Plus de 200 Français ont été fichés pour le compte des services secrets des Émirats arabes unis

by Goypride

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  1. **Mediapart révèle qu’une officine privée suisse a envoyé aux services de renseignement d’Abou Dhabi les noms d’un millier d’Européens en les qualifiant, souvent à tort, d’islamistes proches des Frères musulmans. Parmi les victimes de ce fichage absurde figurent Benoît Hamon, Samia Ghali, le CNRS ou La France insoumise.**

    « Un réseau continental de type mafieux ». C’est le titre choc d’une infographie adressée aux services secrets des Émirats arabes unis. Le document recense des centaines d’individus disséminés dans toute l’Europe, reliés entre eux par des flèches, censés constituer un réseau d’islamistes radicaux.

    Cette effrayante cartographie est l’œuvre de la société privée de renseignement suisse Alp Services. Mediapart puis le New Yorker avaient déjà dévoilé certains des coups tordus réalisés par cette agence pour le compte d’Abou Dhabi.

    Mais il y avait plus choquant encore. C’est ce que révèle à partir d’aujourd’hui la série d’enquêtes « Abu Dhabi Secrets », basée sur des documents confidentiels issus d’un piratage d’Alp Services, obtenus par Mediapart et partagés avec le réseau de médias European Investigative Collaborations (EIC).

    Nos documents montrent qu’entre 2017 et 2020, Alp Services a livré en pâture aux services émiratis les noms de plus de 1 000 personnes et de plus de 400 organisations supposément liées aux Frères musulmans dans 18 pays européens, dont plus de 200 individus et 120 organisations en France.

    Ce fichage a été entrepris en dehors de tout cadre légal. Et de très nombreux noms n’ont rien à voir avec l’islam radical. On y trouve par exemple l’ancien candidat socialiste à la présidentielle Benoît Hamon, l’adjointe au maire de Marseille et ancienne sénatrice Samia Ghali, l’autrice et réalisatrice Rokhaya Diallo, mais aussi le Bondy Blog, le parti La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon, et même le CNRS, l’organisme public qui chapeaute la recherche scientifique française.

    Figure également dans la liste un journaliste de Mediapart. Notre journal annonce aujourd’hui qu’il va déposer une plainte pénale. D’autres victimes nous ont indiqué leur intention de faire de même.

    Certains individus sont mis sur le même plan que des terroristes condamnés en justice et liés à Al-Qaïda. Il y a parfois leur numéro de téléphone et des détails personnels. Tous sont décrits comme des proches ou des soutiens des Frères musulmans. Ce mouvement islamiste est classé « organisation terroriste » par les Émirats arabes unis, une dictature du Golfe qui réprime toute opposition, bien loin de l’image de modernité de Dubaï, l’un des sept émirats qui composent le pays.

    #L’intrigant Mario Brero, vétéran des enquêtes sulfureuses

    Les victimes de ce fichage oscillent entre la sidération, la colère et la peur. « C’est consternant », réagit Benoît Hamon. « Je ne vais pas me laisser faire, la justice et les autorités françaises doivent enquêter et nous expliquer », s’emporte Samia Ghali. « Je vais me poser la question avant d’aller aux Émirats », s’inquiète un chercheur au CNRS qui préfère rester anonyme.

    L’homme qui a piloté cette opération s’appelle Mario Brero, 77 ans, vétéran des enquêtes privées et patron de l’agence Alp Services, qu’il a créée à Genève il y a plus de trente ans.

    Il a refusé de nous répondre sur le fond. Ses avocats, Christian Lüscher et Yoann Lambert, estiment que nos documents « sont en partie falsifiés » et que « la plupart des faits qui constituent les prémisses de [nos] questions reposent sur des postulats erronés et/ou d’invraisemblables élucubrations ». Ils déplorent que nous utilisions « des données volées » et menacent de poursuivre Mediapart devant la justice suisse (lire l’intégralité de la réponse dans les annexes de cet article).

    Tout commence le 7 août 2017 dans un palace. Mario Brero et l’un de ses collaborateurs sont les hôtes d’un agent des services émiratis prénommé Matar. « Cher Matar, nous sommes à Abou Dhabi, dans les magnifiques suites du Fairmont. Merci pour votre hospitalité. Nous somme à votre complète disposition », lui écrit le patron d’Alp Services.

    Pour un homme de l’ombre, Mario Brero est fort imprudent. En plus des clichés le montrant en train de siroter un verre au bord de la piscine, il a pris en photo son agent traitant, un homme d’une quarantaine d’années à la barbe impeccablement taillée, vêtu d’une dishdasha, la tunique blanche typique du Golfe.

    Ce soir-là, lors d’un dîner au restaurant de l’hôtel, Mario Brero expose à Matar la proposition concoctée par son agence deux semaines plus tôt : une vaste opération visant à « cartographier » puis « discréditer » les ennemis des Émirats, « en diffusant de façon discrète et massive des informations compromettantes ».

    Il y a eu, en cette année 2017, plusieurs voyages à Abou Dhabi, au cours desquels l’agent Matar a conduit les enquêteurs privés suisses à son chef, le véritable donneur d’ordres : Ali Saeed al-Neyadi. Il dirige une administration locale chargée de gérer les crises et les catastrophes naturelles. En réalité, l’organisation, qui dépend directement du Conseil suprême de sécurité nationale, est aussi le bras armé d’opérations spéciales.

    Pour convaincre les espions émiratis, Mario Brero rappelle qu’Alp Services travaille pour « des personnalités fortunées, des gouvernements, des chefs d’État, des multinationales et des cabinets d’avocats ». Il promet de mobiliser son réseau de journalistes, de consultants et d’enquêteurs. 

    Les arguments font mouche : le premier contrat est signé en octobre 2017. D’après nos documents, Alp Services a empoché au moins 5,7 millions d’euros entre 2017 et 2020, versés par un centre de recherche émirati nommé Al Ariaf, qui sert de couverture aux services.

    #Des rapports, des cartographies, des noms de code…

    Les opérations sont baptisées « Arnica » ou « Crocus », en référence à des fleurs des montagnes suisses. Les cibles sont les deux obsessions d’Abou Dhabi : le Qatar et les Frères musulmans. Mario Brero sait exploiter les sentiments de son client, dans des offres de missions teintées de théories simplistes sur les réseaux des Frères, qu’il propose de « dévoiler » et de « détruire », en « influençant le public et les responsables politiques ».

    Fondée en 1928 en Égypte par Hassan el-Banna, cette organisation, créée en réaction à la colonisation britannique, prône un islam politique, un discours anti-occidental et un traditionalisme des mœurs, notamment sur la place de la femme et le port du voile.

    Si les Émirats détestent autant les Frères musulmans, ce n’est pas par idéologie. L’arrivée au pouvoir de présidents élus issus de la confrérie en Tunisie et en Égypte, après les révolutions arabes de 2011, a fait craindre à certains émirs du Golfe d’être renversés à leur tour. Le soutien apporté aux Frères par le Qatar a accentué le conflit, qui a atteint son paroxysme entre 2017 et 2021, lorsqu’une coalition menée par l’Arabie saoudite et les Émirats a décrété un blocus du Qatar.

    Ce contexte géopolitique, en apparence lointain, s’est invité dans la réalité de centaines d’Européens et Européennes, qui se sont retrouvé·es victimes de la vendetta d’Abou Dhabi et des méthodes douteuses d’Alp Services.

    L’agence suisse a réalisé des dizaines de rapports dédiés à des personnalités et des cartographies par pays. La présentation est en phase avec le client : taches de sang, carte de l’Europe colorée du logo des Frères musulmans et références à la « mafia ».

    Les services d’Abou Dhabi peuvent ensuite passer des commandes complémentaires pour attaquer les cibles de leur choix, moyennant 20 000 à 50 000 euros par individu, avec des moyens agressifs : campagnes de presse, tribunes publiées avec de faux profils, modification de pages Wikipédia, voire manœuvres visant à convaincre les banquiers de fermer des comptes. C’est ce qui est arrivé à Hazim Nada, un homme d’affaires installé en Suisse et patron d’une société de négoce pétrolier, qui a fait faillite à cause d’une opération spéciale d’Alp Services.

    La France est l’un des pays où l’agence suisse a été le plus active. Plusieurs documents et rapports ont été réalisés, dont une cartographie intitulée « Frères musulmans en France décembre 2020 » qui recense à elle seule 191 noms et 125 organisations. Mais un léger zoom sur le graphique suffit à déceler l’absurdité de ce qui y est présenté. 

    Il s’agit en réalité d’un fourre-tout sans queue ni tête de noms et d’organisations, reliés par des liens artificiels à des personnalités publiques.

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