1948-2023, ci-« JDD »

by Goypride

2 comments
  1. **75ans, c’est un peu jeune pour mourir. Surtout de mort violente. Mais voilà, dans la nuit du 31 juillet au 1er août 2023, Le Journal du dimanche est mort, fauché par Vincent Bolloré.**

    Le tueur en série des médias a encore sévi, après l’investigation sur Canal+, après i-Télé, après Les Guignols, après la rédaction des sports de la chaîne cryptée, après Europe 1, après Paris Match. Son arme, cette fois : placer à la tête de la rédaction Geoffroy Lejeune, journaliste trop d’extrême droite pour Valeurs actuelles, qui s’en est délesté après sept années. Ses victimes : Le JDD offert à l’extrême droite et des dizaines de journalistes qui vont s’en aller parce qu’ils ne voulaient pas, parce qu’ils ne pouvaient pas travailler pour Geoffroy Lejeune. Mince espoir, tout maigrelet même : cette grève historique – votée quarante jours durant à 97 %, 98 %, 99 % – menée par la rédaction sans jamais flancher a suscité – pas trop tôt – un soubresaut politique avec la promesse de lois à même d’entraver la conquête médiatique de Vincent Bolloré. Alors Le JDD ne serait pas mort pour rien.

    Même si le piège était refermé et l’affaire entendue depuis le premier jour, il en a fallu quarante autres et six non-parutions du JDD ainsi qu’un site d’infos congelé depuis le 22 juin pour que soit signé un protocole de sortie de crise, « cette signature implique la levée de la grève votée depuis quarante jours par la rédaction », d’après un communiqué de la Société des journalistes de l’hebdo. C’était dans la nuit, après une heure du matin et une journée incessante d’allers et retours entre direction et rédaction. Une semaine après la rupture des négociations par Lagardère News, qui refusait, notamment, de parapher une charte où elle s’engageait à refuser tous propos « racistes, sexistes, homophobes » (lire l’épisode précédent), le contact a été renoué, en fin de semaine dernière. *« C’est Geoffroy Lejeune ou nous. Et si c’est lui, alors ce sera sans nous »*, résumait récemment un journaliste. Puisque ce sera lui, contre qui la rédaction, unanime, a mené la plus longue grève de l’histoire de la presse française, alors ce sera sans eux. La direction de Lagardère News a choisi. Plutôt sacrifier une rédaction entière que Geoffroy Lejeune.

    #La rédaction a obtenu une dispense d’activité pour ne surtout pas avoir à travailler pour Geoffroy Lejeune, à signer un article sous son règne naissant

    « À la fin, on perd », constate, amer et épuisé, un journaliste. Depuis le début de la grève, la rédaction avançait deux revendications : que la direction renonce à Geoffroy Lejeune et qu’elle offre des garanties juridiques et éditoriales aux journalistes. Sur le premier point, c’est non. Le journaliste d’extrême droite prendra bel et bien ses quartiers au JDD ce mardi à 14 heures, ainsi qu’Arnaud Lagardère l’avait assuré lors de la rupture des négos. Mais il y aura bien peu de monde pour l’accueillir : la rédaction a obtenu une dispense d’activité pour ne surtout pas avoir à travailler pour lui, à signer un article sous son règne naissant. Puis, dans leur immense majorité, les journalistes du JDD partiront.

    Sur la forme, ils vont s’en aller au terme de ruptures conventionnelles individuelles encadrées par un accord collectif, avec des indemnités de l’ordre de celles obtenues à l’époque d’i-Télé : deux mois par année de présence (le double d’Europe 1) – avec un plancher minimum pour les plus jeunes et une formation pour les plus anciens. C’est dire l’impatience de la part de la direction de les voir prendre la porte pour fabriquer un JDD à la botte de Vincent Bolloré. Sur le fond, c’est cette réalité qu’il faut regarder en face : un milliardaire vide un journal de ses salariés – ce qui par ailleurs est interdit*, tant que l’OPA sur Lagardère n’est pas validée – pour les remplacer par de dociles militants qui vont écrire ce qu’il veut. Et, en 2027, c’est un JDD acquis à l’extrême droite qui va faire campagne. Oui, ça fait peur, mais c’est trop tard.

    #Malgré une caisse de grève bien remplie, la longueur du conflit commençait à peser sur les esprits, sans qu’aucune solution se dessine

    La deuxième revendication, éthique et éditoriale, n’est pas remplie non plus. La rédaction a refusé de signer ce qui n’était qu’un simulacre de charte qui, bien sûr, n’engageait pas la direction à refuser tous propos « racistes, sexistes, homophobes » : Lagardère News avait donc biffé ce passage la semaine dernière… Les discussions ont tourné autour de la création d’un comité chargé de veiller à l’éthique mais la direction s’est opposée à ce qu’il soit en partie composé de personnalités extérieures, ainsi que le demandaient les journalistes. Lagardère News aurait pu ne pas aller chercher bien loin pour trouver de tels comités : à Canal+, par exemple – où il dérange rarement, sinon une fois, sur Éric Zemmour à CNews (lire l’épisode 131 de L’empire, « Zemmour : le comité d’éthique tique ») –, mais non, c’était encore trop, la direction a refusé.

    In fine, la rédaction du JDD s’est prononcé à 94 % en faveur de la signature du protocole de sortie de crise. *« Il nous coûte de le reconnaître, écrivent les journalistes dans un texte publié sur Twitter, particulièrement auprès de nos lecteurs : si nous avons remis sur la place publique l’enjeu de l’indépendance des rédactions, face à notre actionnaire, nous n’avons pas gagné. »*

    Malgré une caisse de grève bien remplie qui a déjà permis de payer les pigistes grévistes, la longueur du conflit commençait à peser sur les esprits, sans qu’aucune solution se dessine. Quelques journalistes sont allés à la DRH négocier un départ individuel. L’immense majorité de la rédaction, elle, veut poursuivre le combat hors les murs, avec la création d’une association des anciens du JDD qui va continuer à porter les revendications déontologiques du collectif brandies à bout de bras depuis le 22 juin.

    Notamment lors des États généraux de l’information, promis de longue date et toujours repoussés, que la crise aura forcé Emmanuel Macron à enfin lancer. Ils devraient se tenir à partir de la rentrée et Vincent Bolloré devrait y être un mets de choix. Il serait temps. Le JDD n’est que le dernier d’une longue liste, sans que le pouvoir en place lève un sourcil. La grève du JDD aura quand même réussi à faire émerger une proposition de loi transpartisane conditionnant, si elle est votée, ce qui est incertain, les aides à la presse à un droit de vote des rédactions sur leur directrice ou directeur (lire l’épisode 51, « Bolloré : une loi contre le pas de l’oie au “JDD” »), mais pour Le JDD, il sera trop tard. D’ailleurs, tant qu’on en est à faire des lois, ne pourrait-on se poser la question de ces marques de presse qui sont détournées, comme Le JDD ou France-Soir, qui après sa liquidation judiciaire a été transformé en site complotiste ?

  2. Voir le tweet de l’excellente Julia Café aussi 🙁

    “A toute la rédaction du #JDD : bravo pour ce combat historique pour l’indépendance des médias. Et merci pour votre courage.

    A tous les politiques qui, une fois de plus, ont laissé faire Bolloré sans même lever leur petit doigt : votre lâcheté ne vous honore pas.”

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