En 1871, la France, martyrisée et outragée, doit payer le prix fort à l’Allemagne

by Folivao

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  1. Série d’été Le Monde : Faire la paix (2/6)

    [Premier volet](https://www.reddit.com/r/france/comments/15fde1q/en_1815_en_marge_de_la_d%C3%A9faite_de_napol%C3%A9on_le/jucdnfg/)

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    **La guerre de 1870 contre la Prusse, nouvel épouvantail européen, se termine en tragédie diplomatique pour Paris : la défaite militaire est totale, les conditions de l’armistice humiliantes et le territoire national amputé.**

    C’est une ancienne station-service, habitée par un couple de retraités, au bord d’une petite route de campagne. Avec ses bacs à fleurs, ses nains de jardin et ses animaux en porcelaine, on ne peut pas la rater. Mais ce qui attire encore davantage le regard, ce sont deux grandes images accrochées sous l’auvent où se trouvaient jadis des pompes à essence. Deux reproductions de peintures montrant des colonnes de soldats et de chevaux dans un paysage enneigé. Entre les deux, un écriteau indique « 1871 ».

    Des soldats… 1871… On pense à la guerre entre la France et l’Allemagne. En même temps, on s’interroge : pourquoi en cultiver le souvenir ici, aux Verrières, village suisse de 650 habitants dont on ne voit pas a priori le lien avec ce conflit ? Pour avoir la réponse, les deux retraités qui vivent là ne se feront pas prier pour vous faire un cours d’histoire au débotté : « Vous voyez ces maisons, à 100 mètres ? C’est là qu’est la frontière avec la France. Eh bien en 1871, quand les Prussiens ont gagné la guerre, c’est là qu’a déboulé l’armée française du général Bourbaki, qui battait en retraite. Et c’est ici, sur la route devant chez nous, que ces malheureux soldats ont été recueillis par la Suisse. »

    Aux Verrières, Daniel et Lucette Haldi ne sont pas les seuls à entretenir la mémoire de cet épisode qui a droit à quelques lignes, au mieux, dans les livres d’histoire. Dès la frontière franchie, l’automobiliste venant de France ne peut manquer le panneau « Bienvenue au pays des Bourbaki ».

    Un kilomètre plus loin, un bistro propose de la « bière Bourbaki », de l’« absinthe Bourbaki », de la « confiture Bourbaki », des « biscuits Bourbaki » et même un petit musée où des dépliants signalent un « parcours didactique Bourbaki », à faire à pied en une heure et jalonné d’une dizaine d’étapes : le temple protestant du village, transformé pour l’occasion en hôpital de campagne, une stèle rappelant que 33 soldats français sont enterrés ici, un « tilleul de la paix » planté en 2013, un wagon d’époque ou encore la maison où fut signée, au petit matin du 1er février 1871, la convention autorisant l’armée du général Bourbaki à pénétrer en Suisse à condition de déposer les armes.

    Au total, près de 88 000 soldats français sont entrés en Suisse entre le 1er et le 3 février 1871. Encerclés par les Allemands à Pontarlier (Doubs), à une quinzaine de kilomètres de la frontière, ils n’avaient pas été prévenus que l’armistice signé le 28 janvier excluait la zone où ils se trouvaient, ce qui les conduisit à reculer en toute hâte face à un ennemi qui, lui, continuait de combattre. Quant au général Charles Denis Bourbaki (1816-1897), il n’était plus en état de commander ses troupes. Le 26 janvier, pour éviter le déshonneur d’une reddition, il avait tenté de se suicider d’une balle dans la tête. Sans succès.

    **« Spectacle saisissant »**

    Dans un rapport de 300 pages rédigé deux ans plus tard, le major suisse Emile Davall raconte : « Le spectacle que présenta l’entrée des troupes françaises (…) fut saisissant, et le cœur était profondément ému à l’aspect de telles souffrances. (…) Un très grand nombre [de soldats] marchaient les pieds nus ou enveloppés de misérables chiffons ; leurs chaussures faites avec un cuir spongieux, mal tanné, et la plupart du temps trop étroites, n’avaient pu supporter les marches dans la neige et la boue ; (…) les semelles étaient absentes ou dans un état pitoyable, aussi beaucoup de ces malheureux avaient-ils les pieds gelés ou tout en sang. (…) Les chevaux surtout présentaient le plus piteux aspect : affamés, privés de soins depuis longtemps, mal harnachés souvent, leur corps n’offrait parfois qu’une plaie dégoûtante ; maigres, efflanqués et pouvant à peine se tenir sur leurs jambes, ils cherchaient à ronger tout ce qui se trouvait à leur portée : des jantes de roues, de vieux paniers, la queue et la crinière de leurs voisins… »

    Pour prendre pleinement la mesure du « spectacle saisissant » décrit par le major Davall, il faut aller à Lucerne. Là, au cœur de la Suisse, se trouve la représentation la plus célèbre de l’arrivée des Bourbaki aux Verrières : une impressionnante toile cylindrique de 112 mètres de circonférence sur 14 mètres de haut, réalisée par le peintre suisse Edouard Clastres, lui-même témoin des événements. Inaugurée à Genève en 1881, elle fut déplacée huit ans plus tard à Lucerne, où une rotonde fut construite exprès pour l’exposer au public sur une place du centre-ville. Une attraction touristique était née. Un peu raccourcie dans sa hauteur après la transformation du bâtiment en parking dans les années 1920, cette œuvre monumentale est aujourd’hui la pièce maîtresse du Panorama Bourbaki, un centre culturel ouvert en 2000, après la fermeture du parking, où cohabitent une bibliothèque, une galerie d’art contemporain, un cinéma et un café.

    Comme le « parcours didactique » des Verrières, le « panorama » de Lucerne témoigne de la forte empreinte qu’ont laissée les Bourbaki dans la mémoire de la Suisse. Leur séjour y fut pourtant bref : après la signature des préliminaires de paix avec la France, le 26 février 1871, l’Allemagne consentit à leur rapatriement et, dès la fin mars, la plupart étaient de retour chez eux.

    « Les Bourbaki ne sont restés que six semaines, mais pour l’identité suisse, c’est un événement fondateur, explique l’historien Patrick Deicher, président de la Fondation Panorama Bourbaki. Vingt-trois ans après l’adoption de la Constitution fédérale [de 1848], leur accueil dans près de 200 communes à travers le pays fut une expérience partagée par l’ensemble du peuple suisse. Ce fut aussi la première grande opération de la Croix-Rouge suisse, créée cinq ans plus tôt. Pour la Suisse, c’est un souvenir positif qui colle avec son image de “nation humanitaire”. Pour la France, c’est l’inverse dans la mesure où cet épisode marque le point d’aboutissement d’une guerre qui fut une véritable débâcle. »

    Il n’était pas écrit que cette guerre se termine en ces premières semaines de 1871, et surtout ainsi. Six mois plus tôt, c’est une France sûre d’elle-même qui a décidé d’affronter la Prusse. On en connaît la raison : la crainte grandissante qu’inspire celle-ci depuis qu’elle a vaincu l’Autriche à Sadowa, en 1866, ce qui lui a permis d’unifier son territoire en annexant les duchés et royaumes situés entre sa partie orientale et sa partie rhénane, puis de prendre la tête, l’année suivante, de la Confédération de l’Allemagne du Nord.

    Une crainte redoublée par l’hypothèse de l’arrivée sur le trône d’Espagne du prince Léopold von Hohenzollern, parent éloigné du roi de Prusse, Guillaume Ier, pour remplacer la reine Isabelle II, chassée du pouvoir en 1868. Le prince aura beau retirer sa candidature, le 12 juillet 1870, cela ne suffit pas à sauver la paix. Le lendemain, la dépêche d’Ems, rédigée par le chancelier prussien Otto von Bismarck, pousse l’empereur français, Napoléon III, à déclarer la guerre, ce qu’il fait le 19 juillet.

  2. C’est cet évènement qui me fait hurler quand on entend que le traité de Versailles a été trop dur avec l’Allemagne en 1918 (ce qui est le narratif le plus courant pour justifier la montée du NSDAP).
    L’Allemagne s’en est incroyablement bien tiré après la première guerre mondiale, en comparaison de ce qui était la norme des traités de l’époque, et du démantèlement des empires austro-hongrois et ottomans, et compte tenu du fait que les destructions n’ont pas eu lieu sur son sol.

    D’ailleurs, on caricature assez souvent l’esprit revanchard qui a suivi la guerre Franco-Prussienne comme une des raisons de l’entrée en guerre en 1914. C’est surtout que la Triple Entente s’est formée en réaction aux politiques étrangères extrêmement agressives de Wilhelm II.

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