L’enquête judiciaire menée après la mort début juillet du jeune homme témoigne de l’opacité de l’intervention de cette unité, envoyée par Darmanin lors des émeutes et inédite en métropole pour du maintien de l’ordre. Et met au jour le recours par les agents d’armes dont l’usage n’est pas prévu pour disperser les émeutiers.
«On vient d’avoir un appel de la Timone, un médecin en réa nous annonce avoir reçu deux victimes de Flash-Ball.» Sur les ondes radio de la police marseillaise, dans la nuit du 1er au 2 juillet, la nouvelle circule un peu avant 3 heures du matin. Marseille connaît alors sa troisième nuit de révoltes après la mort de Nahel M. Ce docteur du principal hôpital de la ville appelle la police pour solliciter l’ouverture d’une enquête judiciaire alors qu’il vient de prendre en charge deux cas graves, tous deux touchés par les tirs de lanceurs de balles de défense (LBD) de policiers. Le premier est Hedi R., dont le «pronostic vital est très engagé», informe le médecin, et qui s’en sortira avec de graves séquelles. Le second est Mohamed Bendriss, un Algérien de 27 ans qui vient de mourir d’un arrêt cardiaque. Le médecin relève sur son thorax une marque en forme de «cocarde», typique des traces d’impact laissées par les munitions de LBD, comme l’avait raconté Libération. L’autopsie, réalisée dans la foulée, confirme que Mohamed Bendriss était en bonne santé et a été tué par un violent choc au niveau du coeur, qui a provoqué un «commotio cordis», à l’origine d’un trouble du rythme cardiaque mortel.
Mais qui, parmi les 542 agents mobilisés à Marseille dans la nuit 1er au 2 juillet, selon un décompte transmis à la justice par les autorités policières locales, est à l’origine du tir qui a tué Mohamed Bendriss alors qu’il circulait sur son scooter dans le centre-ville ? Quand le jeune homme est secouru, aucun élément ne permet de savoir quelle unité est concernée, à quelle heure et où ont eu lieu les faits. Pour remonter le fil jusqu’à l’instant crucial, la juge d’instruction a sollicité une multitude d’actes d’enquêtes à l’Inspection générale de la police nationale (IGPN). Au bout de quelques jours, les enquêteurs sont notamment parvenus à retrouver une vidéo déterminante : une séquence captée par une riveraine depuis la fenêtre de son appartement.
**Opacité autour des actions du Raid**
On y voit une colonne du Raid, composée d’un blindé qui ouvre la marche et de six véhicules qui le suivent. Cette unité, habituellement utilisée pour faire face à des criminels armés, est l’une des plus sensibles de l’appareil sécuritaire français. Son déploiement dans une opération de maintien de l’ordre est inédit en métropole et a été décidé par le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin en personne. Le 10 août, trois «opérateurs» de l’antenne marseillaise – selon le jargon interne – ont été mis en examen pour «violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner», et ce avec arme. L’enquête judiciaire menée sur la mort du jeune homme, consultée par Libération et Mediapart, révèle que c’est certainement le tir de l’agent situé sur la tourelle du véhicule blindé, armé d’un fusil à six coups chargé avec des munitions de LBD, qui a tué le jeune homme.
Les investigations de l’IGPN soulignent également l’opacité qui entoure les actions du Raid, qui ne se plie à aucune des règles prévues pour assurer la traçabilité de l’emploi de la force, critère pourtant essentiel d’une police en démocratie. Des agents du Raid sont également mis en cause pour avoir très gravement blessé à la tête un homme de 25 ans à Mont-Saint-Martin (Meurthe-et-Moselle). De même, le cousin de Mohamed Bendriss, éborgné dans la nuit du 30 juin au 1er juillet, dit avoir été atteint par un tir de policiers dont la description correspond à la colonne du Raid. Dans ces deux affaires, une enquête judiciaire a été ouverte. «On voit […] le respect qu’ils inspirent quand ils arrivent sur un territoire», retient pour sa part Gérald Darmanin dans une audition parlementaire mi-juillet.
Le premier indice déterminant est trouvé par les enquêteurs sur le scooter de Mohamed Bendriss : un sachet jaune contenant des billes de plomb est coincé dans le phare avant. Cette munition est un «bean bag», un projectile dit à létalité réduite, tiré avec un fusil à pompe de calibre 12. Contactées, les autorités policières locales affirment qu’aucun service de sécurité publique n’utilise de telles cartouches. Les regards se tournent alors vers le Raid. Les enquêteurs contactent le 6 juillet la commissaire divisionnaire Marie-Elodie P., cheffe des unités du Raid dans le sud de la France. L’IGPN demande «tous les comptes rendus écrits […] : rapports administratifs, comptes rendus d’intervention, procès-verbaux, fiche d’emploi d’arme, bulletins techniques d’intervention…»
**«Ils se sont mis à tirer à droite à gauche»**
Comme seule réponse à ces réquisitions, Marie-Elodie P. rédige un rapport dans lequel elle reprend le déroulé de la soirée, confirme que le Raid a utilisé des bean bags, et joint une note, non datée et non signée, sur la doctrine d’utilisation de ces munitions. Dans la nuit du 1er au 2 juillet, la commissaire divisionnaire était elle-même présente dans la salle de commandement des autorités en compagnie de la préfète Frédérique Camilleri, du directeur territorial de la police et du chef des services de renseignement locaux, et dirigeait les opérations de son unité. La soirée des 24 agents – dont deux médecins – qui composent la colonne du Raid débute près de la Canebière, en plein centre de Marseille, affirme Marie-Elodie P., devant une armurerie qui avait été cambriolée la veille. Puis, le Raid est envoyé face à des émeutiers plus au nord avant de revenir dans le centre. A 1 heure, rue de Rome, un «individu en scooter forçait le passage de la colonne Raid et parvenait à s’enfuir malgré l’usage de MFI [moyens de force intermédiaire, ndlr]», consigne-t-elle en réponse à l’IGPN. Sans plus de précision.
En tentant de retracer les actions du Raid, les enquêteurs découvrent que ces policiers utilisent un canal radio interne sans enregistrement, que les véhicules ne sont pas géolocalisés, que les agents ne sont pas porteurs de caméras et qu’aucun registre ne permet de savoir précisément de quelles armes ils étaient équipés. De même, aucune trace écrite ne semble rendre compte de leurs interventions face aux émeutiers, comme cela devrait pourtant être le cas pour permettre une traçabilité des armes utilisées et des raisons d’emploi de la force. Dans un procès-verbal, l’IGPN fait la liste des informations demandées mais toujours pas transmises malgré plusieurs relances : «L’identité des 18 opérateurs et personnels», «la répartition des équipements et armements par opérateur», «le rôle de chaque opérateur dans chaque équipage», «la répartition des tirs de chaque opérateur et leur décompte horodaté et géolocalisé»…
Dans ces premiers échanges, Marie-Elodie P. se garde aussi d’informer les enquêteurs que le Raid dispose d’une captation vidéo de toute la soirée, enregistrée par la caméra du véhicule blindé situé à l’avant de la colonne. Cette séquence, qui sera récupérée plus tard, permet pourtant d’observer Mohamed Bendriss sur son scooter arriver près du convoi et recevoir un premier tir de LBD, qui semble l’atteindre au niveau du thorax. Dans leurs auditions, les agents indiqueront que la vidéo avait été visionnée début juillet lors d’une réunion de crise par l’ensemble du groupe au moment des réquisitions adressées par les enquêteurs.
En parallèle de ces échanges laborieux avec la hiérarchie du Raid, les enquêteurs concentrent leurs recherches sur une zone plus précise, dans les rues commerçantes du centre de Marseille, après avoir épluché la géolocalisation du téléphone portable de Mohamed Bendriss dans les minutes précédant sa mort. Le 7 juillet, ils interrogent les habitants de plusieurs immeubles et trouvent une famille qui habite un appartement de la rue de Rome et dit avoir vu, dans la nuit en question, un scooter visé par des tirs de la colonne du Raid. «Ils se sont mis à tirer à droite à gauche de part et d’autre du convoi, ils ont notamment tiré sur un scooter», se remémore la mère de famille, interrogée dans l’enquête. «Je n’ai pas compris pourquoi ils lui ont tiré dessus, complète sa fille dans son audition. […] Après les coups de feu, j’ai vu le jeune en scooter faire des écarts de droite à gauche, comme s’il allait tomber, mais il a continué à conduire.»
«II n’y avait pas de doctrine spécifique ni d’instruction écrite»
Les enquêteurs découvrent aussi que la famille a filmé cette scène avec un téléphone portable. Au cours de cette séquence de 26 secondes, enregistrée le 2 juillet à 00 h 58 depuis la fenêtre de l’appartement où vit cette famille, on voit Mohamed Bendriss croiser sur son scooter la route de la colonne du Raid. Dans la rue vide, le jeune homme roule sur le trottoir opposé, à plusieurs mètres des voitures du Raid. Six détonations sont audibles. Le premier opérateur à viser Mohamed Bendriss est un agent positionné au niveau de la tourelle du véhicule blindé. Un second, situé dans le van juste derrière, sort par la porte de gauche, et pointe également son arme dans la direction du scooter. Un troisième le vise depuis la fenêtre de son véhicule, où le bout de son canon dépasse.
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L’enquête judiciaire menée après la mort début juillet du jeune homme témoigne de l’opacité de l’intervention de cette unité, envoyée par Darmanin lors des émeutes et inédite en métropole pour du maintien de l’ordre. Et met au jour le recours par les agents d’armes dont l’usage n’est pas prévu pour disperser les émeutiers.
«On vient d’avoir un appel de la Timone, un médecin en réa nous annonce avoir reçu deux victimes de Flash-Ball.» Sur les ondes radio de la police marseillaise, dans la nuit du 1er au 2 juillet, la nouvelle circule un peu avant 3 heures du matin. Marseille connaît alors sa troisième nuit de révoltes après la mort de Nahel M. Ce docteur du principal hôpital de la ville appelle la police pour solliciter l’ouverture d’une enquête judiciaire alors qu’il vient de prendre en charge deux cas graves, tous deux touchés par les tirs de lanceurs de balles de défense (LBD) de policiers. Le premier est Hedi R., dont le «pronostic vital est très engagé», informe le médecin, et qui s’en sortira avec de graves séquelles. Le second est Mohamed Bendriss, un Algérien de 27 ans qui vient de mourir d’un arrêt cardiaque. Le médecin relève sur son thorax une marque en forme de «cocarde», typique des traces d’impact laissées par les munitions de LBD, comme l’avait raconté Libération. L’autopsie, réalisée dans la foulée, confirme que Mohamed Bendriss était en bonne santé et a été tué par un violent choc au niveau du coeur, qui a provoqué un «commotio cordis», à l’origine d’un trouble du rythme cardiaque mortel.
Mais qui, parmi les 542 agents mobilisés à Marseille dans la nuit 1er au 2 juillet, selon un décompte transmis à la justice par les autorités policières locales, est à l’origine du tir qui a tué Mohamed Bendriss alors qu’il circulait sur son scooter dans le centre-ville ? Quand le jeune homme est secouru, aucun élément ne permet de savoir quelle unité est concernée, à quelle heure et où ont eu lieu les faits. Pour remonter le fil jusqu’à l’instant crucial, la juge d’instruction a sollicité une multitude d’actes d’enquêtes à l’Inspection générale de la police nationale (IGPN). Au bout de quelques jours, les enquêteurs sont notamment parvenus à retrouver une vidéo déterminante : une séquence captée par une riveraine depuis la fenêtre de son appartement.
**Opacité autour des actions du Raid**
On y voit une colonne du Raid, composée d’un blindé qui ouvre la marche et de six véhicules qui le suivent. Cette unité, habituellement utilisée pour faire face à des criminels armés, est l’une des plus sensibles de l’appareil sécuritaire français. Son déploiement dans une opération de maintien de l’ordre est inédit en métropole et a été décidé par le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin en personne. Le 10 août, trois «opérateurs» de l’antenne marseillaise – selon le jargon interne – ont été mis en examen pour «violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner», et ce avec arme. L’enquête judiciaire menée sur la mort du jeune homme, consultée par Libération et Mediapart, révèle que c’est certainement le tir de l’agent situé sur la tourelle du véhicule blindé, armé d’un fusil à six coups chargé avec des munitions de LBD, qui a tué le jeune homme.
Les investigations de l’IGPN soulignent également l’opacité qui entoure les actions du Raid, qui ne se plie à aucune des règles prévues pour assurer la traçabilité de l’emploi de la force, critère pourtant essentiel d’une police en démocratie. Des agents du Raid sont également mis en cause pour avoir très gravement blessé à la tête un homme de 25 ans à Mont-Saint-Martin (Meurthe-et-Moselle). De même, le cousin de Mohamed Bendriss, éborgné dans la nuit du 30 juin au 1er juillet, dit avoir été atteint par un tir de policiers dont la description correspond à la colonne du Raid. Dans ces deux affaires, une enquête judiciaire a été ouverte. «On voit […] le respect qu’ils inspirent quand ils arrivent sur un territoire», retient pour sa part Gérald Darmanin dans une audition parlementaire mi-juillet.
Le premier indice déterminant est trouvé par les enquêteurs sur le scooter de Mohamed Bendriss : un sachet jaune contenant des billes de plomb est coincé dans le phare avant. Cette munition est un «bean bag», un projectile dit à létalité réduite, tiré avec un fusil à pompe de calibre 12. Contactées, les autorités policières locales affirment qu’aucun service de sécurité publique n’utilise de telles cartouches. Les regards se tournent alors vers le Raid. Les enquêteurs contactent le 6 juillet la commissaire divisionnaire Marie-Elodie P., cheffe des unités du Raid dans le sud de la France. L’IGPN demande «tous les comptes rendus écrits […] : rapports administratifs, comptes rendus d’intervention, procès-verbaux, fiche d’emploi d’arme, bulletins techniques d’intervention…»
**«Ils se sont mis à tirer à droite à gauche»**
Comme seule réponse à ces réquisitions, Marie-Elodie P. rédige un rapport dans lequel elle reprend le déroulé de la soirée, confirme que le Raid a utilisé des bean bags, et joint une note, non datée et non signée, sur la doctrine d’utilisation de ces munitions. Dans la nuit du 1er au 2 juillet, la commissaire divisionnaire était elle-même présente dans la salle de commandement des autorités en compagnie de la préfète Frédérique Camilleri, du directeur territorial de la police et du chef des services de renseignement locaux, et dirigeait les opérations de son unité. La soirée des 24 agents – dont deux médecins – qui composent la colonne du Raid débute près de la Canebière, en plein centre de Marseille, affirme Marie-Elodie P., devant une armurerie qui avait été cambriolée la veille. Puis, le Raid est envoyé face à des émeutiers plus au nord avant de revenir dans le centre. A 1 heure, rue de Rome, un «individu en scooter forçait le passage de la colonne Raid et parvenait à s’enfuir malgré l’usage de MFI [moyens de force intermédiaire, ndlr]», consigne-t-elle en réponse à l’IGPN. Sans plus de précision.
En tentant de retracer les actions du Raid, les enquêteurs découvrent que ces policiers utilisent un canal radio interne sans enregistrement, que les véhicules ne sont pas géolocalisés, que les agents ne sont pas porteurs de caméras et qu’aucun registre ne permet de savoir précisément de quelles armes ils étaient équipés. De même, aucune trace écrite ne semble rendre compte de leurs interventions face aux émeutiers, comme cela devrait pourtant être le cas pour permettre une traçabilité des armes utilisées et des raisons d’emploi de la force. Dans un procès-verbal, l’IGPN fait la liste des informations demandées mais toujours pas transmises malgré plusieurs relances : «L’identité des 18 opérateurs et personnels», «la répartition des équipements et armements par opérateur», «le rôle de chaque opérateur dans chaque équipage», «la répartition des tirs de chaque opérateur et leur décompte horodaté et géolocalisé»…
Dans ces premiers échanges, Marie-Elodie P. se garde aussi d’informer les enquêteurs que le Raid dispose d’une captation vidéo de toute la soirée, enregistrée par la caméra du véhicule blindé situé à l’avant de la colonne. Cette séquence, qui sera récupérée plus tard, permet pourtant d’observer Mohamed Bendriss sur son scooter arriver près du convoi et recevoir un premier tir de LBD, qui semble l’atteindre au niveau du thorax. Dans leurs auditions, les agents indiqueront que la vidéo avait été visionnée début juillet lors d’une réunion de crise par l’ensemble du groupe au moment des réquisitions adressées par les enquêteurs.
En parallèle de ces échanges laborieux avec la hiérarchie du Raid, les enquêteurs concentrent leurs recherches sur une zone plus précise, dans les rues commerçantes du centre de Marseille, après avoir épluché la géolocalisation du téléphone portable de Mohamed Bendriss dans les minutes précédant sa mort. Le 7 juillet, ils interrogent les habitants de plusieurs immeubles et trouvent une famille qui habite un appartement de la rue de Rome et dit avoir vu, dans la nuit en question, un scooter visé par des tirs de la colonne du Raid. «Ils se sont mis à tirer à droite à gauche de part et d’autre du convoi, ils ont notamment tiré sur un scooter», se remémore la mère de famille, interrogée dans l’enquête. «Je n’ai pas compris pourquoi ils lui ont tiré dessus, complète sa fille dans son audition. […] Après les coups de feu, j’ai vu le jeune en scooter faire des écarts de droite à gauche, comme s’il allait tomber, mais il a continué à conduire.»
«II n’y avait pas de doctrine spécifique ni d’instruction écrite»
Les enquêteurs découvrent aussi que la famille a filmé cette scène avec un téléphone portable. Au cours de cette séquence de 26 secondes, enregistrée le 2 juillet à 00 h 58 depuis la fenêtre de l’appartement où vit cette famille, on voit Mohamed Bendriss croiser sur son scooter la route de la colonne du Raid. Dans la rue vide, le jeune homme roule sur le trottoir opposé, à plusieurs mètres des voitures du Raid. Six détonations sont audibles. Le premier opérateur à viser Mohamed Bendriss est un agent positionné au niveau de la tourelle du véhicule blindé. Un second, situé dans le van juste derrière, sort par la porte de gauche, et pointe également son arme dans la direction du scooter. Un troisième le vise depuis la fenêtre de son véhicule, où le bout de son canon dépasse.