**Alors que sept militants d’ultradroite comparaissent pour un projet de ratonnade à l’issue du match de football France-Maroc, Mediapart détaille la méthode, théorisée par le leader du groupe et appliquée en amont de ses actions, pour échapper aux policiers.**
« Avez-vous des déclarations spontanées à faire ?
— Non, aucune. »
***Il est 11 h 07, jeudi 15 décembre 2022, et Jason, policier de son état, manifeste sa volonté de ne pas aider les collègues qui l’interrogent dans le cadre de sa première audition de garde à vue.***
Ce fonctionnaire de police âgé de 26 ans a été interpellé la veille à la sortie d’un bar du XVIIe arrondissement, avec une quarantaine d’individus, des anciens membres de groupes d’ultradroite aujourd’hui dissous – les Zouaves Paris, Génération identitaire et le Bastion social –, dont une quinzaine sont fichés S. Ils étaient soupçonnés de vouloir se rendre sur les Champs-Élysées pour passer à tabac les supporters marocains après la défaite de l’équipe de ces derniers face à la France en demi-finale de la Coupe du monde de football. Le bar du XVIIe arrondissement était le point de ralliement avant la ratonnade programmée de ces militants fascinés par le nazisme.
« Que faisiez-vous initialement dans le bar ?, tente de relancer le gardien de la paix qui entend Jason.
— Je regardais le match.
— Avez-vous l’habitude de vous rendre dans cet établissement ?
— C’est la première fois.
— Connaissez-vous les personnes interpellées avec vous et actuellement en garde à vue ?
— Du tout. »
Jason était là par hasard et ne connaissait personne. Quant à ses idées politiques…
« Je n’ai pas à répondre, c’est personnel.
— Êtes-vous ou avez-vous été affilié, encarté ou membre occasionnel d’une quelconque formation politique ?
— C’est toujours personnel. »
L’absence d’arme sur lui lors de son interpellation et les réponses évasives de ce gardé à vue empêcheront de le poursuivre. Exactement comme les trois quarts des militants d’ultradroite interpellés cette nuit-là. Ils ne sont plus que sept à être jugés vendredi 8 septembre par le tribunal correctionnel de Paris pour « participation à un groupement en vue de la préparation de violences volontaires à personne et destruction et dégradation de biens » et, pour certains, pour « port d’armes prohibées ».
**Sept, et encore, Mes Cyrille Dutheil de La Rochère et Clément Diakonoff, les avocats du principal prévenu Marc de Cacqueray-Valménier, le présumé planificateur de la ratonnade qui n’aura pas eu lieu, contestent la légalité de la procédure et ont déposé des demandes en nullité.**
Contacté, Me Diakonoff n’a pas souhaité répondre aux questions de Mediapart.
##Des fichés S qui ont « peur » d’être agressés
Comment expliquer qu’ils soient aussi peu nombreux à être poursuivis ?
D’abord par la tactique choisie par les autorités. Libération, qui a révélé le détail de l’opération policière, évoquait en amont « un travail de renseignement ». Effectivement, les policiers attendaient les militants d’ultradroite à la sortie du bar alors qu’ils n’avaient encore exercé aucune violence. Si ce n’est pas mentionné noir sur blanc dans le dossier judiciaire que Mediapart a pu consulter, on peut déduire des différents procès-verbaux qu’un service de renseignement était au courant de ce qui se tramait, et qu’informée, la préfecture de police a décidé de procéder à des interpellations « préventives », avant que les suspects ne troublent l’ordre public et ne puissent blesser des supporters marocains.
**Mais il y a aussi une autre raison. Tout comme le policier Jason, les participants à la ratonnade programmée avaient pris soin de respecter les consignes de prudence martelées par Marc de Cacqueray-Valménier anticipant une éventuelle interpellation.**
Au lendemain de l’attaque, en juin 2020, du bar antifasciste parisien Le Saint-Sauveur, celui qui incarne aujourd’hui la principale figure de l’ultradroite française félicitait ses troupes. « Encore une fois, on a montré que notre nom et notre réputation étaient bien mérités. On a eu la preuve une fois de plus qu’avec une organisation et une discipline en béton, on pouvait obtenir de sacrés résultats, même en sous-nombre », leur écrivait-il dans un message. Non sans leur rappeler que ces actions demandent « beaucoup de sang-froid » et de donner des consignes précises : « Débarrassez-vous des sapes et chaussures que vous portiez ce jour-là, effacez votre historique GPS, effacez les messages échangés sur Telegram et autres. »
Le fait est que, deux ans plus tard, plusieurs des hommes interpellés à l’issue du match France-Maroc se retrouvent orphelins de Telegram.
Yvan, un sapeur-pompier de Seine-et-Marne, assure n’être pas utilisateur de cette messagerie.
« Pourtant, dans votre téléphone, vous avez des images venant de cette application, lui font remarquer les enquêteurs. Comment l’expliquez-vous ?
— J’ai effacé l’application, il y a deux jours… »
Affligeant.
Mais tout comme d’autres cagoulés, de bons conseils aident à une meilleure défense.
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**Alors que sept militants d’ultradroite comparaissent pour un projet de ratonnade à l’issue du match de football France-Maroc, Mediapart détaille la méthode, théorisée par le leader du groupe et appliquée en amont de ses actions, pour échapper aux policiers.**
« Avez-vous des déclarations spontanées à faire ?
— Non, aucune. »
***Il est 11 h 07, jeudi 15 décembre 2022, et Jason, policier de son état, manifeste sa volonté de ne pas aider les collègues qui l’interrogent dans le cadre de sa première audition de garde à vue.***
Ce fonctionnaire de police âgé de 26 ans a été interpellé la veille à la sortie d’un bar du XVIIe arrondissement, avec une quarantaine d’individus, des anciens membres de groupes d’ultradroite aujourd’hui dissous – les Zouaves Paris, Génération identitaire et le Bastion social –, dont une quinzaine sont fichés S. Ils étaient soupçonnés de vouloir se rendre sur les Champs-Élysées pour passer à tabac les supporters marocains après la défaite de l’équipe de ces derniers face à la France en demi-finale de la Coupe du monde de football. Le bar du XVIIe arrondissement était le point de ralliement avant la ratonnade programmée de ces militants fascinés par le nazisme.
« Que faisiez-vous initialement dans le bar ?, tente de relancer le gardien de la paix qui entend Jason.
— Je regardais le match.
— Avez-vous l’habitude de vous rendre dans cet établissement ?
— C’est la première fois.
— Connaissez-vous les personnes interpellées avec vous et actuellement en garde à vue ?
— Du tout. »
Jason était là par hasard et ne connaissait personne. Quant à ses idées politiques…
« Je n’ai pas à répondre, c’est personnel.
— Êtes-vous ou avez-vous été affilié, encarté ou membre occasionnel d’une quelconque formation politique ?
— C’est toujours personnel. »
L’absence d’arme sur lui lors de son interpellation et les réponses évasives de ce gardé à vue empêcheront de le poursuivre. Exactement comme les trois quarts des militants d’ultradroite interpellés cette nuit-là. Ils ne sont plus que sept à être jugés vendredi 8 septembre par le tribunal correctionnel de Paris pour « participation à un groupement en vue de la préparation de violences volontaires à personne et destruction et dégradation de biens » et, pour certains, pour « port d’armes prohibées ».
**Sept, et encore, Mes Cyrille Dutheil de La Rochère et Clément Diakonoff, les avocats du principal prévenu Marc de Cacqueray-Valménier, le présumé planificateur de la ratonnade qui n’aura pas eu lieu, contestent la légalité de la procédure et ont déposé des demandes en nullité.**
Contacté, Me Diakonoff n’a pas souhaité répondre aux questions de Mediapart.
##Des fichés S qui ont « peur » d’être agressés
Comment expliquer qu’ils soient aussi peu nombreux à être poursuivis ?
D’abord par la tactique choisie par les autorités. Libération, qui a révélé le détail de l’opération policière, évoquait en amont « un travail de renseignement ». Effectivement, les policiers attendaient les militants d’ultradroite à la sortie du bar alors qu’ils n’avaient encore exercé aucune violence. Si ce n’est pas mentionné noir sur blanc dans le dossier judiciaire que Mediapart a pu consulter, on peut déduire des différents procès-verbaux qu’un service de renseignement était au courant de ce qui se tramait, et qu’informée, la préfecture de police a décidé de procéder à des interpellations « préventives », avant que les suspects ne troublent l’ordre public et ne puissent blesser des supporters marocains.
**Mais il y a aussi une autre raison. Tout comme le policier Jason, les participants à la ratonnade programmée avaient pris soin de respecter les consignes de prudence martelées par Marc de Cacqueray-Valménier anticipant une éventuelle interpellation.**
Au lendemain de l’attaque, en juin 2020, du bar antifasciste parisien Le Saint-Sauveur, celui qui incarne aujourd’hui la principale figure de l’ultradroite française félicitait ses troupes. « Encore une fois, on a montré que notre nom et notre réputation étaient bien mérités. On a eu la preuve une fois de plus qu’avec une organisation et une discipline en béton, on pouvait obtenir de sacrés résultats, même en sous-nombre », leur écrivait-il dans un message. Non sans leur rappeler que ces actions demandent « beaucoup de sang-froid » et de donner des consignes précises : « Débarrassez-vous des sapes et chaussures que vous portiez ce jour-là, effacez votre historique GPS, effacez les messages échangés sur Telegram et autres. »
Le fait est que, deux ans plus tard, plusieurs des hommes interpellés à l’issue du match France-Maroc se retrouvent orphelins de Telegram.
Yvan, un sapeur-pompier de Seine-et-Marne, assure n’être pas utilisateur de cette messagerie.
« Pourtant, dans votre téléphone, vous avez des images venant de cette application, lui font remarquer les enquêteurs. Comment l’expliquez-vous ?
— J’ai effacé l’application, il y a deux jours… »
Affligeant.
Mais tout comme d’autres cagoulés, de bons conseils aident à une meilleure défense.
Pourquoi s’en étonner donc ?