été réalisées plus d’un an après les faits. Et les gardes à vue, vite bouclées.
**« Les choses n’ont pas été faites jusqu’au bout »**
Le parquet général et Me Brice Grazzini, avocat de Maria, semblent s’accrocher à ce mince espoir plus que la jeune femme elle-même. « Surpris mais pas tant que ça de la position du parquet général », Me Grazzini se montre « confiant [au sujet] de la reprise de l’instruction car c’est une évidence que les choses n’ont pas été faites jusqu’au bout ». De la justice, Maria n’a obtenu, pour l’heure, que la reconnaissance de violences illégitimes qui ont transformé son caractère, modifié le cours de sa vie. « L’enquête, écrit le juge d’instruction dans sa deuxième ordonnance de non-lieu, a permis d’établir sans l’ombre d’un doute que les individus qui ont violenté [Maria] avaient tous la qualité de fonctionnaires de police et que, dès lors, ces violences sont d’autant plus inacceptables qu’elles ont été commises de façon purement gratuites ».
« J’aimerais que ça se termine, qu’ils arrêtent de tourner en rond. Je n’ai qu’une envie, c’est que ce ne soit pas arrivé mais ça, ce n’est pas possible », explique Maria au Monde. Elle veut tourner la page et puise des forces dans la course à pied – déjà deux Marseille-Cassis, et un marathon de New York prévu à l’automne. « Quand je n’arrive pas à aller travailler ou pour effacer les cauchemars de la nuit, je pars courir. » Maria veut se reconstruire, elle aimerait que la justice lui propose une indemnisation plutôt qu’elle ne soit contrainte de faire les démarches pour la solliciter. Et à ceux qui l’ont frappée, cette reconstruction qu’elle bâtit patiemment est, pour elle, un pied de nez. « C’est ma façon de leur dire : même si vous m’avez fait ça, je fais des trucs mieux que vous. »