**Ces petits sacs de Kevlar contenant des billes de plomb ont été abondamment tirés lors des émeutes par l’«unité d’élite» de la police nationale. D’après des documents techniques inédits, ces projectiles sont plus rapides, et donc plus puissants, que ceux tirés par les LBD.**
Le voile se lève doucement sur les «bean bags». Littéralement des «sachets de haricots», il s’agit en fait de petits sacs de kevlar remplis de plombs, tirés par le Raid lors des émeutes du début de l’été. Des documents internes à la police nationale et consultés par Libération confirment la dangerosité de ces projectiles, encore plus puissants que ceux tirés par les lanceurs de balles de défense (LBD).
Entre le 29 juin et le 2 juillet, des tirs d’armes utilisant cette munition ont été filmés, ou des douilles retrouvées, à Lille, Marseille, Toulouse, Rennes, Lyon, et Bordeaux, d’après des images publiées en ligne. Des constats concomitants au déploiement dans ces villes du Raid, une unité de police («recherche, assistance, intervention, dissuasion») censée être employée face aux criminels armés, forcenés, terroristes, et autres preneurs d’otages. C’est un tir de bean bag par un fonctionnaire de cette «force d’élite» qui a, le 30 juin à Mont-Saint-Martin (Meurthe-et-Moselle), plongé Aimène Bahouh dans un coma dont il est sorti au début du mois d’août. Le bean bag est tiré avec des armes de calibre 12.
De sources concordantes, le Raid est équipé de fusil semi-automatique de marque Molot, et de fusils à pompe fabriqués par Beretta, Remington, ou Benelli. Mais d’après la police nationale, les bean bags sont «principalement» tirés avec le fusil à pompe KSG, du constructeur Kel-Tec. Libération a pu consulter la fiche technique de cette arme, qui renseigne notamment sur la vitesse – et donc la dangerosité – de ces munitions.
**Une trajectoire parabolique**
Il existe deux types de cartouches de bean bag. Les «standards», de couleur verte, sont censés être utilisées entre 10 et 50 mètres. Les «longues distances» (dites «LR» pour «long range»), de couleur orange, sont censées être utilisées entre 30 et 80 mètres. Des douilles des deux couleurs ont été retrouvées dans les rues après le déploiement du Raid au début de l’été, d’après des photos publiées en ligne. Plusieurs portent l’inscription «MFI», probablement pour «munition de force intermédiaire».
A l’instar des tirs de LBD, les bean bags ne suivent pas, une fois tirés, une ligne droite, mais une trajectoire parabolique. D’après la fiche technique du KSG, pour que le point visé soit touché, il faut que la cible se situe à 10 mètres dans le cas des munitions standards, et à 30 mètres pour les munitions longue distance.
A titre de comparaison, 10 mètres après être sorties d’un canon de LBD, les munitions de défense unique (MDU) utilisées par la police se déplacent à 75 mètres par seconde, d’après des documents administratifs consultés par Libération. Les bean bags sont plus rapides (et donc plus puissants) que les balles de défense, puisque à cette même distance, les munitions standards se déplacent à 82 mètres par seconde et les «long range» à 123 mètres par seconde. A 30 mètres, soit la distance optimale à laquelle le point visé est censé être touché, ces dernières voyagent toujours à 101 mètres par seconde ; toujours bien plus vite que des projectiles de LBD.
**Une utilisation pour «un spectre de missions très large»**
Dans le cadre de l’enquête sur la mort de Mohamed Bendris, tué par un tir de balle de défense du Raid et dont le scooter a été touché au même moment par un bean bag, dans la nuit du 1er au 2 juillet à Marseille, cette unité a envoyé à l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) une note d’une page, sans date ni signature, intitulée «Conditions d’engagement de la munition “bean bag”». Difficile de déterminer la valeur de ce document. D’autant que son contenu est quasi identique à la réponse que nous a adressée, jeudi 24 août, le service de communication de la police nationale (Sicop), après une première salve de questions restées sans réponse au début de l’été.
Cette note blanche nous apprend que le bean bag a remplacé la munition «Gomm Cogne», dont «le caoutchouc durcissant en vieillissant» augmentait le «pouvoir de perforation». Le bean bag se compose «d’un petit sac de kevlar contenant plusieurs petits plombs permettant au sac lors de l’impact de se déformer et ainsi de supprimer l’effet de perforation». Ces écrits contredisent ceux envoyés par la préfecture de Gironde à plusieurs médias l’interrogeant sur une intervention filmée du Raid, le 29 juin à Bordeaux. Les autorités girondines assuraient alors qu’il s’agissait de «billes en plastique».
Dans la note blanche, le Raid vante une munition qui «peut-être utilisée sur un spectre de missions très large», que ce soit «sur des interventions de nature antiterroriste» ou lors de «violences urbaines en outre-mer» – où les pratiques sécuritaires sont souvent plus fermes qu’en métropole. Des images de l’opération Wuambushu, antérieures aux émeutes du début de l’été, montrent d’ailleurs des policiers du Raid équipés de fusils à pompe KSG.
**«Le rétablissement de l’ordre», une invention policière**
Ces informations ne figurent pas dans la réponse envoyée par le Sicop à Libération. En revanche, celui-ci nous écrit que «ce type de munition peut être utilisé car le Raid n’est pas utilisé dans du maintien de l’ordre mais du rétablissement d’ordre, ce qui était le cas pendant les émeutes qui sont des situations insurrectionnelles». Cette gradation entre «maintien de l’ordre» et «rétablissement de l’ordre» (ou «violences urbaines») est une invention policière s’affranchissant des textes de loi. En réalité, seul le «maintien de l’ordre» existe dans le code de la sécurité intérieure (CSI).
Or, celui-ci dispose que pour disperser un attroupement, policiers et gendarmes peuvent seulement utiliser, comme armes à feu, des grenades et leurs lanceurs ; ainsi que le LBD «si des violences ou voies de fait sont exercées contre eux ou s’ils ne peuvent défendre autrement le terrain qu’ils occupent». La section «attroupement» du CSI ne mentionne aucune autre arme, et donc pas le bean bag. La police nationale écrit pourtant que «comme toute utilisation de moyen de force intermédiaire, les conditions d’emploi de la munition bean bag sont strictement encadrées» : «Il est strictement interdit de viser les zones vitales, principalement la tête et les parties génitales.» Les tirs ayant touché, le 30 juin, un vidéaste à l’entrejambe, et Aimène Bahouh à la tête (respectivement à Marseille et à Mont-Saint-Martin) contreviendraient donc à cette doctrine.
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**Ces petits sacs de Kevlar contenant des billes de plomb ont été abondamment tirés lors des émeutes par l’«unité d’élite» de la police nationale. D’après des documents techniques inédits, ces projectiles sont plus rapides, et donc plus puissants, que ceux tirés par les LBD.**
Le voile se lève doucement sur les «bean bags». Littéralement des «sachets de haricots», il s’agit en fait de petits sacs de kevlar remplis de plombs, tirés par le Raid lors des émeutes du début de l’été. Des documents internes à la police nationale et consultés par Libération confirment la dangerosité de ces projectiles, encore plus puissants que ceux tirés par les lanceurs de balles de défense (LBD).
Entre le 29 juin et le 2 juillet, des tirs d’armes utilisant cette munition ont été filmés, ou des douilles retrouvées, à Lille, Marseille, Toulouse, Rennes, Lyon, et Bordeaux, d’après des images publiées en ligne. Des constats concomitants au déploiement dans ces villes du Raid, une unité de police («recherche, assistance, intervention, dissuasion») censée être employée face aux criminels armés, forcenés, terroristes, et autres preneurs d’otages. C’est un tir de bean bag par un fonctionnaire de cette «force d’élite» qui a, le 30 juin à Mont-Saint-Martin (Meurthe-et-Moselle), plongé Aimène Bahouh dans un coma dont il est sorti au début du mois d’août. Le bean bag est tiré avec des armes de calibre 12.
De sources concordantes, le Raid est équipé de fusil semi-automatique de marque Molot, et de fusils à pompe fabriqués par Beretta, Remington, ou Benelli. Mais d’après la police nationale, les bean bags sont «principalement» tirés avec le fusil à pompe KSG, du constructeur Kel-Tec. Libération a pu consulter la fiche technique de cette arme, qui renseigne notamment sur la vitesse – et donc la dangerosité – de ces munitions.
**Une trajectoire parabolique**
Il existe deux types de cartouches de bean bag. Les «standards», de couleur verte, sont censés être utilisées entre 10 et 50 mètres. Les «longues distances» (dites «LR» pour «long range»), de couleur orange, sont censées être utilisées entre 30 et 80 mètres. Des douilles des deux couleurs ont été retrouvées dans les rues après le déploiement du Raid au début de l’été, d’après des photos publiées en ligne. Plusieurs portent l’inscription «MFI», probablement pour «munition de force intermédiaire».
A l’instar des tirs de LBD, les bean bags ne suivent pas, une fois tirés, une ligne droite, mais une trajectoire parabolique. D’après la fiche technique du KSG, pour que le point visé soit touché, il faut que la cible se situe à 10 mètres dans le cas des munitions standards, et à 30 mètres pour les munitions longue distance.
A titre de comparaison, 10 mètres après être sorties d’un canon de LBD, les munitions de défense unique (MDU) utilisées par la police se déplacent à 75 mètres par seconde, d’après des documents administratifs consultés par Libération. Les bean bags sont plus rapides (et donc plus puissants) que les balles de défense, puisque à cette même distance, les munitions standards se déplacent à 82 mètres par seconde et les «long range» à 123 mètres par seconde. A 30 mètres, soit la distance optimale à laquelle le point visé est censé être touché, ces dernières voyagent toujours à 101 mètres par seconde ; toujours bien plus vite que des projectiles de LBD.
**Une utilisation pour «un spectre de missions très large»**
Dans le cadre de l’enquête sur la mort de Mohamed Bendris, tué par un tir de balle de défense du Raid et dont le scooter a été touché au même moment par un bean bag, dans la nuit du 1er au 2 juillet à Marseille, cette unité a envoyé à l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) une note d’une page, sans date ni signature, intitulée «Conditions d’engagement de la munition “bean bag”». Difficile de déterminer la valeur de ce document. D’autant que son contenu est quasi identique à la réponse que nous a adressée, jeudi 24 août, le service de communication de la police nationale (Sicop), après une première salve de questions restées sans réponse au début de l’été.
Cette note blanche nous apprend que le bean bag a remplacé la munition «Gomm Cogne», dont «le caoutchouc durcissant en vieillissant» augmentait le «pouvoir de perforation». Le bean bag se compose «d’un petit sac de kevlar contenant plusieurs petits plombs permettant au sac lors de l’impact de se déformer et ainsi de supprimer l’effet de perforation». Ces écrits contredisent ceux envoyés par la préfecture de Gironde à plusieurs médias l’interrogeant sur une intervention filmée du Raid, le 29 juin à Bordeaux. Les autorités girondines assuraient alors qu’il s’agissait de «billes en plastique».
Dans la note blanche, le Raid vante une munition qui «peut-être utilisée sur un spectre de missions très large», que ce soit «sur des interventions de nature antiterroriste» ou lors de «violences urbaines en outre-mer» – où les pratiques sécuritaires sont souvent plus fermes qu’en métropole. Des images de l’opération Wuambushu, antérieures aux émeutes du début de l’été, montrent d’ailleurs des policiers du Raid équipés de fusils à pompe KSG.
**«Le rétablissement de l’ordre», une invention policière**
Ces informations ne figurent pas dans la réponse envoyée par le Sicop à Libération. En revanche, celui-ci nous écrit que «ce type de munition peut être utilisé car le Raid n’est pas utilisé dans du maintien de l’ordre mais du rétablissement d’ordre, ce qui était le cas pendant les émeutes qui sont des situations insurrectionnelles». Cette gradation entre «maintien de l’ordre» et «rétablissement de l’ordre» (ou «violences urbaines») est une invention policière s’affranchissant des textes de loi. En réalité, seul le «maintien de l’ordre» existe dans le code de la sécurité intérieure (CSI).
Or, celui-ci dispose que pour disperser un attroupement, policiers et gendarmes peuvent seulement utiliser, comme armes à feu, des grenades et leurs lanceurs ; ainsi que le LBD «si des violences ou voies de fait sont exercées contre eux ou s’ils ne peuvent défendre autrement le terrain qu’ils occupent». La section «attroupement» du CSI ne mentionne aucune autre arme, et donc pas le bean bag. La police nationale écrit pourtant que «comme toute utilisation de moyen de force intermédiaire, les conditions d’emploi de la munition bean bag sont strictement encadrées» : «Il est strictement interdit de viser les zones vitales, principalement la tête et les parties génitales.» Les tirs ayant touché, le 30 juin, un vidéaste à l’entrejambe, et Aimène Bahouh à la tête (respectivement à Marseille et à Mont-Saint-Martin) contreviendraient donc à cette doctrine.