**Dans de nombreuses villes, la mort de Nahel M. a provoqué l’indignation et réveillé la colère des jeunes hommes victimes de discriminations et de violences policières au quotidien. Plusieurs d’entre eux témoignent auprès de l’Humanité d’épisodes de brutalité dont ils ont été la cible.**
*« Ce qu’il m’est arrivé, c’est assez banal finalement. »* C’est avec un ton presque détaché que Sofiane (1), 27 ans, revient sur sa rencontre, il y a quelques années, avec des policiers dans le quartier Pablo-Picasso à Nanterre (Hauts-de-Seine), d’où était originaire Nahel M., tué par un agent lors d’un contrôle routier, le 27 juin.
Le jeune homme roulait « un peu vite » avec la voiture de sa mère, ce soir-là, alors qu’il déposait un ami chez lui. Il avait 22 ans. *« J’avais remarqué qu’une voiture de police me suivait mais je n’y ai pas prêté attention, ils n’avaient pas mis les gyrophares. »* Au moment où il s’arrête, un policier approche, met un coup de pied dans le véhicule et lui intime d’en sortir. Le ton monte, mais Sofiane ne descend pas. *« Le policier ouvre la porte et me met un coup de pied dans la tête avec ses grosses bottes de sécurité. »*
À quatre, ils le sortent de la voiture. Le jeune homme se débat . Un agent le frappe au menton, puis suivent des décharges de Taser. D’un coup de poing, l’un d’eux brise une vitre arrière. *« Ils me disent qu’ils vont me mettre tout nu dans la zone industrielle (les bords de Seine à Nanterre – NDLR) . Je sais qu’ils l’ont déjà fait à d’autres personnes, c’est comme ça qu’ils font régner l’omerta et la terreur ici. »*
Le jeune homme est embarqué pour « rébellion ». Dans la voiture, les « baffes » et les insultes racistes pleuvent. *« En voyant mon prénom et mon nom sur ma pièce d’identité, ils se mettent à traiter ma mère de “pute voilée”. L’un d’eux me dit : “On fait ce qu’on veut de toi. Si je veux prendre une barrette de shit sur quelqu’un et la mettre sur toi, je le fais. Ta parole ne vaut rien”. »* Sofiane passe la nuit en garde à vue et ressort libre le lendemain matin, à l’issue de son audition par un officier de police judiciaire.
#« Je lui demande pourquoi il me frappe, et il me répond “ta gueule, laisse-toi fouiller” »
Abdel, lui, se souvient d’une nuit de printemps, en 2017, qu’il passe avec ses amis au bord du canal Saint-Martin, à Paris. C’était l’année de sortie du morceau du rappeur Fianso, C’est nous les condés, qui parodie la police.
Habitant du Blanc-Mesnil (Seine-Saint-Denis) et d’origine marocaine, il est, à cette époque, étudiant en licence de physique-chimie. Alors qu’ils écoutent de la musique sur une enceinte, une voiture de police s’arrête à leur niveau. *« Ils ont seulement fouillé Bryan, qui est d’origine antillaise »*, se souvient le jeune homme. La vérification terminée, la bande d’amis décide de s’en aller. Mais, au même moment, la musique de Fianso reprend. *« J’ai à peine eu le temps de faire quatre pas, qu’une main m’a attrapé par derrière »*, raconte Abdel.
Sans un mot, les policiers l’emmènent à leur voiture. *« J’essaye de discuter avec eux, mais ils me répondent que je me fous de leur gueule en mettant une musique pareille. Je leur explique que ce n’est pas moi qui ai le contrôle sur la musique. Un policier rétorque qu’il ne veut rien savoir et qu’on est tous pareils, nous les bougnoules »*, confie Abdel avec amertume.
Dans le véhicule de police qui le mène à un commissariat parisien, le jeune homme subit de lourds sous-entendus : *« Il m’appelait “l’intellectuel”, en ajoutant “ah maintenant, c’est bon ils savent écrire, ils savent parler”. »* Et les injures ne s’arrêtent pas là.
Arrivé au commissariat, le policier à l’origine des insultes ordonne à Abdel de se déshabiller. *« Il m’a fait faire des squats pour vérifier que je n’avais rien de caché dans mes fesses »*, avant que l’agent n’ajoute : *« En plus, il a un petit sexe. Il veut faire le mariole dans les rues, mais il n’a rien entre les jambes. »* Un événement qu’Abdel considère encore, aujourd’hui, comme « humiliant ».
En avril dernier, alors qu’il rentre d’une visite médicale, son carnet de santé à la main, Anthony (1) est contrôlé par trois policiers dans le quartier de la porte de Clignancourt, dans le nord de Paris. L’adolescent de 15 ans, d’origine guadeloupéenne, inscrit au lycée professionnel Raspail, décrit lui aussi les gestes violents et les propos racistes qu’il essuie.
*« J’ai vu quelqu’un courir derrière moi. La personne me lance “police, mets-toi sur le côté”. »* Le fonctionnaire lui demande d’écarter les jambes pour la fouille et glisse ses mains dans les poches de sa doudoune, mais l’adolescent les enlève, expliquant qu’il a des affaires personnelles, et qu’il peut les vider lui-même. *« Il m’a mis une gifle et a jeté au sol ce que j’avais dans mes poches. Puis il a commencé à mettre sa main sur mes parties intimes. »*
Par réflexe, Anthony lui retire la main, ce qui lui vaut un coup de poing dans la cuisse. *« Je lui demande pourquoi il me frappe, et il me répond “ta gueule, laisse-toi fouiller.” Je réponds que je peux coopérer mais qu’on n’a pas besoin de toucher à cette zone-là. »* Deux des policiers lui assènent des coups au torse, à la cuisse et au bras, qui sont amortis par sa doudoune.
*« Je leur demande d’arrêter, mais ils me répondent “ta gueule sale Noir”. »* La scène dure une quinzaine de minutes dans la rue, avant que les policiers s’en aillent « comme si de rien n’était », après avoir balancé sur lui son carnet de santé. L’adolescent explique avoir ressenti des douleurs les jours suivants.
Après cet épisode, ses parents lui ont interdit de porter sa doudoune noire pour lui éviter d’être « catalogué ». *« Peut-être à tort, mais on veut juste qu’il passe inaperçu »*, souffle sa sœur.
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**Dans de nombreuses villes, la mort de Nahel M. a provoqué l’indignation et réveillé la colère des jeunes hommes victimes de discriminations et de violences policières au quotidien. Plusieurs d’entre eux témoignent auprès de l’Humanité d’épisodes de brutalité dont ils ont été la cible.**
*« Ce qu’il m’est arrivé, c’est assez banal finalement. »* C’est avec un ton presque détaché que Sofiane (1), 27 ans, revient sur sa rencontre, il y a quelques années, avec des policiers dans le quartier Pablo-Picasso à Nanterre (Hauts-de-Seine), d’où était originaire Nahel M., tué par un agent lors d’un contrôle routier, le 27 juin.
Le jeune homme roulait « un peu vite » avec la voiture de sa mère, ce soir-là, alors qu’il déposait un ami chez lui. Il avait 22 ans. *« J’avais remarqué qu’une voiture de police me suivait mais je n’y ai pas prêté attention, ils n’avaient pas mis les gyrophares. »* Au moment où il s’arrête, un policier approche, met un coup de pied dans le véhicule et lui intime d’en sortir. Le ton monte, mais Sofiane ne descend pas. *« Le policier ouvre la porte et me met un coup de pied dans la tête avec ses grosses bottes de sécurité. »*
À quatre, ils le sortent de la voiture. Le jeune homme se débat . Un agent le frappe au menton, puis suivent des décharges de Taser. D’un coup de poing, l’un d’eux brise une vitre arrière. *« Ils me disent qu’ils vont me mettre tout nu dans la zone industrielle (les bords de Seine à Nanterre – NDLR) . Je sais qu’ils l’ont déjà fait à d’autres personnes, c’est comme ça qu’ils font régner l’omerta et la terreur ici. »*
Le jeune homme est embarqué pour « rébellion ». Dans la voiture, les « baffes » et les insultes racistes pleuvent. *« En voyant mon prénom et mon nom sur ma pièce d’identité, ils se mettent à traiter ma mère de “pute voilée”. L’un d’eux me dit : “On fait ce qu’on veut de toi. Si je veux prendre une barrette de shit sur quelqu’un et la mettre sur toi, je le fais. Ta parole ne vaut rien”. »* Sofiane passe la nuit en garde à vue et ressort libre le lendemain matin, à l’issue de son audition par un officier de police judiciaire.
#« Je lui demande pourquoi il me frappe, et il me répond “ta gueule, laisse-toi fouiller” »
Abdel, lui, se souvient d’une nuit de printemps, en 2017, qu’il passe avec ses amis au bord du canal Saint-Martin, à Paris. C’était l’année de sortie du morceau du rappeur Fianso, C’est nous les condés, qui parodie la police.
Habitant du Blanc-Mesnil (Seine-Saint-Denis) et d’origine marocaine, il est, à cette époque, étudiant en licence de physique-chimie. Alors qu’ils écoutent de la musique sur une enceinte, une voiture de police s’arrête à leur niveau. *« Ils ont seulement fouillé Bryan, qui est d’origine antillaise »*, se souvient le jeune homme. La vérification terminée, la bande d’amis décide de s’en aller. Mais, au même moment, la musique de Fianso reprend. *« J’ai à peine eu le temps de faire quatre pas, qu’une main m’a attrapé par derrière »*, raconte Abdel.
Sans un mot, les policiers l’emmènent à leur voiture. *« J’essaye de discuter avec eux, mais ils me répondent que je me fous de leur gueule en mettant une musique pareille. Je leur explique que ce n’est pas moi qui ai le contrôle sur la musique. Un policier rétorque qu’il ne veut rien savoir et qu’on est tous pareils, nous les bougnoules »*, confie Abdel avec amertume.
Dans le véhicule de police qui le mène à un commissariat parisien, le jeune homme subit de lourds sous-entendus : *« Il m’appelait “l’intellectuel”, en ajoutant “ah maintenant, c’est bon ils savent écrire, ils savent parler”. »* Et les injures ne s’arrêtent pas là.
Arrivé au commissariat, le policier à l’origine des insultes ordonne à Abdel de se déshabiller. *« Il m’a fait faire des squats pour vérifier que je n’avais rien de caché dans mes fesses »*, avant que l’agent n’ajoute : *« En plus, il a un petit sexe. Il veut faire le mariole dans les rues, mais il n’a rien entre les jambes. »* Un événement qu’Abdel considère encore, aujourd’hui, comme « humiliant ».
En avril dernier, alors qu’il rentre d’une visite médicale, son carnet de santé à la main, Anthony (1) est contrôlé par trois policiers dans le quartier de la porte de Clignancourt, dans le nord de Paris. L’adolescent de 15 ans, d’origine guadeloupéenne, inscrit au lycée professionnel Raspail, décrit lui aussi les gestes violents et les propos racistes qu’il essuie.
*« J’ai vu quelqu’un courir derrière moi. La personne me lance “police, mets-toi sur le côté”. »* Le fonctionnaire lui demande d’écarter les jambes pour la fouille et glisse ses mains dans les poches de sa doudoune, mais l’adolescent les enlève, expliquant qu’il a des affaires personnelles, et qu’il peut les vider lui-même. *« Il m’a mis une gifle et a jeté au sol ce que j’avais dans mes poches. Puis il a commencé à mettre sa main sur mes parties intimes. »*
Par réflexe, Anthony lui retire la main, ce qui lui vaut un coup de poing dans la cuisse. *« Je lui demande pourquoi il me frappe, et il me répond “ta gueule, laisse-toi fouiller.” Je réponds que je peux coopérer mais qu’on n’a pas besoin de toucher à cette zone-là. »* Deux des policiers lui assènent des coups au torse, à la cuisse et au bras, qui sont amortis par sa doudoune.
*« Je leur demande d’arrêter, mais ils me répondent “ta gueule sale Noir”. »* La scène dure une quinzaine de minutes dans la rue, avant que les policiers s’en aillent « comme si de rien n’était », après avoir balancé sur lui son carnet de santé. L’adolescent explique avoir ressenti des douleurs les jours suivants.
Après cet épisode, ses parents lui ont interdit de porter sa doudoune noire pour lui éviter d’être « catalogué ». *« Peut-être à tort, mais on veut juste qu’il passe inaperçu »*, souffle sa sœur.