**La chercheuse Bénédicte Laumond explique les différences de gestion des mouvances d’extrême droite des deux côtés du Rhin. En Allemagne, le volet préventif est plus développé, et le volet répressif plus cohérent qu’en France, où l’irruption du parti Reconquête pose des défis inédits.**
Ces dernières semaines, l’extrême droite la plus virulente s’est affirmée de manière frappante dans l’espace public, par des manifestations et des actions d’intimidation. Le pouvoir exécutif, à travers le ministre de l’intérieur Gérald Darmanin, a oscillé entre passivité et réactions mal avisées, annonçant des interdictions préventives de rassemblements retoquées par la justice administrative.
Pour mieux comprendre les limites de la gestion française de cette mouvance, un détour par la comparaison n’est pas inutile. De l’autre côté du Rhin, nos voisins allemands ont en effet mis en place des politiques publiques précises et suivies, à l’égard d’une sphère militante d’extrême droite numériquement plus importante qu’en France.
Bénédicte Laumond, maîtresse de conférences en science politique à l’université Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines, a étudié chacun des cas de manière fine. Elle explique ici en quoi ils se distinguent, et quelles améliorations pourraient être apportées dans la régulation à la française. Les pouvoirs publics sont de toute façon mis au défi par la stratégie originale du parti d’Éric Zemmour Reconquête, un pied dans l’arène institutionnelle et un autre dans l’agitation mouvementiste.
**Mediapart : Dans vos travaux comparatifs sur la France et l’Allemagne, vous parlez de « radicalisme de droite » plutôt que d’extrême droite. Le terme est courant dans la science politique internationale, mais il peut sembler euphémiser la réalité. Avant d’aller plus loin, pouvez-vous préciser le sens que vous lui donnez ?**
**Bénédicte Laumond :** « Droite radicale » permet de labelliser une famille politique large, dont les groupes militants peuvent s’organiser différemment : certains en partis (comme le Rassemblement national depuis cinquante ans), d’autre en groupuscules (comme les Zouaves Paris entre 2018 et 2022). Son intérêt analytique est de cibler leur socle idéologique commun, même si les degrés de radicalité peuvent ensuite fortement varier, depuis des acteurs très insérés jusqu’à des comportements de type extrémiste.
Ce socle commun se caractérise par deux points invariants. Premièrement, l’ethnocentrisme – ou ce que d’autres appellent le nativisme, soit l’idée que l’État-nation doit être composé d’un peuple homogène, d’un point de vue culturel ou ethno-racial. Si vous ne correspondez pas à cette homogénéité ou que vous ne vous reconnaissez pas dans cet objectif, vous êtes alors perçu comme un ennemi. Deuxièmement, l’approbation de politiques autoritaires, orientées contre les valeurs des démocraties libérales, avec pour terrains de répression privilégiés la régulation de l’immigration, ou les droits des minorités.
**Vous montrez qu’en dépit de leurs différences dans la manière de gérer le radicalisme de droite, France et Allemagne occupent des positions intermédiaires entre un modèle défensif et un modèle « immunisé » …**
Oui, ces modèles sont les deux bouts du spectre possible des réponses à un dilemme bien connu : est-ce qu’on maintient les libertés politiques des éléments radicaux qui contestent l’ordre démocratique libéral ? Certes, cet ordre consacre un certain nombre de libertés ; pour autant, des groupes peuvent les utiliser pour détruire les fondements de cet ordre.
En Europe continentale, après 1945 et les expériences totalitaires, la plupart des démocraties ont estimé qu’il était légitime de restreindre la liberté des groupes les plus radicaux, là où la conception états-unienne est demeurée plus libérale.
Depuis deux décennies, le questionnement a un peu évolué, car dans l’arène de la politique électorale, il n’y a plus guère de mouvement ouvertement antidémocratique. La réflexion s’est dès lors concentrée sur les réponses à donner aux groupes hostiles aux valeurs démocratiques libérales tout en étant bien intégrés aux systèmes politiques. De ce point de vue, on observe que l’action publique en France est assez hésitante, là où les Allemands ont posé des jalons plus clairs, avec une vraie politique publique contre les extrémismes.
*En France, les groupes radicaux de droite sont réprimés “seulement” dans le cadre d’une lutte contre la violence, en occultant leur caractère profondément politique.*
**Vous parlez même de « deux ordres politiques distincts ». Quelle est la logique de chacun d’entre eux ?**
En Allemagne, l’idée de « démocratie militante » implique que le régime politique doit pouvoir se défendre contre les tentatives de le dénaturer. Un arsenal d’instruments est prévu pour répondre à cet objectif constitutionnel. Avec des outils répressifs, mais aussi des outils de prévention contre une idéologie perçue comme dangereuse, et visée en tant que telle. Il y a pour cela une administration dédiée, des acteurs politiques qui savent qu’ils doivent prendre en charge cette mission, et une société civile qui baigne dans cette culture politique et se sent elle aussi responsable.
Contre le radicalisme de droite, l’Allemagne a donc une politique publique. Pas la France, où sa contention relève de la lutte politique. Cela signifie que la catégorie d’acteurs que l’on considère légitimes pour lutter contre le radicalisme politique, ce sont les acteurs politiques, dans l’arène politico-électorale. Les acteurs administratifs, eux, se perçoivent comme devant lutter contre les mouvements violents, c’est-à-dire des acteurs qui agissent en dehors de l’arène politico-électorale. Le terme « ultradroite » sert à les distinguer.
Cela aboutit, en France, à ce que des groupes radicaux de droite soient réprimés « seulement » dans le cadre d’une lutte contre la violence, en occultant finalement leur caractère profondément politique, tandis que des acteurs non violents de la même famille sont négligés par les acteurs administratifs.
**On pourrait se dire que la régulation allemande est plus protectrice, mais n’y a-t-il pas un risque d’illibéralisme ? On sait que les communistes, dont l’idéologie était aussi considérée comme « extrême », ont fait les frais de cette conception dite « militante » de la démocratie. Et cela pourrait toucher d’autres courants en lutte pour un ordre social alternatif.**
Cette conception peut effectivement se retourner contre tous les mouvements politiques considérés comme hostiles aux valeurs de la Loi fondamentale [la Constitution allemande – ndlr]. Et il est vrai que des mouvements radicaux de gauche ont été réprimés parce qu’ils avaient des idéaux anticapitalistes, alors que l’économie de marché a une valeur constitutionnelle.
On peut néanmoins relever que les Allemands ont désormais moins tendance à utiliser les outils répressifs. Ce sont des outils de prévention qui sont davantage mis en avant, et donc des instruments moins intrusifs, moins attentatoires aux libertés fondamentales. Cela n’empêche pas que l’AfD [le principal parti de la droite radicale allemande – ndlr] reste officiellement surveillé par les services de renseignement, ce qui ferait sans doute sursauter en France.
>La France reste un pays où, en termes d’alliances électorales et de coalitions gouvernementales, une logique d’ostracisme perdure. Rappelons que cela n’est plus le cas dans de nombreux États d’Europe de l’Ouest, de l’Italie jusqu’aux pays scandinaves.
Bah oui, le système politique de la V^e favorise ça.
Parce que l’Allemagne a tout récemment été victime d’une conspiration d’extrême-droite qui a touché notamment la police et l’armée.
Mais en même temps, la France a lutté plus tôt contre les groupuscules d’extrême-droite, depuis la tentative d’assassinat de Chirac par un extrémiste.
Peut-être que c’est d’ailleurs pour ça que la France n’a pas eu besoin d’agir d’avantage… Et d’ailleurs non, Reconquête ne pose pas de problèmes nouveaux. Bref, c’est une chose de faire du comparatisme politique, mais sans contextualisation historique, c’est passer à côté justement de la déradicalisation des méthodes de l’extrême-droite en France (même phénomène qu’en Italie par exemple), par opposition à l’Allemagne, la Suède ou le monde anglo-saxon. On oublie peut-être un peu vite la violence des groupuscules d’extrême-droite dans notre pays jusqu’à la fin des années 90, sans commune mesure avec ce qu’on voit aujourd’hui.
Enfin, reposons la question : est-ce que Reconquête représente autre chose que le délire temporaire d’une personnalité médiatique ?
N’importe quoi. En France on a un mécanisme anti extrême droite, ça s’appelle second tour des élections c’est fait pour ça .
4 comments
**La chercheuse Bénédicte Laumond explique les différences de gestion des mouvances d’extrême droite des deux côtés du Rhin. En Allemagne, le volet préventif est plus développé, et le volet répressif plus cohérent qu’en France, où l’irruption du parti Reconquête pose des défis inédits.**
Ces dernières semaines, l’extrême droite la plus virulente s’est affirmée de manière frappante dans l’espace public, par des manifestations et des actions d’intimidation. Le pouvoir exécutif, à travers le ministre de l’intérieur Gérald Darmanin, a oscillé entre passivité et réactions mal avisées, annonçant des interdictions préventives de rassemblements retoquées par la justice administrative.
Pour mieux comprendre les limites de la gestion française de cette mouvance, un détour par la comparaison n’est pas inutile. De l’autre côté du Rhin, nos voisins allemands ont en effet mis en place des politiques publiques précises et suivies, à l’égard d’une sphère militante d’extrême droite numériquement plus importante qu’en France.
Bénédicte Laumond, maîtresse de conférences en science politique à l’université Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines, a étudié chacun des cas de manière fine. Elle explique ici en quoi ils se distinguent, et quelles améliorations pourraient être apportées dans la régulation à la française. Les pouvoirs publics sont de toute façon mis au défi par la stratégie originale du parti d’Éric Zemmour Reconquête, un pied dans l’arène institutionnelle et un autre dans l’agitation mouvementiste.
**Mediapart : Dans vos travaux comparatifs sur la France et l’Allemagne, vous parlez de « radicalisme de droite » plutôt que d’extrême droite. Le terme est courant dans la science politique internationale, mais il peut sembler euphémiser la réalité. Avant d’aller plus loin, pouvez-vous préciser le sens que vous lui donnez ?**
**Bénédicte Laumond :** « Droite radicale » permet de labelliser une famille politique large, dont les groupes militants peuvent s’organiser différemment : certains en partis (comme le Rassemblement national depuis cinquante ans), d’autre en groupuscules (comme les Zouaves Paris entre 2018 et 2022). Son intérêt analytique est de cibler leur socle idéologique commun, même si les degrés de radicalité peuvent ensuite fortement varier, depuis des acteurs très insérés jusqu’à des comportements de type extrémiste.
Ce socle commun se caractérise par deux points invariants. Premièrement, l’ethnocentrisme – ou ce que d’autres appellent le nativisme, soit l’idée que l’État-nation doit être composé d’un peuple homogène, d’un point de vue culturel ou ethno-racial. Si vous ne correspondez pas à cette homogénéité ou que vous ne vous reconnaissez pas dans cet objectif, vous êtes alors perçu comme un ennemi. Deuxièmement, l’approbation de politiques autoritaires, orientées contre les valeurs des démocraties libérales, avec pour terrains de répression privilégiés la régulation de l’immigration, ou les droits des minorités.
**Vous montrez qu’en dépit de leurs différences dans la manière de gérer le radicalisme de droite, France et Allemagne occupent des positions intermédiaires entre un modèle défensif et un modèle « immunisé » …**
Oui, ces modèles sont les deux bouts du spectre possible des réponses à un dilemme bien connu : est-ce qu’on maintient les libertés politiques des éléments radicaux qui contestent l’ordre démocratique libéral ? Certes, cet ordre consacre un certain nombre de libertés ; pour autant, des groupes peuvent les utiliser pour détruire les fondements de cet ordre.
En Europe continentale, après 1945 et les expériences totalitaires, la plupart des démocraties ont estimé qu’il était légitime de restreindre la liberté des groupes les plus radicaux, là où la conception états-unienne est demeurée plus libérale.
Depuis deux décennies, le questionnement a un peu évolué, car dans l’arène de la politique électorale, il n’y a plus guère de mouvement ouvertement antidémocratique. La réflexion s’est dès lors concentrée sur les réponses à donner aux groupes hostiles aux valeurs démocratiques libérales tout en étant bien intégrés aux systèmes politiques. De ce point de vue, on observe que l’action publique en France est assez hésitante, là où les Allemands ont posé des jalons plus clairs, avec une vraie politique publique contre les extrémismes.
*En France, les groupes radicaux de droite sont réprimés “seulement” dans le cadre d’une lutte contre la violence, en occultant leur caractère profondément politique.*
**Vous parlez même de « deux ordres politiques distincts ». Quelle est la logique de chacun d’entre eux ?**
En Allemagne, l’idée de « démocratie militante » implique que le régime politique doit pouvoir se défendre contre les tentatives de le dénaturer. Un arsenal d’instruments est prévu pour répondre à cet objectif constitutionnel. Avec des outils répressifs, mais aussi des outils de prévention contre une idéologie perçue comme dangereuse, et visée en tant que telle. Il y a pour cela une administration dédiée, des acteurs politiques qui savent qu’ils doivent prendre en charge cette mission, et une société civile qui baigne dans cette culture politique et se sent elle aussi responsable.
Contre le radicalisme de droite, l’Allemagne a donc une politique publique. Pas la France, où sa contention relève de la lutte politique. Cela signifie que la catégorie d’acteurs que l’on considère légitimes pour lutter contre le radicalisme politique, ce sont les acteurs politiques, dans l’arène politico-électorale. Les acteurs administratifs, eux, se perçoivent comme devant lutter contre les mouvements violents, c’est-à-dire des acteurs qui agissent en dehors de l’arène politico-électorale. Le terme « ultradroite » sert à les distinguer.
Cela aboutit, en France, à ce que des groupes radicaux de droite soient réprimés « seulement » dans le cadre d’une lutte contre la violence, en occultant finalement leur caractère profondément politique, tandis que des acteurs non violents de la même famille sont négligés par les acteurs administratifs.
**On pourrait se dire que la régulation allemande est plus protectrice, mais n’y a-t-il pas un risque d’illibéralisme ? On sait que les communistes, dont l’idéologie était aussi considérée comme « extrême », ont fait les frais de cette conception dite « militante » de la démocratie. Et cela pourrait toucher d’autres courants en lutte pour un ordre social alternatif.**
Cette conception peut effectivement se retourner contre tous les mouvements politiques considérés comme hostiles aux valeurs de la Loi fondamentale [la Constitution allemande – ndlr]. Et il est vrai que des mouvements radicaux de gauche ont été réprimés parce qu’ils avaient des idéaux anticapitalistes, alors que l’économie de marché a une valeur constitutionnelle.
On peut néanmoins relever que les Allemands ont désormais moins tendance à utiliser les outils répressifs. Ce sont des outils de prévention qui sont davantage mis en avant, et donc des instruments moins intrusifs, moins attentatoires aux libertés fondamentales. Cela n’empêche pas que l’AfD [le principal parti de la droite radicale allemande – ndlr] reste officiellement surveillé par les services de renseignement, ce qui ferait sans doute sursauter en France.
>La France reste un pays où, en termes d’alliances électorales et de coalitions gouvernementales, une logique d’ostracisme perdure. Rappelons que cela n’est plus le cas dans de nombreux États d’Europe de l’Ouest, de l’Italie jusqu’aux pays scandinaves.
Bah oui, le système politique de la V^e favorise ça.
Parce que l’Allemagne a tout récemment été victime d’une conspiration d’extrême-droite qui a touché notamment la police et l’armée.
Mais en même temps, la France a lutté plus tôt contre les groupuscules d’extrême-droite, depuis la tentative d’assassinat de Chirac par un extrémiste.
Peut-être que c’est d’ailleurs pour ça que la France n’a pas eu besoin d’agir d’avantage… Et d’ailleurs non, Reconquête ne pose pas de problèmes nouveaux. Bref, c’est une chose de faire du comparatisme politique, mais sans contextualisation historique, c’est passer à côté justement de la déradicalisation des méthodes de l’extrême-droite en France (même phénomène qu’en Italie par exemple), par opposition à l’Allemagne, la Suède ou le monde anglo-saxon. On oublie peut-être un peu vite la violence des groupuscules d’extrême-droite dans notre pays jusqu’à la fin des années 90, sans commune mesure avec ce qu’on voit aujourd’hui.
Enfin, reposons la question : est-ce que Reconquête représente autre chose que le délire temporaire d’une personnalité médiatique ?
N’importe quoi. En France on a un mécanisme anti extrême droite, ça s’appelle second tour des élections c’est fait pour ça .
Et le premier tour c’est pour voter la droite .