**À quoi sert le « secret-défense » ? À protéger des agents en mission ou à protéger des intérêts commerciaux ? À garantir la réussite d’une opération ou à cacher des compromissions ? Éléments de réponse avec des militaires, en pleine affaire Sirli.**
***
Le jour de l’arrestation de la journaliste Ariane Lavrilleux et d’un ancien du renseignement militaire suspecté d’être source, Guillaume Ancel, ex-officier de l’armée française, s’est immédiatement remémoré cette altercation dont il a été témoin, un soir de juin 2022. Aux Invalides à Paris, une cinquantaine de membres de l’AJD, l’association des journalistes travaillant sur le secteur de la défense, organisent alors leur pince-fesses annuel en présence de toutes les huiles du ministère. Un invité par journaliste.
Se retrouvent le major général des armées Éric Autellet, le chef d’état-major de l’armée de terre Pierre Schill, d’autres officiers de renom, des représentants de l’industrie de l’armement, des parlementaires… Même le nouveau ministre de la défense Sébastien Lecornu, tout juste arrivé à l’Hôtel de Brienne, a pris soin de passer une tête.
Le général Christophe Gomart, reconverti dans la sécurité du groupe immobilier Unibail, s’approche alors d’Ariane Lavrilleux. Celui qui fut à la tête de la direction du renseignement militaire (DRM) de 2013 au 2017 est furieux. Huit mois plus tôt, la journaliste a révélé avec d’autres collègues, dans Disclose et *« Complément d’enquête »*, les secrets de l’opération Sirli, mission de surveillance chapeautée par la DRM mais qui a été détournée par l’État égyptien qui se servait des informations collectées pour frapper des civils.
Le général Gomart, d’ordinaire si prévenant dans ses relations avec la presse, s’emporte contre la jeune reporter : ce qu’elle a fait est *« inadmissible »*, répète-t-il.
*« Inadmissible »* pour qui ? *« Inadmissible »* pour quoi ? Ces questions seraient restées anecdotiques si, un peu plus d’un an après cet échange musclé, Ariane Lavrilleux ne s’était pas retrouvée, à ses dépens, au cœur d’une affaire mettant en opposition deux notions : l’illégalité d’un acte – celui de violer un secret (ici militaire, le *« secret-défense »*) – face à la légitimité, voire la nécessité de commettre ce geste pour informer le public du dévoiement d’une opération de renseignement.
Sollicité par Mediapart, le général Gomart confirme avoir *« engueulé »* devant témoins Ariane Lavrilleux lors de la soirée de l’AJD, mais explique l’avoir fait parce qu’il s’est senti *« piégé »* en se retrouvant face aux caméras de l’émission *« Complément d’enquête »* de France 2 dédiée à l’opération Sirli. *« Si le sujet de l’entretien m’avait été clairement exposé, ce qui n’a pas été le cas, je n’aurais évidemment pas répondu à cette sollicitation »*, justifie-t-il.
L’ex-patron de la DRM convient avoir également dit à la journaliste qu’il *« ne comprenai[t] pas qu’elle ait accès à ce type de documents [secret-défense] ». « Mais, enchaîne-t-il ensuite, je distingue trois choses différentes dans cette affaire : une journaliste qui fait son job, les dérives de l’opération Sirli et le fait qu’un militaire ait transmis des documents classifiés, qui est selon moi un scandale. »*
###Impératifs contradictoires
Concernant le premier point, le général déclare qu’il trouve tout de même *« surprenant en tant que citoyen »* qu’Ariane Lavrilleux ait été placée en garde à vue, avec une partie de son matériel de travail saisi. *« Il est normal de respecter les sources des journalistes. Nous aussi, dans le renseignement, on a des sources qu’il faut protéger. Pour moi, le vrai sujet, c’est comment on empêche que des documents classifiés soient diffusés »*, explicite-t-il.
Cette tension entre deux impératifs contradictoires, le secret et l’information, Guillaume Ancel, auteur de révélations sur l’implication française dans le génocide des Tutsis, y a lui-même été confronté dans ses travaux. ***« Quand j’ai commencé à témoigner sur le Rwanda, très vite, j’ai été approché par des émissaires du ministre de la défense pour me dire en substance : “Cela pose un problème que tu parles, tu as encore une obligation de réserve et il s’agit d’opérations militaires donc classifiées” »***, se souvient-il.
L’officier s’en est à l’époque sorti par une pirouette : *« Je les ai envoyé balader en leur répondant que c’est eux qui avaient fait passer l’opération Turquoise pour une opération humanitaire. Dès lors, comment pouvaient-ils désormais prétendre qu’elle était couverte par le secret-défense ? »*
>***Se taire en toutes circonstances, c’est permettre la commission des pires crimes.***
>*Guillaume Ancel, ancien officier de l’armée*
Mais l’ancien militaire a bien vu à travers cette démarche la marque d’un état d’esprit global. *« Un général, ancien DRH de l’armée de l’air, m’avait dit un jour : “La guerre, c’est une succession de saloperies. Les militaires sont payés pour le faire, et pour se taire.” Si on n’est pas content, on n’a pas le droit de le dire. »*
L’ex-officier considère que cette *« culture »* a non seulement *« imprégné l’institution »*, mais surtout qu’elle est *« très dangereuse dans un système démocratique »*:
***« Se taire en toutes circonstances, c’est permettre la commission des pires crimes. Comme dans le cas du Rwanda, où aucun militaire n’a parlé pour empêcher les crimes. »***
L’interpellation d’Ariane Lavrilleux, la perquisition de son domicile pendant dix heures, la saisie de documents professionnels et son placement en garde à vue deux jours durant ont mobilisé la profession. Quarante sociétés de journalistes ont dénoncé dans une tribune collective une grave atteinte au secret des sources.
Mercredi 27 septembre, un juge des libertés et de la détention a décidé de verser à la procédure sept des dix scellés obtenus lors de la perquisition. Dans un billet de blog publié dans le Club de Mediapart, la journaliste, qui n’est à ce stade pas poursuivie en justice et n’a donc pas accès au dossier, dénonce *« une décision scandaleuse et très inquiétante pour la presse, pour les journalistes et vous tous qui nous informez au quotidien sur des affaires sensibles, qui touchent à la responsabilité de l’État ».*
L’ancien militaire Guillaume Ancel abonde : pour lui, *« l’autre coup »* de l’enquête judiciaire en cours est *« de poursuivre en justice »* la source, qu’elle soit réelle ou supposée, qui aurait permis les révélations.
Dans le cadre de l’information judiciaire en cours, l’ex-militaire suspecté a été mis en examen, jeudi 21 septembre, pour *« détournement et divulgation du secret de défense nationale par son dépositaire »*, deux infractions passibles de sept ans d’emprisonnement et de 100 000 euros d’amende. Il a été placé sous contrôle judiciaire.
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**À quoi sert le « secret-défense » ? À protéger des agents en mission ou à protéger des intérêts commerciaux ? À garantir la réussite d’une opération ou à cacher des compromissions ? Éléments de réponse avec des militaires, en pleine affaire Sirli.**
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Le jour de l’arrestation de la journaliste Ariane Lavrilleux et d’un ancien du renseignement militaire suspecté d’être source, Guillaume Ancel, ex-officier de l’armée française, s’est immédiatement remémoré cette altercation dont il a été témoin, un soir de juin 2022. Aux Invalides à Paris, une cinquantaine de membres de l’AJD, l’association des journalistes travaillant sur le secteur de la défense, organisent alors leur pince-fesses annuel en présence de toutes les huiles du ministère. Un invité par journaliste.
Se retrouvent le major général des armées Éric Autellet, le chef d’état-major de l’armée de terre Pierre Schill, d’autres officiers de renom, des représentants de l’industrie de l’armement, des parlementaires… Même le nouveau ministre de la défense Sébastien Lecornu, tout juste arrivé à l’Hôtel de Brienne, a pris soin de passer une tête.
Le général Christophe Gomart, reconverti dans la sécurité du groupe immobilier Unibail, s’approche alors d’Ariane Lavrilleux. Celui qui fut à la tête de la direction du renseignement militaire (DRM) de 2013 au 2017 est furieux. Huit mois plus tôt, la journaliste a révélé avec d’autres collègues, dans Disclose et *« Complément d’enquête »*, les secrets de l’opération Sirli, mission de surveillance chapeautée par la DRM mais qui a été détournée par l’État égyptien qui se servait des informations collectées pour frapper des civils.
Le général Gomart, d’ordinaire si prévenant dans ses relations avec la presse, s’emporte contre la jeune reporter : ce qu’elle a fait est *« inadmissible »*, répète-t-il.
*« Inadmissible »* pour qui ? *« Inadmissible »* pour quoi ? Ces questions seraient restées anecdotiques si, un peu plus d’un an après cet échange musclé, Ariane Lavrilleux ne s’était pas retrouvée, à ses dépens, au cœur d’une affaire mettant en opposition deux notions : l’illégalité d’un acte – celui de violer un secret (ici militaire, le *« secret-défense »*) – face à la légitimité, voire la nécessité de commettre ce geste pour informer le public du dévoiement d’une opération de renseignement.
Sollicité par Mediapart, le général Gomart confirme avoir *« engueulé »* devant témoins Ariane Lavrilleux lors de la soirée de l’AJD, mais explique l’avoir fait parce qu’il s’est senti *« piégé »* en se retrouvant face aux caméras de l’émission *« Complément d’enquête »* de France 2 dédiée à l’opération Sirli. *« Si le sujet de l’entretien m’avait été clairement exposé, ce qui n’a pas été le cas, je n’aurais évidemment pas répondu à cette sollicitation »*, justifie-t-il.
L’ex-patron de la DRM convient avoir également dit à la journaliste qu’il *« ne comprenai[t] pas qu’elle ait accès à ce type de documents [secret-défense] ». « Mais, enchaîne-t-il ensuite, je distingue trois choses différentes dans cette affaire : une journaliste qui fait son job, les dérives de l’opération Sirli et le fait qu’un militaire ait transmis des documents classifiés, qui est selon moi un scandale. »*
###Impératifs contradictoires
Concernant le premier point, le général déclare qu’il trouve tout de même *« surprenant en tant que citoyen »* qu’Ariane Lavrilleux ait été placée en garde à vue, avec une partie de son matériel de travail saisi. *« Il est normal de respecter les sources des journalistes. Nous aussi, dans le renseignement, on a des sources qu’il faut protéger. Pour moi, le vrai sujet, c’est comment on empêche que des documents classifiés soient diffusés »*, explicite-t-il.
Cette tension entre deux impératifs contradictoires, le secret et l’information, Guillaume Ancel, auteur de révélations sur l’implication française dans le génocide des Tutsis, y a lui-même été confronté dans ses travaux. ***« Quand j’ai commencé à témoigner sur le Rwanda, très vite, j’ai été approché par des émissaires du ministre de la défense pour me dire en substance : “Cela pose un problème que tu parles, tu as encore une obligation de réserve et il s’agit d’opérations militaires donc classifiées” »***, se souvient-il.
L’officier s’en est à l’époque sorti par une pirouette : *« Je les ai envoyé balader en leur répondant que c’est eux qui avaient fait passer l’opération Turquoise pour une opération humanitaire. Dès lors, comment pouvaient-ils désormais prétendre qu’elle était couverte par le secret-défense ? »*
>***Se taire en toutes circonstances, c’est permettre la commission des pires crimes.***
>*Guillaume Ancel, ancien officier de l’armée*
Mais l’ancien militaire a bien vu à travers cette démarche la marque d’un état d’esprit global. *« Un général, ancien DRH de l’armée de l’air, m’avait dit un jour : “La guerre, c’est une succession de saloperies. Les militaires sont payés pour le faire, et pour se taire.” Si on n’est pas content, on n’a pas le droit de le dire. »*
L’ex-officier considère que cette *« culture »* a non seulement *« imprégné l’institution »*, mais surtout qu’elle est *« très dangereuse dans un système démocratique »*:
***« Se taire en toutes circonstances, c’est permettre la commission des pires crimes. Comme dans le cas du Rwanda, où aucun militaire n’a parlé pour empêcher les crimes. »***
L’interpellation d’Ariane Lavrilleux, la perquisition de son domicile pendant dix heures, la saisie de documents professionnels et son placement en garde à vue deux jours durant ont mobilisé la profession. Quarante sociétés de journalistes ont dénoncé dans une tribune collective une grave atteinte au secret des sources.
Mercredi 27 septembre, un juge des libertés et de la détention a décidé de verser à la procédure sept des dix scellés obtenus lors de la perquisition. Dans un billet de blog publié dans le Club de Mediapart, la journaliste, qui n’est à ce stade pas poursuivie en justice et n’a donc pas accès au dossier, dénonce *« une décision scandaleuse et très inquiétante pour la presse, pour les journalistes et vous tous qui nous informez au quotidien sur des affaires sensibles, qui touchent à la responsabilité de l’État ».*
L’ancien militaire Guillaume Ancel abonde : pour lui, *« l’autre coup »* de l’enquête judiciaire en cours est *« de poursuivre en justice »* la source, qu’elle soit réelle ou supposée, qui aurait permis les révélations.
Dans le cadre de l’information judiciaire en cours, l’ex-militaire suspecté a été mis en examen, jeudi 21 septembre, pour *« détournement et divulgation du secret de défense nationale par son dépositaire »*, deux infractions passibles de sept ans d’emprisonnement et de 100 000 euros d’amende. Il a été placé sous contrôle judiciaire.