Bolloré et le « JDD » : comment a-t-on pu en arriver là ?

by Folivao

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  1. **La promotion par Vincent Bolloré de figures de l’extrême droite à la tête des médias qu’il contrôle constitue une accélération majeure du naufrage de la presse française. Mille et une lâchetés, abandons ou complicités accumulées pendant des années permettent aujourd’hui au milliardaire breton d’agir à sa guise.**

    L’irruptionL’irruption de Vincent Bolloré dans l’univers des grands médias français constitue à n’en pas douter un tournant majeur dans l’histoire de la presse française. L’opération de prédation conduite depuis quelques années par une poignée de milliardaires sur les grands moyens d’information a changé de nature.

    Car si la normalisation économique de la presse, conduite par ces puissances d’argent, s’est souvent prolongée par une normalisation éditoriale, avec un cortège de pressions, de censures ou de manipulations diverses, aucun de ces milliardaires n’avait osé faire ce que Bolloré entreprend aujourd’hui : transformer ses médias en officines de la droite extrême ou de l’extrême droite, et porter à leur tête des figures provenant de ces cercles ultraréactionnaires.

    La longue grève qui paralyse Le Journal du dimanche (JDD), déclenchée le 22 juin par la rédaction lorsque celle-ci a appris que Vincent Bolloré voulait installer comme directeur Geoffroy Lejeune, jusque-là patron de Valeurs actuelles, invite à se pencher sur une question majeure : comment en est-on arrivés là ? Quelles sont les mille et une lâchetés, abandons ou complicités qui expliquent que la France des médias soit tombée si bas ? Comment le droit de savoir des citoyens et citoyennes, pourtant l’un des rouages majeurs de la démocratie, a-t-il pu ainsi être mis en danger ?

    **1. Avec Bolloré, un tournant historique**

    Convenons d’abord que l’irruption de Bolloré dans le paysage des médias constitue bel et bien un tournant dans l’histoire de la presse française. Ce que nous avions connu depuis près de 15 ans, c’était une opération de prédation que l’on pourrait qualifier de classique. Une petite dizaine de milliardaires ont progressivement mis la main sur la quasi-totalité des grands médias français : Bernard Arnault sur Les Échos puis Le Parisien ; Xavier Niel et ses associés sur le groupe Le Monde, puis sur L’Obs, Nice-Matin ou encore les journaux de France-Antilles ; Patrick Drahi sur Libération (aujourd’hui revendu), BFM Business, BFMTV ou encore RMC ; la famille Dassault sur Le Figaro ; Rodolphe Saadé sur La Provence ; Daniel Kretinsky sur Marianne, etc.

    Et de cette normalisation économique a découlé une normalisation éditoriale. On en connaît la liste interminable, du licenciement d’Aude Lancelin de L’Obs [en 2016](https://www.mediapart.fr/journal/france/081217/l-obs-condamne-pour-le-licenciement-abusif-d-aude-lancelin) jusqu’au [récent et brutal](https://www.francetvinfo.fr/economie/medias/la-redaction-du-quotidien-les-echos-en-greve-pour-defendre-son-independance-vis-a-vis-de-son-actionnaire-lvmh_5862989.html) changement de direction aux Échos, en passant par les censures au Parisien : en 2016, ses journalistes [n’ont pas pu parler](https://www.marianne.net/medias/le-film-merci-patron-une-nouvelle-fois-censure-au-parisien) de Merci Patron !, le film de François Ruffin ridiculisant LVMH, propriétaire du journal depuis 2015 ; en octobre 2022, une interview du patron de la CGT Philippe Martinez [n’est pas parue](https://snjcgt.fr/2022/10/20/le-parisien-une-interview-de-philippe-martinez-depubliee/) ; et la rédaction [a encore fait état récemment](https://www.telerama.fr/debats-reportages/les-journalistes-du-parisien-inquiets-pour-leur-independance-7014973.php) de pressions éditoriales… Et puis, surtout, cet écosystème mortifère dominé par les puissances d’argent a généré des systèmes d’autocensure parfois généralisée.

    Dans ce système de presse d’influence ou de presse de connivence, les logiques d’information ont donc été fortement abîmées, car chacun de ces milliardaires a poursuivi des intérêts qui lui étaient propres, souvent pour plaire au pouvoir politique.

    Comme nous l’avions [rappelé ici](https://www.mediapart.fr/journal/france/040920/liberation-une-entourloupe-aux-allures-d-independance), en rachetant Libération en 2014, Patrick Drahi a répondu aux souhaits du président François Hollande et de son ami Laurent Joffrin qui cherchaient un moyen de recapitaliser le quotidien et de s’assurer qu’il vienne en appui de Hollande dans l’hypothèse d’une nouvelle campagne présidentielle. La famille Dassault, elle, ménage régulièrement le pouvoir en place dans Le Figaro, [comme ici](https://www.mediapart.fr/journal/economie/020114/serge-dassault-souhaite-la-bonne-annee-aux-socialistes) en 2014, afin de s’assurer de continuer à s’attacher les services du chef de l’État en VRP de luxe pour vendre ses Rafale.

    Mais aucun de ces milliardaires n’avait mis ouvertement les médias dont il avait pris le contrôle au service de thématiques xénophobes ou islamophobes. C’est ce pas-là qu’a franchi Vincent Bolloré : en transformant hier i-Télé en CNews, puis en installant Éric Zemmour comme chroniqueur de la chaîne, et enfin en mettant cette dernière au service de la campagne pour la présidentielle de cette même figure de l’extrême droite ; en plaçant aujourd’hui Geoffroy Lejeune, soutien d’Éric Zemmour, à la tête du JDD.

    L’irruption de Bolloré dans le paysage médiatique est adossée à un projet de nature politique qui vise à saper les valeurs républicaines. Elle renvoie à une époque trouble, celle de l’entre-deux-guerres, qui avait vu certains grands médias tomber dans l’escarcelle de l’extrême droite. L’exemple le plus célèbre est évidemment celui du Figaro, racheté en 1922 par François Coty (1874-1934), un homme d’affaires qui a fait fortune dans l’industrie du parfum. Violemment anticommuniste, tout aussi violemment antisémite, François Coty (de son vrai nom, Joseph Marie François Spoturno) enrôle alors le journal qu’il vient d’acheter dans ses campagnes politiques.

    Admirateur forcené de Benito Mussolini (1883-1945), qui vient de prendre le pouvoir en Italie, François Coty inonde aussi d’argent l’Action française mais finit par se fâcher avec le mouvement monarchiste. « Faveur éphémère de la fortune, il se trouva qu’un ploutocrate se toqua de nous. C’était le fameux parfumeur Coty, devenu propriétaire du Figaro », racontera Charles Maurras (1868-1952) en 1943 dans La Contre-Révolution spontanée. Le chef de file de l’Action française, Léon Daudet (1867-1942), sera tout aussi ingrat avec celui qui lui a apporté tant d’argent, le traitant de « crétin juché sur un monceau d’or ».

    Il faut donc regarder les choses en face – ce que beaucoup de politiques se refusent à faire : le François Coty d’aujourd’hui s’appelle Vincent Bolloré.

    C’était précisément avec cette histoire sombre que le Conseil national de la résistance (CNR) avait voulu rompre, en fixant en 1944 dans son programme cette belle ambition, pour tourner la page honteuse de la presse collabo, mais sans doute plus encore, la page tout aussi honteuse de la presse affairiste de l’entre-deux-guerres : « Rétablir la liberté de la presse, son honneur et son indépendance vis-à-vis des puissances financières ».

    C’est donc un terrible retour en arrière que connaît aujourd’hui la presse.

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