« Juive, ton heure approche » : à l’Assemblée nationale, la présidente et les antisémites

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  1. **Fréquemment destinataire de messages antisémites violents, Yaël Braun-Pivet, quatrième personnage de l’État, fait face à une nouvelle campagne de haine massive. Une violence qui interroge, au passage, la stratégie d’Emmanuel Macron de normalisation de l’extrême droite.**

    Très tard, mardi 6 juin, Mathilde du Pradel a gardé son téléphone allumé, prête à répondre au moindre message. Cette soirée-là, ce n’est pas seulement l’agenda social qui tient en éveil la cheffe de cabinet de Yaël Braun-Pivet, présidente de l’Assemblée nationale. Derrière le décompte des grévistes, c’est un autre chiffrage qui la préoccupe : celui du nombre de parlementaires destinataires d’un tract néonazi, un prospectus appelant à rétablir « la domination de la race blanche en Europe ». Signé d’un obscur « département de l’éveil racial du peuple » et assorti de croix gammées, ce document se présente comme une interpellation : « Homme blanc, en as-tu assez de voir les juifs détruire ton pays ? »

    D’après Le Parisien, 70 mairies, plus spécifiquement en Bretagne, auraient aussi été destinataires du tract, qui reprend les traditionnels poncifs antisémites sur les juifs et les médias notamment, et accrédite l’idée d’un complot juif derrière la théorie raciste du « grand remplacement ». Plusieurs plaintes ont été déposées. La justice dira si, comme le laisse penser le site internet auquel renvoie le tract, l’opération a été coordonnée par l’antisémite Boris Le Lay, ce négationniste français réfugié au Japon. Ou si elle provient d’initiatives individuelles, voire d’autres groupes d’extrême droite constitués.

    Mais la veille, déjà, des député·es avaient reçu un message du même tonneau, dont la présidente de l’Assemblée nationale. Mais le sien était, en plus, agrémenté d’une menace de mort sans équivoque : « Juive, ton heure approche. »

    Rien de nouveau en apparence. Depuis que cette petite-fille de réfugiés juifs polonais, venus en France dans les années 30 pour fuir le nazisme, est sortie de l’anonymat en ralliant le parti présidentiel, l’injure et la menace antisémite font partie intégrante de son quotidien de parlementaire. Et chaque tension dans le débat public s’accompagne d’un nouveau lot d’injures.

    En 2021, corapporteuse de la commission d’enquête sur l’affaire Benalla, l’élue des Yvelines recevait un tombereau d’insultes dont un mail la qualifiant de « youpine véreuse ». « Prépare-toi bientôt les camps de la mort », menaçait le courriel. Le 26 mars, en direct [sur le plateau de RTL](https://twitter.com/YaelBRAUNPIVET/status/1639957728356335618), en marge des débats sur la réforme des retraites, Yaël Braun-Pivet dévoilait deux pages de propos et menaces antisémites, dont « grosse truie juive » et « On a plus de Zyklon B [pesticide à base d’acide cyanhydrique utilisé par les nazis dans les chambres à gaz – ndlr] hélas ».

    Quel lien le gouvernement fait-il entre la normalisation du Rassemblement National, un parti fondé par un Waffen-SS, et les menaces antisémites dont ses propres élu·es font l’objet ? À ce sujet, le groupe présidentiel préfère se faire discret. Mais entre le 15 mars et le 28 avril, trois plaintes ont été déposées par la présidence de l’Assemblée, pour six courriers ou messages de menaces antisémites.

    Contacté, le parquet de Paris confirme l’ouverture de plusieurs enquêtes ouvertes des « chefs de menaces de mort et menaces de crime ou de délit contre les personnes à l’encontre d’un élu public, avec la circonstance aggravante que les faits ont été commis à raison de l’origine, l’ethnie, la race ou la religion », confiées à la brigade de répression de la délinquance aux personnes.

    **Ne pas stigmatiser le Rassemblement national**

    Sollicitée, la présidence de l’Assemblée nationale répond tout en retenue – ou en équilibre précaire. D’un côté, « on ne veut pas laisser penser que la présidence bénéficie d’un traitement de faveur » en mettant en avant son statut de victime, explique-t-on dans l’entourage de Yaël Braun-Pivet. De l’autre, on s’en tient aux consignes édictées par le gouvernement : ne pas stigmatiser le Rassemblement national. Une forme de piège pour « la présidente » : victime de menaces antisémites d’extrême droite, elle est accusée dans le même temps de complaisance vis-à-vis du RN depuis qu’elle a pris le « perchoir ».

    Dans son entourage, on réfute pourtant tout traitement de faveur du parti de Marine Le Pen. « On s’en tient au règlement. »

    La polémique revient pourtant régulièrement, jusque dans les rangs du parti présidentiel. Dernier épisode en date, une interview accordée au Figaro, rappelant les propos de Yaël Braun-Pivet à l’égard du député RN Sébastien Chenu, vice-président de l’Assemblée, considéré non comme « un bon, mais un très bon vice-président ».

    Quelques mois avant, c’est le blâme délivré à une députée Renaissance, Astrid Panosyan-Bouvet, ayant osé rappeler en séance « l’ADN xénophobe du RN », qui avait provoqué une levée de boucliers. Précautionneuse vis-à-vis du gouvernement, Astrid Panosyan-Bouvet reste malgré tout l’une des rares, aujourd’hui, à faire un pas de côté face à la stratégie macroniste : « C’est le Rassemblement national qu’il faut combattre en priorité face à la menace croissante de son accession au pouvoir en 2027 », écrivait-elle récemment dans une tribune du Monde.

    Dans les milieux politique comme cultuel, le « procès en inaction » face au RN qui est fait à Yaël Braun-Pivet est considéré comme déplacé. « Ce n’est pas aux victimes de racisme de se mobiliser contre la violence qu’elles subissent, déclare Moché Lewin, bras droit du grand rabbin Haïm Korchia. Le problème, ce n’est pas le silence des victimes mais celui des autres. C’est à eux d’agir. »

    Pour le sénateur EELV Guy Benarroche, à l’initiative le 24 avril dernier d’une journée d’étude sur l’antisémitisme au Sénat, « le procès qui est fait à Yaël Braun-Pivet est injuste. Ce n’est pas parce qu’elle est de culture juive qu’elle devrait davantage se mobiliser contre l’antisémitisme que les autres » : « Je me suis toujours refusé à déterminer mes combats politiques en fonction de mon origine, je ne suis pas un étendard de l’antisémitisme parce que je suis de culture juive », explique l’élu qui reconnaît néanmoins que sa journée d’étude aurait difficilement vu le jour sans la mobilisation de personnalités de culture juive convaincues de l’urgence de lutter contre le fléau de l’antisémitisme, notamment dans les rangs de la gauche.

    Le sujet n’est pas anodin et dépasse le cas Braun-Pivet. Comme le rappelle Emmanuel Debono, historien spécialiste de l’antisémitisme et rédacteur en chef de la revue Le Droit de vivre de la Licra, la question de l’exemplarité et de la responsabilité politique s’est douloureusement posée aux élu·es de culture juive lorsque l’antisémitisme parlementaire a culminé sous les IIIe et IVe Républiques.

    « Quand, en 1954, le ministère de la justice a proposé à Pierre Mendès France de porter plainte contre Pierre Boutang qui le calomniait dans le journal antisémite Aspects de la France [qui a succédé après la guerre à l’Action française – ndlr] et s’en prenait régulièrement à sa judéité, il a accepté mais à condition que la procédure aboutisse rapidement. Il avait intériorisé une partie des attaques antisémites dont il faisait l’objet, il ne voulait pas qu’on croie qu’il profitait de sa situation et en faisait une affaire personnelle. » L’historien souligne à cet égard « la part d’inconscient » qui peut jouer dans ces arbitrages.

    « L’antisémitisme est une expérience vécue, la même partagée par les élu·es issu·es de minorités comme les élu·es noir·es qui ne veulent pas être systématiquement rappelé·es à leur identité ou origines supposées. »

    Dans certains milieux juifs libéraux, toutefois, on ne cache pas son malaise devant la ligne du gouvernement face aux menaces antisémites qui se multiplient. À mot couvert, on reconnaît qu’un nouveau palier a été franchi après le recadrage par Emmanuel Macron de la première ministre Élisabeth Borne, fille d’un rescapé de la Shoah, mise en cause publiquement pour avoir évoqué le RN comme parti « héritier de Pétain ». Et certain·es se demandent, « à ce rythme, à quoi ressemblerait la politique gouvernementale avec un parti d’extrême droite avec 120 députés… » ?

  2. Donc si je comprend bien, elle (et son parti) protège les néo-nazi mais les néo-nazi ne l’aime pas ?

  3. Je suis persuadé que ce sera une des premières à quitter la majorité si un groupe de frondeurs se forme.

    Entre le jeu d’équilibriste que détaille l’article, à savoir cirer les pompes du RN tout en étant d’origine juive et la pression du gouvernement pour qu’elle sorte l’article 40 entre autres, je pense que même si elle est carrièriste au bout d’un moment ça va la gaver.

  4. > De l’autre, on s’en tient aux consignes édictées par le gouvernement : ne pas stigmatiser le Rassemblement national.

    y’a des slips sur la tête qui se perdent je vous jure

  5. France 2023, un couple d’amis à moi rachète la maison familiale de madame.

    Le lendemain de l’installation on leur dessine une croix gammée sur un volet.

    Voilà, merci le climat de non-stigmatisation et surtout c’est pas parce que elle est Macroniste que c’est ok, je vois venir la team « Antisioniste chapeau perché »

  6. Sensiblement la même réponse ici que sur l’autre fil, moins axé sur la présidente de l’assemblée.

    Je n’en reviens pas de la quantité de commentaires minables qui en substance disent “c’est pas grave, elle voulait dediaboliser le RN, bien fait”…

    Juste condamner, exprimer son soutien à une personne, au delà du fait qu’on soit en désaccord avec sa politique, face à des faits de racisme/antisémitisme, c’est trop dur pour beaucoup ici…

    Genre si elle avait été LFI, ça aurait été plus grave? Si c’était la meuf de Zemmour, ça l’aurait moins été ? Lamentable partialité…

  7. C’est moi ou on assiste à un glissement de *diabolisation* vers *stigmatisation* ?
    L’ex mal incarné qui devient figure christique, ce n’est pas anodin.

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