L’article est une plongée fascinante dans la vie d’un étudiant ” de M2 en sciences sociales” parachuté au poste stratégique d’attaché de production. Extraits:
>Les émissions ne pourraient avoir lieu sans les attachés de production. C’est une position de pivot primordiale. Ceux que l’on désigne oralement comme les « atta pro » anticipent et font face aux imprévus, doivent être force de proposition et sont les garants du bon déroulement de l’antenne. Si cela se passe mal, c’est sur eux que ça retombera.
(…)
>Si l’envie me prend de proposer un sujet que les autres médias n’ont pas déjà digéré, je vais devoir le défendre. En général, la direction de la rédaction, tout comme la production, demandera quelle est « l’accroche d’actualité ». Pour obtenir le droit d’en parler, il sera impératif de réussir à trouver un prétexte, aussi inconsistant soit-il. Les petites phrases des responsables politiques sont très efficaces, les études à la méthodologie douteuse produites par les think tanks aussi. Tout cela est limité par les capacités de compréhension des interlocuteurs décisionnaires, tous âgés de plus de 40 ans. Je nous revois expliquer pendant plusieurs minutes, avec mon collègue atta pro, ce qu’était la « souveraineté numérique » et pourquoi il était important d’en parler.
(…)
>J’ai le droit de commander des taxis pour les gens d’Île-de-France, mais France Inter ne rembourse jamais les déplacements plus longs en train, et les invités ne sont bien sûr pas rémunérés pour leur participation à une émission. Pour venir depuis une « ville moyenne », il faut avoir une maison d’édition ayant prévu un budget promo, ou pouvoir être capable d’investir de sa poche. Ça filtre déjà beaucoup.
(…)
>« Ici, on est pas chez les violets » m’a- t-on plusieurs fois répété, manière d’exprimer que les auditeurs de France Inter ont une capacité d’écoute plus inconsistante que ceux de France Culture (ce sont eux « les violets », en référence à la couleur du logo). Si vous voulez être le plus précis possible dans vos explications et donc que vous avez besoin de temps pour choisir vos mots, développer votre propos, vous ne serez pas invité.
(…)
>C’est ce qui est attendu par la direction. Ce sont des patrons de fédération, des chargés d’étude, des universitaires qui ont compris le jeu. Évidemment, uniquement des gens ayant acquis ou fait perdurer une condition sociale en haut de l’échelle. « Ma femme de ménage ne représente personne » aimait me marteler une présentatrice de la station pour appuyer sur ce principe. Ici, c’est France Inter, les autres médias nous écoutent. Les interventions de personnalités « paillettes » (jargon interne), c’est-à-dire avec une grosse notoriété, pourront être reprises dans des dépêches AFP ou sur les réseaux sociaux. Ça fait partie des grands objectifs du schmilblick.
(…)
>Pour être efficace, il incombe de comprendre une chose : la mission n’est pas de rendre compte du réel mais de l’actualité. Cette variation est bien plus qu’une finesse sémantique. Ce n’est pas vis-à-vis du réel, passé présent comme futur, que le travail d’attaché de production se construit. Lorsque vous choisissez les sujets à aborder et les invités avec lesquels en parler, c’est à partir de « l’actu » que vous devez raisonner, c’est-à-dire à partir d’une hiérarchisation informationnelle produite et alimentée par les médias eux-mêmes de manière réticulaire.
(…)
>Au début, on se demande comment il est possible que tant de liberté soit laissée à un jeune étudiant de M2 en sciences sociales pour construire les émissions de la première radio de France. Au milieu, on n’a même plus le temps d’y penser, il faut enchaîner. À la fin, une fois qu’on a réussi à sortir du tourbillon, on se rend compte que cette fameuse « liberté » n’en était en fait pas une : la seule solution existante pour honorer les missions qui sont les vôtres est d’appréhender et respecter la dynamique globale de la station, dont vous devenez dès lors un des multiples maillons. Une belle gouvernance, sans vague, sans conflit, bien huilée.
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L’article est une plongée fascinante dans la vie d’un étudiant ” de M2 en sciences sociales” parachuté au poste stratégique d’attaché de production. Extraits:
>Les émissions ne pourraient avoir lieu sans les attachés de production. C’est une position de pivot primordiale. Ceux que l’on désigne oralement comme les « atta pro » anticipent et font face aux imprévus, doivent être force de proposition et sont les garants du bon déroulement de l’antenne. Si cela se passe mal, c’est sur eux que ça retombera.
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>Si l’envie me prend de proposer un sujet que les autres médias n’ont pas déjà digéré, je vais devoir le défendre. En général, la direction de la rédaction, tout comme la production, demandera quelle est « l’accroche d’actualité ». Pour obtenir le droit d’en parler, il sera impératif de réussir à trouver un prétexte, aussi inconsistant soit-il. Les petites phrases des responsables politiques sont très efficaces, les études à la méthodologie douteuse produites par les think tanks aussi. Tout cela est limité par les capacités de compréhension des interlocuteurs décisionnaires, tous âgés de plus de 40 ans. Je nous revois expliquer pendant plusieurs minutes, avec mon collègue atta pro, ce qu’était la « souveraineté numérique » et pourquoi il était important d’en parler.
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>J’ai le droit de commander des taxis pour les gens d’Île-de-France, mais France Inter ne rembourse jamais les déplacements plus longs en train, et les invités ne sont bien sûr pas rémunérés pour leur participation à une émission. Pour venir depuis une « ville moyenne », il faut avoir une maison d’édition ayant prévu un budget promo, ou pouvoir être capable d’investir de sa poche. Ça filtre déjà beaucoup.
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>« Ici, on est pas chez les violets » m’a- t-on plusieurs fois répété, manière d’exprimer que les auditeurs de France Inter ont une capacité d’écoute plus inconsistante que ceux de France Culture (ce sont eux « les violets », en référence à la couleur du logo). Si vous voulez être le plus précis possible dans vos explications et donc que vous avez besoin de temps pour choisir vos mots, développer votre propos, vous ne serez pas invité.
(…)
>C’est ce qui est attendu par la direction. Ce sont des patrons de fédération, des chargés d’étude, des universitaires qui ont compris le jeu. Évidemment, uniquement des gens ayant acquis ou fait perdurer une condition sociale en haut de l’échelle. « Ma femme de ménage ne représente personne » aimait me marteler une présentatrice de la station pour appuyer sur ce principe. Ici, c’est France Inter, les autres médias nous écoutent. Les interventions de personnalités « paillettes » (jargon interne), c’est-à-dire avec une grosse notoriété, pourront être reprises dans des dépêches AFP ou sur les réseaux sociaux. Ça fait partie des grands objectifs du schmilblick.
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>Pour être efficace, il incombe de comprendre une chose : la mission n’est pas de rendre compte du réel mais de l’actualité. Cette variation est bien plus qu’une finesse sémantique. Ce n’est pas vis-à-vis du réel, passé présent comme futur, que le travail d’attaché de production se construit. Lorsque vous choisissez les sujets à aborder et les invités avec lesquels en parler, c’est à partir de « l’actu » que vous devez raisonner, c’est-à-dire à partir d’une hiérarchisation informationnelle produite et alimentée par les médias eux-mêmes de manière réticulaire.
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>Au début, on se demande comment il est possible que tant de liberté soit laissée à un jeune étudiant de M2 en sciences sociales pour construire les émissions de la première radio de France. Au milieu, on n’a même plus le temps d’y penser, il faut enchaîner. À la fin, une fois qu’on a réussi à sortir du tourbillon, on se rend compte que cette fameuse « liberté » n’en était en fait pas une : la seule solution existante pour honorer les missions qui sont les vôtres est d’appréhender et respecter la dynamique globale de la station, dont vous devenez dès lors un des multiples maillons. Une belle gouvernance, sans vague, sans conflit, bien huilée.