**«Il faut stocker l’eau. » Voilà ce que martèlent deux des sénateurs les plus influents sur la question aquatique en France : Laurent Duplomb (Les Républicains, Haute-Loire) et Rémy Pointereau (LR, Cher). Il faut même, affirme le premier dans une proposition de loi déposée le 25 avril dernier, déclarer « d’intérêt général majeur les ouvrages ayant vocation à stocker de l’eau à des fins agricoles, sans prélèvement dans les nappes phréatiques ».**
Bref, les cousines a priori présentables des fameuses bassines qui agitent le monde agricole et militant (lire l’épisode 3, « Bassines : l’État brûle le droit »). Et les conflits d’usage qui sont au cœur de cette série (lire l’épisode 1, « Eau, rage et désespoir ») ? « Le problème vient du fait qu’il s’agit parfois d’un dialogue de sourds. Les zadistes et les écologistes radicaux ne changeront de toute façon jamais d’avis », dit le second. Mais notre enquête en deux volets – un pour chaque élu, pas de jaloux – montre que leur passion pour les bassines transpire… jusque dans leurs exploitations agricoles respectives, pour lesquelles ils sont parvenus à capter quantité d’eau et parfois d’aides publiques.
Commençons par le sénateur Duplomb, qui aime nuancer – contrairement à la quasi-totalité des chercheurs spécialistes de la question – le caractère nouveau et exceptionnel du dérèglement climatique en cours.
Selon lui, il ne faut pas considérer 2022 comme « un modèle pour les années à venir ». Des sécheresses graves, il y en a toujours eu. La preuve : « En 1922 et 1923, il y a eu dix-huit mois sans la moindre goutte de pluie. » Ce qui lui permet d’asséner ce « sécheresso-scepticisme » ? Son autoproclamé bon sens, bien sûr. Car après son élection au Sénat en septembre 2017, Laurent Duplomb a choisi de rester éleveur laitier et de continuer à nourrir sa centaine de vaches « chaque matin » afin de « garder les pieds sur terre ». Pour jongler avec ses responsabilités d’élu, il explique qu’il se « change deux à trois fois par jour ».
Pas facile, mais Laurent Duplomb part avec un avantage : il a l’habitude de cumuler les costumes et les casquettes. L’homme a été président de la chambre d’agriculture de Haute-Loire, administrateur de la chambre d’agriculture régionale, président de la région Massif central et de la section Haute-Loire du géant du lait Sodiaal – ce qui lui a rapporté près de 29 000 euros annuels de 2014 à 2017 –, membre du conseil de surveillance de la marque Candia (qui appartient à Sodiaal)… Laurent Duplomb a aussi été maire de sa commune, Saint-Paulien, en Haute-Loire. Précision importante : on y manque d’eau. Monsieur le maire Duplomb l’a lui-même exprimé à ses 2 500 administrés. En 2022, l’état de catastrophe naturelle a même été reconnu sur la commune tant les sols étaient secs – à 30 kilomètres plus au sud, deux autres communes du département ont dû être ravitaillées en eau par camion-citerne pendant plusieurs mois.
#Après son élection, Laurent Duplomb a encore accepté un nouveau costume : celui de conseiller aux questions agricoles de Laurent Wauquiez
Mais après son élection au palais du Luxembourg, Laurent Duplomb a encore accepté un nouveau costume : celui de conseiller aux questions agricoles de Laurent Wauquiez, le président du conseil régional d’Auvergne-Rhône-Alpes, qu’il admire et dont il se dit l’« ami ». Il est même considéré comme son « poisson pilote » au Sénat. Or, l’ex-président des Républicains s’implique très personnellement dans la façon dont les fonds publics sont distribués à l’échelle régionale, sa mainmise sur les subventions – notamment dans le secteur culturel – est telle qu’elle lui vaut d’être accusé d’avoir créé un « État dans l’État » – Les Jours l’ont aussi documenté dans une série édifiante, Sous la parka.
Or, l’aspirant candidat des Républicains à la prochaine présidentielle partage avec son conseiller Duplomb la Haute-Loire (il a été député de la 1ère circonscription et maire du Puy-en-Velay)… et la passion pour les bassines de rétention. Depuis qu’il est à la tête de la région, Laurent Wauquiez a engagé d’énormes moyens publics pour stocker l’eau afin de permettre la production de neige artificielle en montagne.
Et depuis 2017, Auvergne-Rhône-Alpes soutient de plus en plus franchement les retenues d’eau à caractère agricole. La région a notamment décidé de « flécher » certaines subventions européennes vers des « projets individuels de gestion quantitative de l’eau ». Ce soutien financier constitue un tournant politique radical, les acteurs concernés considéraient en effet la chose comme « impensable » à une époque encore récente.
#Grâce à la subvention obtenue via la région, il dispose désormais d’une bassine d’une capacité de stockage d’environ 35 000 m3
Ce virage, concomitant du rapprochement entre le président de région et le sénateur Laurent Duplomb, a été très utile à l’exploitant Duplomb Laurent. Selon un document que nous avons pu consulter, celui-ci a reçu en 2019 38 000 euros via la région pour des travaux permettant d’améliorer le stockage de l’eau sur son exploitation en agrandissant une retenue existante.
Résultat : il dispose désormais d’une bassine d’une capacité de stockage d’environ 35 000 mètres cubes, qui s’étend sur au moins 5 000 mètres carrés. Une installation qui, vue du ciel, détonne au milieu des champs de maïs et qui lui confère un avantage conséquent dans cette zone où l’eau n’est pas disponible en assez grande quantité pour satisfaire tous les usages.
Ces 38 000 euros, attribués par la région mais versés pour partie par l’UE (14 000 euros) – Wauquiez, Duplomb et l’argent de Bruxelles, c’est une histoire d’amour – et pour partie par Auvergne-Rhône-Alpes (24 000 euros), s’ajoutent à d’autres aides européennes, pour un cumul de 108 000 euros sur l’exercice 2020-2021. Un joli total puisque, parmi la centaine de structures agricoles partageant le code postal de Laurent Duplomb, seules deux font mieux. Et l’une n’est autre que l’usine de production de gaz issu de la méthanisation installée… dans sa propre ferme – la gérante est sa femme, Béatrice Duplomb. Celle-ci a reçu pas moins de 205 000 euros en provenance de l’Europe entre 2020 et 2021.
Copinage, magouilles et négation climatique, casse toi Wauquiez ; Auvergne libre !
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**«Il faut stocker l’eau. » Voilà ce que martèlent deux des sénateurs les plus influents sur la question aquatique en France : Laurent Duplomb (Les Républicains, Haute-Loire) et Rémy Pointereau (LR, Cher). Il faut même, affirme le premier dans une proposition de loi déposée le 25 avril dernier, déclarer « d’intérêt général majeur les ouvrages ayant vocation à stocker de l’eau à des fins agricoles, sans prélèvement dans les nappes phréatiques ».**
Bref, les cousines a priori présentables des fameuses bassines qui agitent le monde agricole et militant (lire l’épisode 3, « Bassines : l’État brûle le droit »). Et les conflits d’usage qui sont au cœur de cette série (lire l’épisode 1, « Eau, rage et désespoir ») ? « Le problème vient du fait qu’il s’agit parfois d’un dialogue de sourds. Les zadistes et les écologistes radicaux ne changeront de toute façon jamais d’avis », dit le second. Mais notre enquête en deux volets – un pour chaque élu, pas de jaloux – montre que leur passion pour les bassines transpire… jusque dans leurs exploitations agricoles respectives, pour lesquelles ils sont parvenus à capter quantité d’eau et parfois d’aides publiques.
Commençons par le sénateur Duplomb, qui aime nuancer – contrairement à la quasi-totalité des chercheurs spécialistes de la question – le caractère nouveau et exceptionnel du dérèglement climatique en cours.
Selon lui, il ne faut pas considérer 2022 comme « un modèle pour les années à venir ». Des sécheresses graves, il y en a toujours eu. La preuve : « En 1922 et 1923, il y a eu dix-huit mois sans la moindre goutte de pluie. » Ce qui lui permet d’asséner ce « sécheresso-scepticisme » ? Son autoproclamé bon sens, bien sûr. Car après son élection au Sénat en septembre 2017, Laurent Duplomb a choisi de rester éleveur laitier et de continuer à nourrir sa centaine de vaches « chaque matin » afin de « garder les pieds sur terre ». Pour jongler avec ses responsabilités d’élu, il explique qu’il se « change deux à trois fois par jour ».
Pas facile, mais Laurent Duplomb part avec un avantage : il a l’habitude de cumuler les costumes et les casquettes. L’homme a été président de la chambre d’agriculture de Haute-Loire, administrateur de la chambre d’agriculture régionale, président de la région Massif central et de la section Haute-Loire du géant du lait Sodiaal – ce qui lui a rapporté près de 29 000 euros annuels de 2014 à 2017 –, membre du conseil de surveillance de la marque Candia (qui appartient à Sodiaal)… Laurent Duplomb a aussi été maire de sa commune, Saint-Paulien, en Haute-Loire. Précision importante : on y manque d’eau. Monsieur le maire Duplomb l’a lui-même exprimé à ses 2 500 administrés. En 2022, l’état de catastrophe naturelle a même été reconnu sur la commune tant les sols étaient secs – à 30 kilomètres plus au sud, deux autres communes du département ont dû être ravitaillées en eau par camion-citerne pendant plusieurs mois.
#Après son élection, Laurent Duplomb a encore accepté un nouveau costume : celui de conseiller aux questions agricoles de Laurent Wauquiez
Mais après son élection au palais du Luxembourg, Laurent Duplomb a encore accepté un nouveau costume : celui de conseiller aux questions agricoles de Laurent Wauquiez, le président du conseil régional d’Auvergne-Rhône-Alpes, qu’il admire et dont il se dit l’« ami ». Il est même considéré comme son « poisson pilote » au Sénat. Or, l’ex-président des Républicains s’implique très personnellement dans la façon dont les fonds publics sont distribués à l’échelle régionale, sa mainmise sur les subventions – notamment dans le secteur culturel – est telle qu’elle lui vaut d’être accusé d’avoir créé un « État dans l’État » – Les Jours l’ont aussi documenté dans une série édifiante, Sous la parka.
Or, l’aspirant candidat des Républicains à la prochaine présidentielle partage avec son conseiller Duplomb la Haute-Loire (il a été député de la 1ère circonscription et maire du Puy-en-Velay)… et la passion pour les bassines de rétention. Depuis qu’il est à la tête de la région, Laurent Wauquiez a engagé d’énormes moyens publics pour stocker l’eau afin de permettre la production de neige artificielle en montagne.
Et depuis 2017, Auvergne-Rhône-Alpes soutient de plus en plus franchement les retenues d’eau à caractère agricole. La région a notamment décidé de « flécher » certaines subventions européennes vers des « projets individuels de gestion quantitative de l’eau ». Ce soutien financier constitue un tournant politique radical, les acteurs concernés considéraient en effet la chose comme « impensable » à une époque encore récente.
#Grâce à la subvention obtenue via la région, il dispose désormais d’une bassine d’une capacité de stockage d’environ 35 000 m3
Ce virage, concomitant du rapprochement entre le président de région et le sénateur Laurent Duplomb, a été très utile à l’exploitant Duplomb Laurent. Selon un document que nous avons pu consulter, celui-ci a reçu en 2019 38 000 euros via la région pour des travaux permettant d’améliorer le stockage de l’eau sur son exploitation en agrandissant une retenue existante.
Résultat : il dispose désormais d’une bassine d’une capacité de stockage d’environ 35 000 mètres cubes, qui s’étend sur au moins 5 000 mètres carrés. Une installation qui, vue du ciel, détonne au milieu des champs de maïs et qui lui confère un avantage conséquent dans cette zone où l’eau n’est pas disponible en assez grande quantité pour satisfaire tous les usages.
Ces 38 000 euros, attribués par la région mais versés pour partie par l’UE (14 000 euros) – Wauquiez, Duplomb et l’argent de Bruxelles, c’est une histoire d’amour – et pour partie par Auvergne-Rhône-Alpes (24 000 euros), s’ajoutent à d’autres aides européennes, pour un cumul de 108 000 euros sur l’exercice 2020-2021. Un joli total puisque, parmi la centaine de structures agricoles partageant le code postal de Laurent Duplomb, seules deux font mieux. Et l’une n’est autre que l’usine de production de gaz issu de la méthanisation installée… dans sa propre ferme – la gérante est sa femme, Béatrice Duplomb. Celle-ci a reçu pas moins de 205 000 euros en provenance de l’Europe entre 2020 et 2021.
Copinage, magouilles et négation climatique, casse toi Wauquiez ; Auvergne libre !