** Inventé en 1974, le premier jeu de rôle affronte deux dangers en 2023 : la remise en cause de son modèle économique inspiré du logiciel libre et la critique virulente de ses biais culturels.**
Linda Codega a commencé l’année 2023 avec [un scoop](https://gizmodo.com/dnd-wizards-of-the-coast-ogl-1-1-open-gaming-license-1849950634) comme peu de ses confrères ont la chance d’en publier une fois dans leur vie. Trentenaire, ce journaliste se définit comme « queer, sudiste non binaire vivant à Yankeeland » et travaille pour Gizmodo, magazine Internet consacré aux nouvelles technologies. Son info exclusive a fait l’effet d’un Watergate dans le petit monde des fans de Donjons & Dragons (D&D) : l’éditeur du premier jeu de rôle de l’histoire s’apprêtait à révoquer l’Open Game License (OGL). Inspirée du logiciel libre, cette licence gratuite permet, depuis l’an 2000, à des tiers de produire des contenus destinés au plus célèbre des jeux de rôle, sans acquitter de royalties à son propriétaire, l’éditeur Wizards of the Coast (WOTC).
A la première lecture, les termes de la licence gratuite semblent sans équivoque : une fois accordée, sauf à ce que le licencié en enfreigne les termes, elle est perpétuelle. L’idée de toucher à ce sacro-saint principe, révélée par Linda Codega, a été vécue comme une offense par les adeptes du jeu. Depuis ses origines, la popularité de D&D repose, en effet, sur la créativité de ses fans et leur respect plus ou moins scrupuleux de la propriété intellectuelle. Ce sont eux qui se ruinent pour collectionner tout ce qui a trait à leur passion, eux qui recrutent d’autres joueurs et donc de nouveaux clients. Et s’ils se divisent souvent sur toutes sortes de sujets, ils se retrouvent là pour s’opposer à ce qu’ils tiennent pour une trahison de WOTC, tant cette licence est devenue, à leurs yeux, consubstantielle du hobby.
Il est rare que le PDG d’une entreprise admette en public que celle-ci s’est fourvoyée. C’est pourtant ce qu’a fini par concéder Chris Cocks, le 31 mars, au micro du site The Verge, après avoir battu en retraite face à la menace d’un boycott de ses clients. M. Cocks dirige Hasbro, la maison mère depuis 1999 de l’éditeur de D&D, qui a engrangé 1,3 milliard de dollars (1,2 milliard d’euros) en 2021, soit environ 20 % des revenus du groupe et la moitié de ses profits. D&D ne génère qu’un modeste 10 % de ce chiffre d’affaires, mais Cynthia Williams, présidente de WOTC depuis 2022, a un modèle en tête pour lui, celui de Disney et de Marvel. Elle se dit convaincue que le jeu est une pépite sous-exploitée. Les fans, eux, ont tôt fait de voir dans cette cupide certitude le moteur de l’offensive contre leur Open Game License chérie.
Il y a une bonne fée dans tout conte pour enfants digne de ce nom. Celle de D&D s’appelle Peter Adkison. Elle a les traits d’un sexagénaire dont la disponibilité paraît sans limite quand il fait visiter Seattle, capitale de la série télévisée Grey’s Anatomy, mais aussi siège de l’éditeur WOTC depuis 1990. Fondateur de la société, Peter Adkison est une personnalité singulière dans le milieu du jeu de rôle : personne ne dit de mal de lui. Autant les créateurs de D&D, Gary Gygax (1938-2008) et Dave Arneson (1947-2009), font l’objet de discorde, autant lui est salué pour avoir sauvé le jeu, à la fin des années 1990. Et quand il est question de l’Open Game License, c’est vers lui que se tournent les regards des fans, puisqu’il présidait aux destinées de D&D quand elle a été promulguée en 2000.
**Asphyxier la concurrence**
Trois ans plus tôt, WOTC avait racheté son éditeur, TSR, pour 30 millions de dollars, soit le montant de ses dettes. A cette époque, le dragon est au plus mal. Son chiffre d’affaires décline d’année en année et repose sur un noyau de fidèles déjà vieillissants. Cela ne retient pas Peter Adkison de mettre en chantier une troisième édition des règles de base, en 1998, très bien accueillie par les fans, qui l’adoptent – et donc l’achètent. C’est dans ce contexte que le jeu mise sur la licence libre. Plus machiavélique qu’altruiste, la manœuvre consiste à asphyxier la concurrence d’autres jeux. Et la stratégie s’avère payante. Eux-mêmes confrontés à un marché baissier, les rivaux de WOTC se lancent dans l’édition pour D&D en espérant séduire sa nombreuse clientèle.
Depuis sa promulgation, la licence OGL a permis à Donjons & Dragons de demeurer le plus populaire des jeux de rôle. Pourquoi renoncer à cette stratégie gagnante ? L’essor du financement participatif pourrait fournir une explication. Inexistant lors du lancement de l’OGL, le crowdfunding est devenu un pilier de l’industrie du jeu depuis une dizaine d’années. « 30 % des sommes collectées sur Kickstarter bénéficient à ce secteur, soit 2 milliards d’euros investis depuis 2009 », estime Alexandre Boucherot, fondateur d’Ulule, une plate-forme rivale.
Ce préfinancement permet à des éditeurs concurrents de WOTC de prospérer en publiant sous OGL des contenus compatibles avec D&D : des scénarios, c’est-à-dire des aventures prêtes à jouer, des univers fictionnels couvrant de multiples niches créatives. De quoi inciter Hasbro à tenter cette manœuvre hasardeuse ? C’est plausible. De quoi alarmer les fans, furieux à l’idée de perdre cette richesse éditoriale, c’est certain. Contacté par Le Monde, WOTC n’a pas souhaité s’exprimer sur cet épisode.
Pour l’éditeur de D&D, ce dommage commercial est d’autant plus ballot qu’il avait plutôt bien affronté l’autre grand sujet menaçant sa réputation. L’essor des études décoloniales et de genre a entraîné une relecture pour le moins critique de Donjons & Dragons. Le débat a fracturé la communauté des fans avec, de façon très simplifiée, d’un côté ceux qu’on appelle les « grognards », qui jugent qu’on ne peut plus rien jouer avec ces grilles de lecture, de l’autre les « déconstruits », qui voient des micro-agressions partout.
Face à cette polarisation, WOTC marche sur une corde raide. Depuis 2020, l’éditeur place des avertissements en exergue des rééditions de contenus jugés choquants par sa clientèle récente. De même fait-il assaut d’inclusivité dans sa communication, tout en veillant à ne pas trop heurter les tenants du « c’était mieux avant ».
Ce qui est génial avec les jeux de roles, c’est que n’importe qui peut créer le sien ou modifier les regles officielles…
Les gens : La fantasy est raciste et colonialiste !
Moi, fan de SF en train de réduire en esclavage, lobotomiser et génocider des espèces entières pour coloniser leurs planètes : Ouais, la… La fantasy hein…
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Série d’été du Monde : Donjons & Dragons, la saga d’un jeu (6/6)
[Premier volet](https://www.reddit.com/r/france/comments/15975kg/donjons_dragons_gary_gygax_un_inventeur_sorti_du/jtdk4u8/)
[Deuxième volet](https://www.reddit.com/r/france/comments/15bsl1m/dave_arneson_le_h%C3%A9raut_vite_%C3%A9cart%C3%A9_de_donjons/jts6i6d/)
[Troisième volet](https://www.reddit.com/r/france/comments/15bsozh/le_coup_de_pouce_de_la_s%C3%A9rie_stranger_things_%C3%A0/jts6uzp/)
[Quatrième volet](https://www.reddit.com/r/france/comments/15f54qk/en_croisade_contre_donjons_dragons/jubaodj/)
[Cinquième volet](https://www.reddit.com/r/france/comments/15hsyg4/une_reine_contest%C3%A9e_sur_le_tr%C3%B4ne_de_donjons_amp/juqcg5x/)
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** Inventé en 1974, le premier jeu de rôle affronte deux dangers en 2023 : la remise en cause de son modèle économique inspiré du logiciel libre et la critique virulente de ses biais culturels.**
Linda Codega a commencé l’année 2023 avec [un scoop](https://gizmodo.com/dnd-wizards-of-the-coast-ogl-1-1-open-gaming-license-1849950634) comme peu de ses confrères ont la chance d’en publier une fois dans leur vie. Trentenaire, ce journaliste se définit comme « queer, sudiste non binaire vivant à Yankeeland » et travaille pour Gizmodo, magazine Internet consacré aux nouvelles technologies. Son info exclusive a fait l’effet d’un Watergate dans le petit monde des fans de Donjons & Dragons (D&D) : l’éditeur du premier jeu de rôle de l’histoire s’apprêtait à révoquer l’Open Game License (OGL). Inspirée du logiciel libre, cette licence gratuite permet, depuis l’an 2000, à des tiers de produire des contenus destinés au plus célèbre des jeux de rôle, sans acquitter de royalties à son propriétaire, l’éditeur Wizards of the Coast (WOTC).
A la première lecture, les termes de la licence gratuite semblent sans équivoque : une fois accordée, sauf à ce que le licencié en enfreigne les termes, elle est perpétuelle. L’idée de toucher à ce sacro-saint principe, révélée par Linda Codega, a été vécue comme une offense par les adeptes du jeu. Depuis ses origines, la popularité de D&D repose, en effet, sur la créativité de ses fans et leur respect plus ou moins scrupuleux de la propriété intellectuelle. Ce sont eux qui se ruinent pour collectionner tout ce qui a trait à leur passion, eux qui recrutent d’autres joueurs et donc de nouveaux clients. Et s’ils se divisent souvent sur toutes sortes de sujets, ils se retrouvent là pour s’opposer à ce qu’ils tiennent pour une trahison de WOTC, tant cette licence est devenue, à leurs yeux, consubstantielle du hobby.
Il est rare que le PDG d’une entreprise admette en public que celle-ci s’est fourvoyée. C’est pourtant ce qu’a fini par concéder Chris Cocks, le 31 mars, au micro du site The Verge, après avoir battu en retraite face à la menace d’un boycott de ses clients. M. Cocks dirige Hasbro, la maison mère depuis 1999 de l’éditeur de D&D, qui a engrangé 1,3 milliard de dollars (1,2 milliard d’euros) en 2021, soit environ 20 % des revenus du groupe et la moitié de ses profits. D&D ne génère qu’un modeste 10 % de ce chiffre d’affaires, mais Cynthia Williams, présidente de WOTC depuis 2022, a un modèle en tête pour lui, celui de Disney et de Marvel. Elle se dit convaincue que le jeu est une pépite sous-exploitée. Les fans, eux, ont tôt fait de voir dans cette cupide certitude le moteur de l’offensive contre leur Open Game License chérie.
Il y a une bonne fée dans tout conte pour enfants digne de ce nom. Celle de D&D s’appelle Peter Adkison. Elle a les traits d’un sexagénaire dont la disponibilité paraît sans limite quand il fait visiter Seattle, capitale de la série télévisée Grey’s Anatomy, mais aussi siège de l’éditeur WOTC depuis 1990. Fondateur de la société, Peter Adkison est une personnalité singulière dans le milieu du jeu de rôle : personne ne dit de mal de lui. Autant les créateurs de D&D, Gary Gygax (1938-2008) et Dave Arneson (1947-2009), font l’objet de discorde, autant lui est salué pour avoir sauvé le jeu, à la fin des années 1990. Et quand il est question de l’Open Game License, c’est vers lui que se tournent les regards des fans, puisqu’il présidait aux destinées de D&D quand elle a été promulguée en 2000.
**Asphyxier la concurrence**
Trois ans plus tôt, WOTC avait racheté son éditeur, TSR, pour 30 millions de dollars, soit le montant de ses dettes. A cette époque, le dragon est au plus mal. Son chiffre d’affaires décline d’année en année et repose sur un noyau de fidèles déjà vieillissants. Cela ne retient pas Peter Adkison de mettre en chantier une troisième édition des règles de base, en 1998, très bien accueillie par les fans, qui l’adoptent – et donc l’achètent. C’est dans ce contexte que le jeu mise sur la licence libre. Plus machiavélique qu’altruiste, la manœuvre consiste à asphyxier la concurrence d’autres jeux. Et la stratégie s’avère payante. Eux-mêmes confrontés à un marché baissier, les rivaux de WOTC se lancent dans l’édition pour D&D en espérant séduire sa nombreuse clientèle.
Depuis sa promulgation, la licence OGL a permis à Donjons & Dragons de demeurer le plus populaire des jeux de rôle. Pourquoi renoncer à cette stratégie gagnante ? L’essor du financement participatif pourrait fournir une explication. Inexistant lors du lancement de l’OGL, le crowdfunding est devenu un pilier de l’industrie du jeu depuis une dizaine d’années. « 30 % des sommes collectées sur Kickstarter bénéficient à ce secteur, soit 2 milliards d’euros investis depuis 2009 », estime Alexandre Boucherot, fondateur d’Ulule, une plate-forme rivale.
Ce préfinancement permet à des éditeurs concurrents de WOTC de prospérer en publiant sous OGL des contenus compatibles avec D&D : des scénarios, c’est-à-dire des aventures prêtes à jouer, des univers fictionnels couvrant de multiples niches créatives. De quoi inciter Hasbro à tenter cette manœuvre hasardeuse ? C’est plausible. De quoi alarmer les fans, furieux à l’idée de perdre cette richesse éditoriale, c’est certain. Contacté par Le Monde, WOTC n’a pas souhaité s’exprimer sur cet épisode.
Pour l’éditeur de D&D, ce dommage commercial est d’autant plus ballot qu’il avait plutôt bien affronté l’autre grand sujet menaçant sa réputation. L’essor des études décoloniales et de genre a entraîné une relecture pour le moins critique de Donjons & Dragons. Le débat a fracturé la communauté des fans avec, de façon très simplifiée, d’un côté ceux qu’on appelle les « grognards », qui jugent qu’on ne peut plus rien jouer avec ces grilles de lecture, de l’autre les « déconstruits », qui voient des micro-agressions partout.
Face à cette polarisation, WOTC marche sur une corde raide. Depuis 2020, l’éditeur place des avertissements en exergue des rééditions de contenus jugés choquants par sa clientèle récente. De même fait-il assaut d’inclusivité dans sa communication, tout en veillant à ne pas trop heurter les tenants du « c’était mieux avant ».
[Hasbro toujours sur les bons coups pour se forger une réputation de multinationale dystopique.](https://www.rtbf.be/article/wizard-of-the-coast-envoie-une-ancienne-milice-privee-recuperer-ses-cartes-11189528)
Donjons et Dragons fait scandal? LOL.
Ce qui est génial avec les jeux de roles, c’est que n’importe qui peut créer le sien ou modifier les regles officielles…
Les gens : La fantasy est raciste et colonialiste !
Moi, fan de SF en train de réduire en esclavage, lobotomiser et génocider des espèces entières pour coloniser leurs planètes : Ouais, la… La fantasy hein…