**La rentrée très politique du ministre de l’intérieur a éveillé la curiosité d’une majorité en mal de candidat pour 2027. Ayant perdu toute boussole idéologique, un certain nombre de députés, y compris au sein de ceux issus du PS, estiment que l’ancien sarkozyste peut incarner la « fibre sociale » qui manque à la Macronie.**
Sommée par le président de la République de s’inviter à Tourcoing (Nord), le 28 août, la première ministre aura réussi sa mission : éclipser, pour quelques heures au moins, la rentrée médiatique de Gérald Darmanin. Après quelques écarts estivaux qui ont agacé l’Élysée, le ministre de l’intérieur a fini par rentrer dans le rang, livrant dimanche un discours loin de l’interview martiale qu’il accordait, quelques jours plus tôt, à La Voix du Nord, et déprogrammant son passage prévu le lendemain sur BFMTV.
Un signe d’apaisement bien accueilli de part et d’autre des sensibilités macronistes où l’on redoute une rentrée parlementaire mouvementée entre le chapelet de 49-3 à venir sur les textes budgétaires et un projet de loi sur l’immigration potentiellement explosif. Mais aussi par l’entourage de Gérald Darmanin lui-même : *« Il avait un peu trop tendu l’élastique, ça lui évite d’avoir à affronter les procès en sécession »*, convenait, lundi, un proche du ministre, pour justifier ce repli stratégique.
La cheffe du gouvernement a eu beau avoir remporté une manche, au sein des troupes de Renaissance, où le terme de « darmanisme » a fait son apparition, personne ne se fait d’illusion : l’initiative de l’ancien sarkozyste n’est que le début de l’histoire. Celle d’un ministre ambitieux qui, encore marri de s’être vu barrer la route vers Matignon en juillet dernier, compte bien prendre sa revanche en 2027. Et entend, d’ici là, monter en puissance dans la majorité.
De ce point de vue, la démonstration de force du raout de Tourcoing a fait l’effet d’un coup de semonce. Sur les quelque 350 élus, nationaux ou locaux, rassemblés dans le Nord dimanche, on comptait une soixantaine de parlementaires de Renaissance, figures en vue comme illustres inconnus, issus de toutes les sensibilités que compte la majorité.
Une assistance composée de soutiens assumés, de simples curieux et d’observateurs méfiants, dans laquelle se trouvaient aussi douze députés du MoDem – soit la moitié de l’écurie parlementaire de François Bayrou –, neuf députés d’Horizons – les proches d’Édouard Philippe –, ainsi que quelques élus Les Républicains (LR), et même plusieurs ministres.
#Le ministre « le plus sympa du gouvernement »
Au sein d’un camp où les charmes du président de la République opèrent de moins en moins, le profil hétérogène des présents dans le fief de Gérald Darmanin est loin d’être passé inaperçu.
*« Ce qui a plu, c’est qu’il a ouvert un moment convivial et un espace de débats »*, affirme la députée Maud Bregeon, membre du premier cercle du ministre de l’intérieur. L’un de ses collègues livre une analyse plus triviale : *« Puisque Macron ne peut pas se représenter, le marais de députés, où plus personne n’a de boussole idéologique, se cherche un leader. Et comme la politique a horreur du vide, pour l’instant, l’hypothèse Darmanin leur faire miroiter une chance de survie. »*
Mais cet engouement s’expliquerait aussi par la personnalité du ministre, décrit par plusieurs élus comme « attachant » voire comme « le plus sympa du gouvernement ». Le genre à balancer son numéro personnel même à ceux « qui ne pèsent rien », dixit un député. Et à se montrer toujours aux petits soins avec les parlementaires de la majorité comme de l’opposition, faisant jouer ses réseaux dans la préfectorale pour débloquer un titre de séjour, envoyer du renfort policier sur une circonscription ou promettre un nouveau commissariat…
*« Contrairement aux autres, il sait traiter les élus : il répond toujours au téléphone dans les 48 heures »*, témoigne un député venu partager quelques saucisses-frites avec lui dimanche dernier.
>**Chez les défenseurs du « en même temps » macroniste, ils sont en effet bien peu nombreux à songer lui tenir rigueur de ses sorties très droitières sur l’immigration ou sur une Marine Le Pen qualifiée de « trop molle ».**
C’est aussi depuis la Place Beauvau, où il a orchestré les expulsions massives à Mayotte, que Gérald Darmanin a su s’affilier quelques membres du petit groupe d’opposition Liot (Libertés, indépendants, outre-mer et territoires) où siègent bon nombre d’Ultra-marins, notamment la députée Estelle Youssouffa, qui a pris la parole dimanche pour comparer les « gamins » délinquants à une « tumeur cancéreuse ».
*« Gérald Darmanin a de l’habileté politique et un très bon sens du contact »*, résume le député Marc Ferracci, qui ne trouve « rien à lui reprocher » ces derniers temps, mis à part son insistance excessive sur la possibilité de l’arrivée au pouvoir du Rassemblement national (RN).
Chez les défenseurs du « en même temps » macroniste, ils sont en effet bien peu nombreux à songer lui tenir rigueur de ses sorties très droitières sur l’immigration ou sur une Marine Le Pen qualifiée de « trop molle ». Pas grand monde, non plus, pour dénoncer sa gestion du maintien de l’ordre au moment des émeutes (au moins un mort, en plus de Nahel tué par un policier) ou des manifestations écologistes à Saint-Soline (200 personnes blessées, deux manifestants dans le coma), tout comme ses propos sur l’« écoterrorisme ».
Quant à ses récentes positions en faveur d’une justice d’exception pour les policiers, beaucoup lui pardonnent volontiers un excès de pragmatisme destiné à calmer une profession au bord de la crise de nerf après la flambée de violence dans les quartiers au début de l’été.
*« C’était une forme de sorte de gestion des ressources humaines, mais il était bien conscient que changer la loi n’était pas possible »*, croit savoir le député Florent Boudié qui, en tant que « point de contact » du groupe parlementaire avec la Place Beauvau, connaît bien son ministre.
Par ailleurs, « il ne faut pas oublier qu’il s’est opposé à l’interdiction du voile dans l’espace public au moment de la loi “séparatisme” et que c’est sur son impulsion que va être créé un collège de déontologie dans la police », ajoute ce socialiste devenu « marcheur » en 2017.
#L’ode aux « classes laborieuses » du chouchou de Bernard Arnault
Un ancien opposant de 2007, puis de 2012 à Nicolas Sarkozy, qui ne semble en tout cas pas voir le problème à soutenir aujourd’hui celui qui a fait ses armes politiques auprès de l’ancien président de la République, plusieurs fois condamné par la justice, et pivot de l’extrême droitisation du débat public français.
Florent Boudié, venu à Tourcoing accompagné de son ex-camarade du Parti socialiste (PS), Ludovic Mendes, et de l’ancien écologiste Guillaume Vuilletet, et qui revendique l’héritage politique de Jacques Delors, en est ainsi persuadé : *« La ligne de Darmanin est plus complexe que le sarkozysme. Avez-vous jamais entendu Sarkozy mettre au cœur de son engagement la justice sociale comme Darmanin l’a fait dimanche en citant Jaurès ? »*, interroge-t-il, sans rappeler que sur la scène, on a aussi beaucoup entendu parler du laxisme de la justice, du « délitement de l’autorité », et Gérald Darmanin estimer que « la sécurité [est] la première des politiques sociales ».
**« En réalité, Darmanin est un “bébé Sarko” dans sa fonction [de ministre de l’intérieur – ndlr], mais un “bébé [Philippe] Séguin” dans sa personne », assure Richard Ramos, député du MoDem, qui le range dans une catégorie proche du « gaullisme social ».**
« Évidemment, ses fonctions [à Beauvau – ndlr] le contraignent à tenir une ligne hyper sécuritaire. Mais sur le reste, il peut devenir l’allié de cette partie de la majorité plus sensible aux questions sociales », veut aussi croire la députée Nadia Hai, qui prévient néanmoins qu’« à ce jour, tous ceux qui font des plans sur la comète pour 2027 se trompent » et que « l’important est d’abord la réussite du quinquennat ».
**Comme d’autres élus de la majorité, l’ancienne ministre de la ville voit néanmoins dans la ligne darmaniste en cours d’élaboration une forme de « en même temps » post-macronien : bien à droite sur les questions régaliennes, mais incarnant une « fibre sociale ».**
Un combo capable d’amalgamer, estiment les nouveaux soutiens de Gérald Darmanin, la droite LR et jusqu’à certains électeurs tentés par le RN, et une partie du centre-gauche…
*« Ce qui a plu, c’est qu’il a ouvert un moment convivial et un espace de débats », affirme la députée Maud Bregeon, membre du premier cercle du ministre de l’intérieur. L’un de ses collègues livre une analyse plus triviale : « Puisque Macron ne peut pas se représenter, le marais de députés, où plus personne n’a de boussole idéologique, se cherche un leader. Et comme la politique a horreur du vide, pour l’instant, l’hypothèse Darmanin leur faire miroiter une chance de survie. »*
Tout est là, ils veulent conserver leurs petits sièges de députés.
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**La rentrée très politique du ministre de l’intérieur a éveillé la curiosité d’une majorité en mal de candidat pour 2027. Ayant perdu toute boussole idéologique, un certain nombre de députés, y compris au sein de ceux issus du PS, estiment que l’ancien sarkozyste peut incarner la « fibre sociale » qui manque à la Macronie.**
Sommée par le président de la République de s’inviter à Tourcoing (Nord), le 28 août, la première ministre aura réussi sa mission : éclipser, pour quelques heures au moins, la rentrée médiatique de Gérald Darmanin. Après quelques écarts estivaux qui ont agacé l’Élysée, le ministre de l’intérieur a fini par rentrer dans le rang, livrant dimanche un discours loin de l’interview martiale qu’il accordait, quelques jours plus tôt, à La Voix du Nord, et déprogrammant son passage prévu le lendemain sur BFMTV.
Un signe d’apaisement bien accueilli de part et d’autre des sensibilités macronistes où l’on redoute une rentrée parlementaire mouvementée entre le chapelet de 49-3 à venir sur les textes budgétaires et un projet de loi sur l’immigration potentiellement explosif. Mais aussi par l’entourage de Gérald Darmanin lui-même : *« Il avait un peu trop tendu l’élastique, ça lui évite d’avoir à affronter les procès en sécession »*, convenait, lundi, un proche du ministre, pour justifier ce repli stratégique.
La cheffe du gouvernement a eu beau avoir remporté une manche, au sein des troupes de Renaissance, où le terme de « darmanisme » a fait son apparition, personne ne se fait d’illusion : l’initiative de l’ancien sarkozyste n’est que le début de l’histoire. Celle d’un ministre ambitieux qui, encore marri de s’être vu barrer la route vers Matignon en juillet dernier, compte bien prendre sa revanche en 2027. Et entend, d’ici là, monter en puissance dans la majorité.
De ce point de vue, la démonstration de force du raout de Tourcoing a fait l’effet d’un coup de semonce. Sur les quelque 350 élus, nationaux ou locaux, rassemblés dans le Nord dimanche, on comptait une soixantaine de parlementaires de Renaissance, figures en vue comme illustres inconnus, issus de toutes les sensibilités que compte la majorité.
Une assistance composée de soutiens assumés, de simples curieux et d’observateurs méfiants, dans laquelle se trouvaient aussi douze députés du MoDem – soit la moitié de l’écurie parlementaire de François Bayrou –, neuf députés d’Horizons – les proches d’Édouard Philippe –, ainsi que quelques élus Les Républicains (LR), et même plusieurs ministres.
#Le ministre « le plus sympa du gouvernement »
Au sein d’un camp où les charmes du président de la République opèrent de moins en moins, le profil hétérogène des présents dans le fief de Gérald Darmanin est loin d’être passé inaperçu.
*« Ce qui a plu, c’est qu’il a ouvert un moment convivial et un espace de débats »*, affirme la députée Maud Bregeon, membre du premier cercle du ministre de l’intérieur. L’un de ses collègues livre une analyse plus triviale : *« Puisque Macron ne peut pas se représenter, le marais de députés, où plus personne n’a de boussole idéologique, se cherche un leader. Et comme la politique a horreur du vide, pour l’instant, l’hypothèse Darmanin leur faire miroiter une chance de survie. »*
Mais cet engouement s’expliquerait aussi par la personnalité du ministre, décrit par plusieurs élus comme « attachant » voire comme « le plus sympa du gouvernement ». Le genre à balancer son numéro personnel même à ceux « qui ne pèsent rien », dixit un député. Et à se montrer toujours aux petits soins avec les parlementaires de la majorité comme de l’opposition, faisant jouer ses réseaux dans la préfectorale pour débloquer un titre de séjour, envoyer du renfort policier sur une circonscription ou promettre un nouveau commissariat…
*« Contrairement aux autres, il sait traiter les élus : il répond toujours au téléphone dans les 48 heures »*, témoigne un député venu partager quelques saucisses-frites avec lui dimanche dernier.
>**Chez les défenseurs du « en même temps » macroniste, ils sont en effet bien peu nombreux à songer lui tenir rigueur de ses sorties très droitières sur l’immigration ou sur une Marine Le Pen qualifiée de « trop molle ».**
C’est aussi depuis la Place Beauvau, où il a orchestré les expulsions massives à Mayotte, que Gérald Darmanin a su s’affilier quelques membres du petit groupe d’opposition Liot (Libertés, indépendants, outre-mer et territoires) où siègent bon nombre d’Ultra-marins, notamment la députée Estelle Youssouffa, qui a pris la parole dimanche pour comparer les « gamins » délinquants à une « tumeur cancéreuse ».
*« Gérald Darmanin a de l’habileté politique et un très bon sens du contact »*, résume le député Marc Ferracci, qui ne trouve « rien à lui reprocher » ces derniers temps, mis à part son insistance excessive sur la possibilité de l’arrivée au pouvoir du Rassemblement national (RN).
Chez les défenseurs du « en même temps » macroniste, ils sont en effet bien peu nombreux à songer lui tenir rigueur de ses sorties très droitières sur l’immigration ou sur une Marine Le Pen qualifiée de « trop molle ». Pas grand monde, non plus, pour dénoncer sa gestion du maintien de l’ordre au moment des émeutes (au moins un mort, en plus de Nahel tué par un policier) ou des manifestations écologistes à Saint-Soline (200 personnes blessées, deux manifestants dans le coma), tout comme ses propos sur l’« écoterrorisme ».
Quant à ses récentes positions en faveur d’une justice d’exception pour les policiers, beaucoup lui pardonnent volontiers un excès de pragmatisme destiné à calmer une profession au bord de la crise de nerf après la flambée de violence dans les quartiers au début de l’été.
*« C’était une forme de sorte de gestion des ressources humaines, mais il était bien conscient que changer la loi n’était pas possible »*, croit savoir le député Florent Boudié qui, en tant que « point de contact » du groupe parlementaire avec la Place Beauvau, connaît bien son ministre.
Par ailleurs, « il ne faut pas oublier qu’il s’est opposé à l’interdiction du voile dans l’espace public au moment de la loi “séparatisme” et que c’est sur son impulsion que va être créé un collège de déontologie dans la police », ajoute ce socialiste devenu « marcheur » en 2017.
#L’ode aux « classes laborieuses » du chouchou de Bernard Arnault
Un ancien opposant de 2007, puis de 2012 à Nicolas Sarkozy, qui ne semble en tout cas pas voir le problème à soutenir aujourd’hui celui qui a fait ses armes politiques auprès de l’ancien président de la République, plusieurs fois condamné par la justice, et pivot de l’extrême droitisation du débat public français.
Florent Boudié, venu à Tourcoing accompagné de son ex-camarade du Parti socialiste (PS), Ludovic Mendes, et de l’ancien écologiste Guillaume Vuilletet, et qui revendique l’héritage politique de Jacques Delors, en est ainsi persuadé : *« La ligne de Darmanin est plus complexe que le sarkozysme. Avez-vous jamais entendu Sarkozy mettre au cœur de son engagement la justice sociale comme Darmanin l’a fait dimanche en citant Jaurès ? »*, interroge-t-il, sans rappeler que sur la scène, on a aussi beaucoup entendu parler du laxisme de la justice, du « délitement de l’autorité », et Gérald Darmanin estimer que « la sécurité [est] la première des politiques sociales ».
**« En réalité, Darmanin est un “bébé Sarko” dans sa fonction [de ministre de l’intérieur – ndlr], mais un “bébé [Philippe] Séguin” dans sa personne », assure Richard Ramos, député du MoDem, qui le range dans une catégorie proche du « gaullisme social ».**
« Évidemment, ses fonctions [à Beauvau – ndlr] le contraignent à tenir une ligne hyper sécuritaire. Mais sur le reste, il peut devenir l’allié de cette partie de la majorité plus sensible aux questions sociales », veut aussi croire la députée Nadia Hai, qui prévient néanmoins qu’« à ce jour, tous ceux qui font des plans sur la comète pour 2027 se trompent » et que « l’important est d’abord la réussite du quinquennat ».
**Comme d’autres élus de la majorité, l’ancienne ministre de la ville voit néanmoins dans la ligne darmaniste en cours d’élaboration une forme de « en même temps » post-macronien : bien à droite sur les questions régaliennes, mais incarnant une « fibre sociale ».**
Un combo capable d’amalgamer, estiment les nouveaux soutiens de Gérald Darmanin, la droite LR et jusqu’à certains électeurs tentés par le RN, et une partie du centre-gauche…
*« Ce qui a plu, c’est qu’il a ouvert un moment convivial et un espace de débats », affirme la députée Maud Bregeon, membre du premier cercle du ministre de l’intérieur. L’un de ses collègues livre une analyse plus triviale : « Puisque Macron ne peut pas se représenter, le marais de députés, où plus personne n’a de boussole idéologique, se cherche un leader. Et comme la politique a horreur du vide, pour l’instant, l’hypothèse Darmanin leur faire miroiter une chance de survie. »*
Tout est là, ils veulent conserver leurs petits sièges de députés.
Ils sont de grands centristes, c’est pour ça….