Police scientifique : les experts du «36» rongés par une «hiérarchie toxique»

by Goypride

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  1. **Questionnaire infaisable, disputes et hurlements, placardisation… Plusieurs membres de la prestigieuse unité dénoncent des conditions de travail jugées mortifères, liées au management de leur commandante. Ces tensions auraient même affecté la qualité des relevés sur les scènes de crime.**

    Vous remarquez qu’il n’y a pas de patrons ce soir. Qu’on fait un pot ici, et pas au service.» La vidéo immortalise un départ à la retraite en apparence convivial. L’émotion contenue de l’orateur perché sur une chaise, l’assistance qui boit ses paroles.
    Mélange complexe d’amertume, de renoncement et de compassion. *«Je n’ai pas aimé la manière dont la situation a été prise en compte par la hiérarchie. La lâcheté dont ils ont fait montre quand quelque chose a commencé à déconner dans la section. Ça s’est transformé en une injustice que je n’ai pas supportée. C’est la raison pour laquelle j’ai quitté le service en avance. Je ne voulais pas être spectateur de ça.»*

    Après trente-trois ans de carrière, cet ancien chef de section faisait partie des indéboulonnables. Son départ anticipé vient entériner l’atmosphère moribonde qui règne depuis quelques mois au 36, rue du Bastion. Là où se trouve le siège du service régional de police technique et scientique (SRPTS) de la préfecture de police de Paris. Anciennement nichée à la mythique adresse du 36, quai des Orfèvres, l’institution jouit d’une certaine renommée. Ses 185 agents sont chargés de constater, prélever, analyser et comparer les traces et indices présents sur les scènes de crimes à Paris et dans la petite couronne, en étroite collaboration avec magistrats et enquêteurs. L’imaginaire collectif les renvoie inévitablement à la franchise télévisée canado-américaine les Experts, dans laquelle des scientifiques chevronnés, menés par un leader charismatique, traquent les criminels en usant d’outils technologiques et de procédés physico-chimiques de pointe. De par son périmètre d’action, le service est soumis à un statut spécifique.

    À l’inverse des 25 autres services régionaux de police technique et scientifique français, il ne dépend pas de la Direction générale de la police nationale (DGPN), mais de la préfecture de Paris. Répartis en sections spécifiques, ces techniciens ultraspécialisés interviennent sur des affaires à l’écho international, telles que les attentats de Paris, l’attaque au couteau dans l’enceinte de la préfecture, le meurtre de Lola ou la tuerie de la rue d’Enghien.

    C’est au sein d’une de ces sections – si l’on en croit les captures d’écrans, rapports, échanges de mails et témoignages que Libération a réunis – que quelque chose a «commencé à déconner». En cause : une cheffe de section brillante mais à la main de fer et au verbe acerbe, véritable référence en matière de thanatologie (l’étude de la mort et de ses aspects médico-légaux) à la tête d’un des plus prestigieux – et singuliers – des services de police, dans lequel elle officie depuis plus de vingt ans.

    **«T’es une merde»**

    «Dès que je suis arrivée, beaucoup de collègues m’ont dit qu’il ne fallait pas que je me leurre, se souvient Léonie (1), une ex-agente de la section «intervention», qui, comme les autres témoins, préfère s’exprimer anonymement. Qu’à Paris, c’étaient surtout les “actifs” qui étaient mis en valeur par rapport aux scientifiques.» La sphère de la police scientifique a ceci de particulier qu’en son sein, les officiers, commissaires et autres gardiens de la paix – un corps de police déni comme “actif” – coudoient le personnel administratif, technique et scientifique, qui représente 15 % des effectifs de la police en France.

    **Cette promiscuité, assortie d’un certain corporatisme, constitue le terreau d’un climat conflictuel selon Jean (1), ex-agent de la section :** *«Nos chefs sont des commissaires, des officiers : des “actifs”. Ils se soutiennent, d’où une vraie différence de traitement entre les actifs et le personnel scientifique. À la section, l’encadrement ne compte aucun scientifique alors que certains sont assez capés pour occuper ce poste.»*

    **Ces tensions inhérentes sont exacerbées par le remplacement des personnels actifs par des personnels administratifs, techniques et scientifiques, clé de voûte du programme sécuritaire gouvernemental pour doubler la présence policière sur la voie publique.**
    Environ 2 500 substitutions ont déjà été effectuées sur la période 2018-2022 dans l’optique de recentrer les effectifs sur leur coeur de métier. Mais la nomenclature hiérarchique de la police scientifique de Paris est encore loin de servir ce dessein :
    «On a affaire à une hiérarchie déconnectée du terrain, assure un connaisseur de l’institution. La substitution est une vraie problématique au sein de la police scientifique. A Paris, le service travaille avec la brigade criminelle, c’est prestigieux. Les actifs s’accrochent à leur poste plutôt que de retourner sur le terrain.»

    Depuis plusieurs années, les représentations syndicales dédiées plaident par ailleurs pour une revalorisation et une meilleure visibilité des administratifs et scientifiques qui, s’ils ne bénéficient pas de tous les avantages octroyés au corps de la police (salaires, départ anticipé à la retraite, prise en compte de la pénibilité), subissent les inconvénients d’y être malgré tout associés.

    Florian (1), un ancien agent scientifique, garde une scène en tête, peu après son arrivée dans la section. La commandante Perrine Rogiez-Thubert – une «active» qui n’a pas répondu à nos sollicitations – doit alors choisir un de ses collègues les plus gradés pour devenir son adjoint. Son regard se pose sur l’un d’eux : *«Toi, Benjamin, on est d’accord, t’es une merde : je ne peux pas te prendre.»*

    **Florian se souvient du malaise d’assister à une telle «humiliation». Mais il passe outre, car le technicien a l’impression d’être «dans les petits papiers» de cette commandante qu’il juge «un peu bipolaire». Tout comme il ne se formalise pas de la tendance de sa supérieure à s’approprier son travail.**
    *«Elle me demandait mon avis sur des photos d’homicides, puis quand je sortais du bureau, elle appelait la brigade criminelle pour s’approprier mes observations. Mais du moment que ça se passait bien et que je pouvais aller sur le terrain, ma place m’allait.»*
    Assez vite, la situation se dégrade. Dans la section, on minore en répétant «c’est comme ça, c’est Perrine». Florian souffre d’ulcères, voit son corps se couvrir de plaques et enchaîne les épisodes dépressifs. *«Il m’arrivait de ne pas me souvenir de ce que j’avais fait, ni de qui j’avais vu dans la matinée, c’était effrayant.»*

    Ces amnésies traumatiques le poussent à consulter. L’arrêt maladie lui est délivré instantanément. Un an après les faits, le trentenaire commence tout juste à se remettre des troubles somatiques occasionnés par des mois de harcèlement moral, qui, selon lui, lui ont aussi coûté son couple : *«Ma compagne n’en pouvait plus de m’entendre parler de tout ça du matin au soir, ça n’était plus gérable.»*

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